Entre les lignes: version revisitée du discours du 12 mars d'E. Macron

Le discours d’E. Macron du 12 mars à propos de l’épidémie de COVID-19 a probablement laissé pantois nombre de français tant certains de ses propos étaient aux antipodes de la politique menée par son gouvernement depuis près de trois ans. Et si l’on imaginait, par jeu, ce qu’aurait été un discours assumant cette politique…

Le 12 mars dernier, Emmanuel Macron s’est adressé aux français à propos de l’épidémie de COVID-19. Certains des propos qu’il a tenus avec un outrecuidant aplomb avaient de quoi laisser pantois personnels de l’Hôpital Public, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, ou tout citoyen un tant soit peu lucide, tant ces propos étaient aux antipodes de la politique menée par le gouvernement depuis son arrivée au pouvoir. Voilà que l’apologue béat des premiers de cordée découvrait les vertus de la solidarité, que le chantre du néolibéralisme et de la concurrence à tous les étages vantait les bienfaits du collectif et la valeur du « nous ». Au-delà de la sidération, il y avait de quoi être partagé entre un rire nerveux, l’envie de pleurer, et la nausée. Alors, pour ne pas rester sur cette pénible expérience, pour tenter d'égayer un peu une actualité bien grise, faisons un petit jeu ; imaginons un instant que notre président, dans une première version de ce discours, ait assumé pleinement la politique de son gouvernement et qu'il y ait tenu des propos intellectuellement honnêtes, donc rigoureusement conformes à tout ce qui a été fait depuis 2017. Bien sûr, au regard des circonstances exceptionnelles, ses conseillers auraient lissé un tel discours pour aboutir à celui que nous avons entendu. Mais amusons-nous à voir ce que cela aurait pu donner, à travers quelques extraits, avec en caractères normaux les propos inchangés du discours, et en caractères gras la petite fiction inventée pour l’occasion. Les points de suspension entre crochets signalent des passages du discours non reproduits ici.

 « Françaises, Français, mes chers compatriotes,

Depuis quelques semaines, notre pays fait face à la propagation d'un virus, le Covid-19, qui a touché plusieurs milliers de nos compatriotes. […] Dans ce contexte grave, il me semble indispensable de vous donner des informations exactes. Cette épidémie qui affecte tous les continents et frappe tous les pays européens est la plus grave crise sanitaire qu'ait connu la France depuis un siècle, si l’on oublie les 100 000 morts de la « grippe asiatique » de 1957, les 31 000 morts de la « grippe de Hongkong » de 1970, les 50 000 morts environ de l’épidémie de SIDA depuis le début des années 1980, les 19 500 morts de la canicule de 2003, ou encore les 18 300 morts de la grippe de 2014. […]

Depuis plus de vingt ans, au nom de la réduction des dépenses publiques, les gouvernements successifs, dont le mien, ont profondément déstructuré et affaibli les services publics en France. C’est pourquoi nous ne sommes plus en capacité d’anticiper de telles épidémies, en disposant d’un plan sanitaire national qui nous prépare à y répondre. Durant plusieurs semaines, nous avons donc dû agir dans l’urgence. Les personnels des hôpitaux, médecins, infirmiers, ambulanciers, les agents des Samu et de nos hôpitaux, les médecins de ville, l'ensemble des personnels du service public de la santé en France sont engagés avec dévouement et efficacité. Si nous avons pu retarder la propagation du virus et limiter les cas sévères, c'est grâce à eux parce que tous ont répondu présents, alors que nous n’avons cessé de dégrader leurs conditions de travail et de rester sourds à leurs alertes. […]

[…] En adoptant les bons gestes, vous avez ralenti la diffusion du virus et ainsi permis à nos hôpitaux et nos soignants de mieux se préparer. C'est cela, une grande Nation. Des femmes et des hommes capables de placer l'intérêt collectif au-dessus de tout, une communauté humaine qui tient par des valeurs : la solidarité, la fraternité, des valeurs tellement contraires à celles que notre politique promeut. Heureusement que d’autres les défendent encore !

[…]

Un principe nous guide pour définir nos actions, il nous guide depuis le début pour anticiper cette crise puis pour la gérer depuis plusieurs semaines et il doit continuer de le faire : c'est la confiance dans la science, que nous et nos prédécesseurs sous-finançons avec constance et avons déstructurée et fragilisée depuis plus de vingt ans, et dont nous redécouvrons aujourd’hui le rôle essentiel. […]

Ce qui risque de se passer, c'est que la maladie touchera d'abord les personnes les plus vulnérables. Beaucoup d'entre eux auront besoin de soins adaptés à l'hôpital, souvent d'assistance respiratoire. C'est pourquoi, et j'y reviendrai dans un instant, nous prenons des mesures très fortes pour augmenter massivement nos capacités d'accueil à l'hôpital que vingt ans de politique de réduction des dépenses ont considérablement réduites, faisant passer le nombre de lits de près de 500 000 en 1998 à moins de 400 000 aujourd’hui, soit environ 6 lits pour 1000 habitants quand il y en a plus de 8 en Allemagne et près de 12 en Corée de Sud. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce dernier pays gère remarquablement cette crise du Covid-19, notamment car il dispose de moyens dont nous avons fait le choix de nous dispenser. […]

[…]

[] Des places doivent se libérer dans les hôpitaux. Pour cela, toutes les capacités hospitalières nationales ainsi que le maximum de médecins et de soignants seront mobilisés. Nous allons aussi mobiliser les étudiants, les jeunes retraités. Ainsi, pour compenser un nombre de personnels de santé insuffisants, nous pousserons le cynisme jusqu’à mettre au contact des malades certains membres de la classe d’âge la plus menacée par le Covid-19. […] Voilà plus de vingt ans que l’on considère que la santé a un prix qu’il convient de diminuer le plus possible. Les choix politiques assumés pendant cette période nous amènent aujourd’hui à payer les intérêts cumulés sur cet emprunt à crédit. Le Gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu'il en coûte. Beaucoup des décisions que nous sommes en train de prendre, beaucoup des changements auxquels nous sommes en train de procéder, nous aurions dû les prendre depuis longtemps, […] et ce que nous et nos prédécesseurs n’avons jamais voulu entendre de la bouche des personnels de santé, c’est de cette crise, et dans l’urgence, que nous l’apprenons […] Nous en tirerons toutes les leçons et sortirons avec un système de santé […] qui cessera enfin d’être inexorablement affaibli au nom de la réduction des dépenses publiques.

La mobilisation générale est également celle de nos chercheurs. Mais comme depuis de très nombreuses années la recherche est le cadet de nos soucis, des recherches sur le coronavirus ont été délaissées car jugées non prioritaires dans les logiques d’économie et d’appels à projet. Aujourd’hui, malgré l’urgence, des chercheurs doivent, encore ! et avant le 23 mars, déposer des projets pour obtenir des financements de recherche sur le coronavirus plutôt que de se mettre au travail immédiatement. […] Et comme la recherche fonctionne sur le temps long, il est loin d’être certain que dans les prochaines semaines et les prochains mois, nous aurons des premiers traitements que nous pourrons généraliser. […]

Cette épreuve exige aussi une mobilisation sociale envers les plus démunis, les plus fragiles. On va encore y mettre un pognon de dingue et il faudra bien le récupérer une fois la crise passée, j’y reviendrai dans un instant. […]

[…] J'ai demandé au Gouvernement de préparer d'ores et déjà un plan de relance national et européen cohérent avec nos priorités et nos engagements pour l'avenir … Nous réagirons fort et nous réagirons vite. L'ensemble des gouvernements européens doit prendre les décisions de soutien de l'activité puis de relance quoi qu'il en coûte. […] Ainsi, comme cela s’est passé pour la crise de 2008, les états viendront en aide aux entreprises privées et au secteur financier pour permettre une relance économique aussi rapide que possible. Et quoiqu’il en coûte, cela veut dire que nous en sortirons exsangues et devrons rééquilibrer nos budgets en réduisant alors le plus possible nos dépenses publiques, dans une politique d’austérité encore plus drastique qu’avant la crise.

[…] Nous devons aujourd'hui éviter deux écueils, mes chers compatriotes. D'une part, le repli nationaliste. Il était légitime tant qu’il s’agissait de nous protéger des migrants, mais il ne l’est pas pour nous protéger d’un virus. […]

L'autre écueil, ce serait le repli individualiste. Jamais de telles épreuves ne se surmontent en solitaire. C'est au contraire en solidaires, en disant nous plutôt qu'en pensant je, que nous relèverons cet immense défi. Je le sais, c’est une vision bien différente de celle que je défendais notamment pour la recherche fin novembre, au sein même du CNRS. J’avais affirmé qu’il y avait de bons et de mauvais chercheurs et que les mauvais devraient en tirer les conséquences. Comme j'avais entendu Antoine Petit appeler de ses vœux une loi de programmation pluriannuelle de la recherche « inégalitaire et darwinienne", et qu'il est le PDG du CNRS, j'avais naïvement cru qu'il exprimait une vision, partagée par la plupart des scientifiques, de la meilleure façon de faire de la recherche de qualité, mais la crise actuelle me montre que je me suis lourdement trompé. […]

[…] Cette crise doit être l'occasion d'une mobilisation nationale de solidarité entre générations, dans la droite ligne de la logique que nous avons mise en œuvre pour la réforme des retraites.

[…]

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies, que nous avons accentué nous-mêmes depuis que nous sommes au pouvoir, et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence, toutes ces richesses d’un service public fort qu’ont laminées les gouvernements des vingt dernières années, dont le nôtre, ce ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché, contrairement à ce que nous prônons et défendons âprement face aux contestations des gilets jaunes, ou celles contre la réforme des retraites, contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, contre les réformes de hôpitaux, etc., etc. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d'autres est une folie. Par exemple, nous accordons 6 à 7 milliards d’euros par an de crédit impôt recherche à nos entreprises en nous privant ainsi de financer correctement notre recherche publique, qui aurait pu, notamment, travailler en amont sur le coronavirus et nous faire gagner aujourd’hui un temps précieux. Mais malgré cette aide si coûteuse, certaines de ces entreprises font fabriquer au plus bas coût leurs médicaments en Asie, et nous placent dans une situation de dépendance tout en maximisant leurs bénéfices et les dividendes de leurs actionnaires, et ce sur le dos des contribuables, de la recherche publique française, et des travailleurs asiatiques exploités à bas prix. Ça aussi ça coûte un pognon de dingue pour rien. Une folie donc. […]

Depuis plus de vingt ans, les politiques néolibérales menées en France, comme partout dans le monde, ont fragilisé dangereusement notre capacité collective à faire face aux crises. Elles ont désuni la France et c’est notre pire faiblesse dans la période troublée que nous traversons.

Survive la République !
Survive la France ! »

Alors bien sûr, ce n’était qu’un petit jeu, et en cette période difficile, peut-être vous aura-t-il un peu amusé. Mais j’espère qu’il aura aussi souligné la défaillance totale d’un système néolibéral pour gérer une « petite » crise comme celle que nous traversons. Car il faut être extrêmement conscient du fait que cette crise n’est rien par rapport à la crise climatique à laquelle nous sommes déjà confrontés et qui, contrairement à celle-ci, durera des décennies et engendrera un nombre de victimes incommensurablement plus élevé. A travers l’exemple de cette crise du Covid-19, E. Macron lui-même reconnait les limites du système actuel. Cela ne fait que souligner avec plus d’acuité l’aporie aveuglante du discours néolibéral face à la crise climatique. Il n’y a pas d’autre solution pour gérer cette crise au mieux que de sortir de ce système au plus vite.

Malheureusement, ce ne sera encore pas pour cette fois. Il faut savoir tirer les leçons du passé et être lucide. La crise de 2008 avait offert aux états une occasion précieuse de réguler le secteur financier et le déconnecter du marché « réel » pour éviter qu’une telle crise ne se reproduise. Las ! Rien n’a été fait à part sauver ce système en engloutissant des dizaines de milliards d’euros et de dollars d’argent public, plongeant pendant des années le monde dans une crise aux conséquences désastreuses. Il risque fort d’en être de même ici. Sitôt cette crise se terminant, E. Macron, comme tous nos dirigeants, nous expliqueront la main sur le cœur dans une sincérité de façade qu’ils souhaiteraient tellement tenir les engagement pris, mais qu’il est indispensable de faire des économies, en nous récitant alors le mantra mortifère du marché omnipotent. Ainsi, non seulement cette crise n’aura pas permis de nous éloigner ne serait-ce qu’un peu de ce système néolibéral délétère, mais nous en subirons au contraire un tour de vis supplémentaire qui permettra aux grandes entreprises privées et au secteur financier de renouer très rapidement avec des profits énormes pendant que les états et les citoyens subiront une nouvelle cure d’austérité durable. Soyez certains que les chantres de ce système se frottent déjà les mains de l’aubaine inespérée que l’épidémie du Covid-19 est en train de leur servir sur un plateau.

 

Un grand merci à Sandrine Costamagno, Philippe Huneman et Alice Lebreton pour leurs conseils et leur contribution à l’écriture de ce texte

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