La double fonction du masque

Les masques parlent et nous en disent plus que que certains veulent bien nous en dire. Un retour sur l'histoire du masque au théâtre qui doit nous faire réfléchir sur les fonctions symboliques des masques d’aujourd’hui.

La double fonction du masque

 

La crise (dans le sens du manque) des masques est devenue omniprésente sur presque tous les continents avec cependant des variations notables d’un pays à l’autre. Elle doit nous questionner au-delà de la simple pénurie.

Dans toutes les sociétés jusqu’aux plus petites tribus africaines, les masques ont existé pour dissimuler la nature intrinsèque de ceux qui le portaient. Que ce soit pour chasser ou pour proclamer un discours transcendantal le masque sert d’intermédiaire entre son moi intérieur et le monde extérieur. 

Pour nous, occidentaux, il faut remonter à l’antiquité, sur la scène de la tragédie grecque pour voir apparaitre des héros chaussés de masques démesurés représentant des forces extra-humaines. Une forme de catharsis s’opérait auprès du public qui voyait certains de ces héros sacrifiés dans leurs destins tragiques. La commedia dell’arte apparue au 16ème siècle et qui a fortement inspiré Molière a mis en exergue les masques sociaux en montrant sur la scène du théâtre des archétypes de certaines classes sociales : Pantalone (bourgeois), Arlequin (serviteur), Dottore (savant), Capitan (militaire)…

Les héros d’aujourd’hui, proclamés comme tels par les plus hauts représentants de l’état, sont des gens ordinaires qui ne font que leur travail. On applaudit chaque soir, à distance, le sacrifice de ces « héros », comme pour se purger de notre impuissance.

Le plus petit masque et le plus simple est le nez de clown. A la différence des autres, il ne symbolise rien d’autre que soi-même. C’est le masque égotique par excellence. Il permet tous les excès et les démesures de l’individu. Il a permis à certains acteurs comme Coluche de dire avec force les disfonctionnements de nos sociétés.

On l’aura compris, le masque, en nous permettant de nous dissimuler, nous oblige à nous révéler.

Depuis un certain temps, il n’y a plus de masques allégoriques dont l’effet de la distanciation (au sens brechtien) permettait de se situer aussi bien pour celui qui le porte que pour celui qui le reçoit. Le public ne doit pas s’identifier à ce qu’on lui montre mais garder la distance suffisante pour se penser face à ce qui est représenté sur la scène de théâtre. C’est grâce à cet objet figé (le masque), que l’on met en vie avec le jeu corporel du comédien, que cette distanciation peut s’opérer et développer son sens critique. Les fards que portent les « communicants actuels » leur collent à la peau et il est beaucoup plus difficile de distinguer le vrai du faux.

Voilà qu’aujourd’hui, un masque de protection réservé aux professionnels en milieu hostile pour la santé (hospitaliers, peintres, menuisiers, agriculteurs utilisant des pesticides, désamianteurs…) se généralise dans toutes les couches de la société. Fait d’un bout de tissu, recouvrant la bouche et le nez, le masque sanitaire arrive à grand renfort d’annonces contradictoires, non pas sur une scène de théâtre (lieu clos par définition) mais dans tous les espaces publics sans différenciations et sans frontières.

Il ressemble plus à un bâillon qu’à un porte-voix. Il met tout le monde sur le même plan et sa fonction première est de nous protéger et de protéger les autres d’une infection qui ne distingue ni les classes sociales, ni les générations, ni les identités nationales, c’est-à-dire à peu près l’ensemble de l’espèce humaine

Il a donc un caractère universel tout en imposant une distanciation non plus individuelle, psychologique, philosophique ou morale mais sociale, quel que soit le milieu d’où on vient.

Dans ce contexte, la distanciation sociale dans le sens où la définissait Bourdieu se brouille. La distinction qui sépare les classes sociales par leurs habitus reste ancré dans la société mais on rajoute la notion d’éloignement physique d’individu à individu dicté par le coté sanitaire. Chacun est potentiellement contaminant sans distinctions de classes. Il y a ceux qui ont pris une très grande distance en s’exilant à la campagne parce qu’ils le peuvent (80% de certains quartiers parisiens se sont vidés après l’annonce du confinement). Il y a ceux qui n’ont d’autres choix que de rester enfermés chez eux dans des espaces exigus et qui sont obligés d’aller travailler sans toujours tenir compte des mesures de distanciations « sociales ». Cela génère à la fois de l’incompréhension et de la colère. Cocktail explosif.

Dans cette situation, où nos activités habituelles sont ralenties ou arrêtées, les individus qui sont en premières lignes pour endiguer un chaos social sont souvent les gens qui étaient peu considérés auparavant (éboueurs, caissièr-es, paysan-es, chauffeurs, infirmièr-es, enseignant-es…).

Il convient ici de rappeler l’article premier déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui date du 26 aout 1789 :

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Un rééquilibrage et une valorisation entre les personnes réellement utiles à la communauté et ceux qui le sont moins semble nécessaire et acceptable par le plus grand nombre.

Malheureusement, tous ces professionnels ont manqué cruellement de masques car les comptables de certains ministères n’ont pas jugé utile de maintenir les stocks stratégiques.

Pour pallier ce manque de protection et de tests, le confinement (méthode moyenâgeuse faute de mieux) a été imposé par le pouvoir en place. Et ce confinement, c’est-à-dire la privation de certaines libertés de manières volontaires ou autoritaires, doit nous interroger sur cette notion de liberté face aux contraintes que nous impose le respect de la vie de tout ce qui nous entoure qu’elle qu’en soit la nature.

Le masque sanitaire, qui aux dernières nouvelles, devrait se généraliser à l’ensemble de la population est le prolongement du confinement. C’est un confinement portatif en quelque sorte. Et ce sera un signe ostensible qui va exacerber des tensions entre ceux qui le porte et ceux qui n’en ont pas.

Alors, que cache ce masque et qu’est-ce qu’il nous révèle ?

Face à l’impéritie des institutions censées donner des instructions protégeant l’ensemble des populations, il semble que ce simple bout de tissu soit devenu le signal de la fin d’un système. Il cache difficilement les incohérences entre un système, basé sur la recherche de profits à très court terme (en exploitant toujours plus loin les ressources minérales, végétales et animales ainsi que la force de travail des humains) du monde fini dans lequel nous sommes et un système dans lequel la survie du Vivant devrait être le mot d’ordre général.

Le fait que plus de la moitié de la population mondiale soit confinée et appelée, selon l’OMS, à porter ce masque de protection doit provoquer un choc émotionnel et une prise de conscience d’une forme d’égalité face à un danger commun. Ce serait le passage d’une conscience individuelle à une conscience de groupe.

Et des dangers communs, nous n’en avons pas qu’un seul devant nous…

Ce masque doit nous protéger, c’est une évidence, mais il ne doit pas nous bâillonner et nous soumettre à une fatalité sans pouvoir exprimer nos désirs que tout cela change en privilégiant le bien-être de tous. Les polémiques et les virages à 180° doivent aiguiser notre esprit critique. Il faut repenser nos espaces de liberté à l’aune des espaces de liberté de l’ensemble du monde vivant. Le modèle économique basé sur la consommation, toujours plus grande, de biens et services non indispensables doit être remis en cause dans ses fondements. Les individus doivent se réapproprier leurs capacités de choix sur ce qui les concernent au niveau local. L’éducation populaire, à tous les stades de la vie, doit s’institutionaliser pour que chaque voix et chaque décision prise puissent être entendue et acceptée. La coopération doit se substituer à la compétition. Nous ne devons plus nous situer contre mais avec, en prenant en compte nos différences qui sont la source de nos richesses. Les indicateurs sur lesquels s’appuient ce modèle économique globalisé doivent être revisités en valorisant les systèmes de solidarité, de sauvegarde de la biodiversité et de décarbonation de nos activités.

L’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers.

 

« Le monde entier est un théâtre, - Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs. - Chacun y joue successivement les différents rôles » - William Shakespeare – 1599.

C’est « Comme il vous plaira » …

 

Marc Dubois

Mai 2020 en confinement

 

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