Yazid Kherfi, de la délinquance à la prévention

Après plusieurs années de délinquance, Yazid travaille désormais avec ces jeunes qu'on ne voit jamais, qu'on délaisse, et dont les politiques publiques à leur égard deviennent de plus en plus répressives. A l'opposé, Yazid entend faire comprendre que le dialogue, l'accompagnement social et la rencontre sont des outils plus appropriés pour ces jeunes en perte de repères.

Je remets ici l'entretien avec Yazid Kherfi, du 10 décembre 2017, portant sur son parcours de vie, ses années de délinquance, sa réinsertion, et son travail actuel d'intervenant social et de militant.

yazid

Entretien avec Yazid Kherfi, consultant en prévention urbaine, chargé de cours à l’Université Paris X Nanterre en science de l'éducation.

Yazid, après avoir commis plusieurs délits, tu vis ta première incarcération en 1978 à l'âge de 19 ans au sein de la prison de Nantes, comment vit-on sa première détention ?

« D'abord, c'est tout à fait normal d'aller en prison. Il y a des lois et on ne les respectait pas. J'ai commis quelques délits, je me suis fait attraper, j'ai perdu, mais j'ai toujours assumé. Le problème de la prison, c'est que ça endurcit le délinquant. Si on te met avec d'autres délinquants, comment veux tu retrouver le bon chemin ? Comment un jeune peut t-il s'en sortir en le mettant dans 9m2 avec d'autres plus aguerris que lui ? C'est presque impossible. Puis en prison, on se fait des amis, on t’apprend à mieux voler, à comment ne plus se faire prendre, et on sort parfois avec plus de haine. »

Est ce qu'il y a un facteur précis qui fait rentrer un jeune dans la délinquance ?

« Non c'est un tout. Déjà il y a un choix. On n'est pas obligé de voler, on est avant tout responsable de ses actes. En revanche la délinquance est un choix par défaut. Ensuite, il y a une diversité de facteurs : il y a l'environnement dans lequel on vit, il y a l'échec scolaire, les relations sociales, la pauvreté, les difficultés familiales et un grand problème de mal-être. Lorsque l'on est en manque de repères, en manque de soutien, lorsque l'on a jamais été valorisé, lorsque l'on subit beaucoup de difficultés, alors la colère peut prendre le dessus et se retourner contre les autres. Il a y donc de nombreux facteurs cumulatifs qui te permettent de choisir le chemin de la délinquance, mais ça reste un choix. » 

Ensuite en 1981, tu commets un braquage à main armée. La police t'a arrêté 4 ans plus tard et tu es retourné en prison. Aujourd'hui encore, il y a une tendance qui défend le fait que la justice est trop laxiste. Qu'il faut privilégier la répression plutôt que la prévention, qu'en penses tu ?

« C'est totalement absurde, la justice est plus dure qu'avant ! Les peines augmentent de plus en plus, il y a peu d’aménagement de peine et les conditionnelles sont souvent refusées… Un des problèmes en France est que l'on met beaucoup d'argent dans la sécurité au dépend de la prévention. On écoute toujours les conseils des soi-disant « experts en sécurité » auto-proclamés mais rarement les experts en prévention. Pourquoi ? Car la sécurité, c'est très politique. Mettre des caméras et des policiers dans la rue ça se voit, les gens se disent alors que le maire se préoccupe de notre sécurité. Le fond de tout cela, c'est que les politiques sécuritaires font gagner des voix aux élections, mais en réalité cela ne diminue pas l’insécurité. Alors n'y a t-il pas un problème dans la vision que l'on a de la délinquance ? Se protéger avec des mesures sécuritaires, c'est bien, mais éviter que les gens deviennent des délinquants c’est encore mieux. Il est donc urgent de mettre plus de moyens dans la prévention. » 

Est ce que tu ne trouves pas que les personnalités politiques essaient surtout de nommer des coupables sans jamais rechercher des solutions ?

« Oui car ils ne réfléchissent que dans le prisme répressif. Toujours à la recherche d’un bouc émissaire sans jamais se remettre en cause : toujours plus de prisons, plus de policiers, plus de caméras. Moi je dirais plus d’éducateurs, plus d’adultes bienveillants, plus d’amour. »

Le déclic dans ta vie, c'est lorsque des personnes se sont mobilisées pour toi afin d'éviter ton expulsion du territoire français.

« Oui, et pour la première fois de ma vie, j'entendais des choses positives sur moi. Avant les gens ne regardaient que mes défauts donc je n'existais qu’à travers mes défauts. C'est donc à 31 ans que les gens ont plutôt valorisé mes qualités et dévalorisé mes défauts. Ce jour-là, ça a produit un déclic chez moi. C’est donc le regard des autres qui m’a changé, et j’ai compris que les gens pouvaient m’aimer alors qu’auparavant, je les considérais comme des ennemis et je pensais qu’ils me détestaient. C’était un grand malentendu. Or, comme je l'ai écrit dans mon premier livre, la délinquance devient valorisante quand il n'y a plus d'autres valorisations. Elle permet de devenir quelqu'un, elle permet d'exister. Regarde dans les quartiers, beaucoup de jeunes n'existent pas, un autre jeune qui est délaissé au fond de la salle de cours par son professeur n'existe pas non plus.... Il peut donc choisir d'autres formes d’existences comme la délinquance et dans ce milieu, il sera valorisé par ses pairs.

Ainsi il faut changer le regard que l'on a des délinquants. Ils sont avant tout des personnes en difficulté car il n’y a pas de délinquants heureux. Ils ne sont pas stupides, au contraire. Il faut des qualités pour l'être, il faut être minutieux, patient, assidu, ils sont intelligents. Ce qui est malheureux, c'est que la délinquance va faire exister ces jeunes et va valoriser leurs qualités dans le prisme de l'illégalité.

Moi-même j’interviens souvent en prison, les détenus sont des personnes intelligentes, pour certains plus que la moyenne générale. L'intelligence est partout, maintenant il faut essayer de faire en sorte de bien l'utiliser. Les délinquants et ex-délinquants ont beaucoup de choses à nous apprendre sur la prévention de la délinquance. Ils peuvent également devenir de bons formateurs pour les travailleurs sociaux, les policiers, les surveillants pénitentiaires, les politiques... Nelson Mandela nous disait très justement : « pour aller vers la paix, ce n’est pas avec nos amis qu’il faut dialoguer mais avec nos ennemis ». Alors chiche, un peu de courage et allons vers l’autre avant qu’il ne soit trop tard !

J’en suis la preuve vivante, je suis sollicité partout en France pour mes compétences universitaires, mes expériences professionnelles mais aussi par mon passé d’ancien délinquant et ancien détenu. »

Revenons sur ton parcours, tu deviens en 1997 directeur d'une maison des jeunes et tu mets en place une organisation particulière, tu ouvres le soir et le week-end ce qui est rare pour une institution, même sociale.

« Je trouve cette idée des plus importantes ! Car quand je circule dans la plupart des quartiers de France, et bien le soir à part les commissariats et les hôpitaux, il n’y a pas grand-chose d’ouvert pour recevoir tous ces jeunes et adultes en errance sur l’espace public, en général confinés dans les halls d’immeuble. La plupart des centres sociaux et des maisons des jeunes en France ont des horaires de mairie « 9h-12h, 14h- 19h ». C’est une aberration depuis 30 ans. Si l’on veut se réconcilier avec une partie de la jeunesse en France, nous devons nous adapter à leur mode de fonctionnement, et répondre à une demande légitime et quasi générale sur tout le territoire, nous devons ouvrir des espaces de rencontres et d’échanges en soirée et le week-end.

C'est le soir qu'ils sont présents, qu’ils vont mal et donc ils ont besoin de présence, d'un espace pour se poser et discuter. Comment travailler avec la jeunesse en difficulté si on n'est pas présent dans les moments où ils ont besoin de nous ? Comment les éducateurs peuvent travailler dans la prévention de la délinquance en délaissant la nuit ? Il faut donc ouvrir des espaces d'accueil en soirée comme je le faisais dans la Maison des jeunes à Chanteloup dont j'avais la direction.  

Tu insistes beaucoup sur le fait qu'il faut dialoguer avec les jeunes, mais si personne ne les écoute, la violence peut-elle être justifiée ?

« Déjà, la violence est toujours négative. Il faut être dans des actions non-violentes donc éduquer les gens à la non-violence. Mais malheureusement, on est dans un pays réactif, c'est la violence qui a fait bouger cette société : la prise de la bastille, mai 68, les faux de voitures aux Minguettes en 82, les émeutes sociales de 2005. Les Politiques de la ville sont nées de ces violences donc on peut remercier les jeunes pour cela. Le problème est que l'on écoute les jeunes seulement lorsque la violence commence, donc ils s’exécutent. Le refus de parler est un appel à la violence, en conséquence il faut d’urgence dialoguer avec notre jeunesse et ne pas bouger seulement après les drames. On n’est pas dans une vraie démocratie car on n’écoute qu’une partie du peuple.

Puis il y a véritablement un manque d'amour en France. Quand le soir je vais voir des jeunes dans les halls, la première chose qu’ils me disent est toujours « les gens ne nous aiment pas ». Pourtant le mot amour est le mot le plus important. On peut toujours dire toujours à un jeune : « je t’aime bien mais je n’aime pas ce que tu fais. »

Depuis plusieurs années maintenant, tu as mis en place des médiations nomades, en quoi consistent t-elles ?

« Les objectifs de la médiation nomade sont simples :

Réinvestir l’espace public en soirée par des adultes bienveillants ; retisser des liens ; créer un espace de parole ; réinterroger les pratiques professionnelles et aider les jeunes à s’en sortir. Les jeunes ont besoin de se rencontrer, de rencontrer des professionnels et des gens venu du monde d’en face. On vit dans des mondes de plus en plus séparés, c'est ça la logique de guerre. On sépare les gens et en temps de crise, le problème c'est celui d'en face. Moi je suis dans une logique de paix, j'essaie de rapprocher les mondes qui s’ignorent et qui parfois se méprisent. Ainsi mon action se caractérise par : provoquer la rencontre pour se connaître, se connaître pour se respecter, se respecter pour vivre ensemble.

Le problème est que pour m'installer, il me faut une autorisation municipale. Ce sont les villes qui m'appellent, donc si des maires refusent de me faire venir, même s'il y a des soucis, je ne peux pas y aller. C’est une réalité, il y a beaucoup de maires qui laissent pourrir des situations. C’est vraiment de la « non-assistance à personne en danger », en tout cas c’est de la négligence avérée de leur part. De par la loi, les maires sont les principaux animateurs de la prévention de la délinquance. Donc ils ont des comptes à rendre au public et à l’État. J'ai posé la question au ministre, « pouvez-vous faire changer la loi » ? Il y a des endroits où je dois aller mais le maire ne veut pas. Vois-tu, je devrais avoir une sorte de badge qui m'autorise à faire mes médiations nomades dans les quartiers sans autorisation de la Mairie, peut être avec l’accord du Préfet. Car ce que je fais, c'est de l'urgence comme la police ou les ambulances.

La médiation nomade c’est tout simplement un local à roulettes. Les villes ont tendance à ne pas vouloir ouvrir des lieux le soir pour les jeunes, mais venir avec un ''local à roulette'' et repartir en fin de soirée, les maires acceptent plus volontiers. C’est donc pour moi un premier pas pour convaincre. La seconde alternative serait d’installer des containers aménagés dans les quartiers y compris en zones rurales car beaucoup de jeunes ont les mêmes problématiques que ceux des quartiers. J'ai dit au ministre qu'il faudrait en installer dans les quartiers afin de créer des espaces d'accueils pour les jeunes. Les conteneurs, c'est de l'urgence, du provisoire afin d'attendre des dispositifs qui s'inscrivent dans la durée. Dans les programmes de rénovation urbaine (ANRU) on a mis des milliards pour les quartiers populaires, pour les murs et les aménagements et on a complètement oublié la place des jeunes sur l’espace public. Il serait tant de s’en préoccuper avant que les jeunes abandonnent tout. »

Aurais-tu des conseils à donner aux futurs travailleurs sociaux ?

« Dans un premier temps, reconnaître toujours qu'on ne sait pas tout, accepter de se remettre en cause et accepter la critique pour mieux évoluer. Il n’y a pas de mystère, plus les éducateurs iront sur le terrain, y compris en soirée, plus ils seront bons et appréciés car ils seront reconnus. Après je pense que la formation des travailleurs sociaux est incomplète. Ils ne sont pas suffisamment formés pour agir sur la prévention de la délinquance et sur des territoires compliqués. Par exemple, j’interviens peu dans les écoles de travail social alors que les étudiants apprécient beaucoup mes interventions. Et ils le disent eux même "on n’a pas suffisamment de pratique de terrain."

Ils nous faut des guerriers dans le social, des combattants, mais aujourd’hui tout s'institutionnalise en plus de l'instrumentalisation des politiques. Les conseils départementaux suppriment de plus en plus les postes d’éducateurs spécialisés, pour des raisons économiques. Si on enlève les éducateurs de rue, on laisse donc la place aux prédicateurs et endoctrineurs. C’est aussi un choix politique. »

Ne trouves-tu pas qu'il y a une perte de militantisme chez les nouveaux travailleurs sociaux ?

« Oui, avant il y avait beaucoup de militantisme chez les éducateurs. Ils se battaient. Ils venaient te chercher chez toi, ils connaissaient tes parents. Ils étaient toujours là dans les manifs. Ils défendaient les jeunes contre les violences policières, face aux injustices. Maintenant, le danger est que ça se « fonctionnarise ». Je suis en colère mais c'est une colère positive. Il faut être en combat contre ce système qui n'est pas bon. Être éducateur, c'est avoir de la niaque. Ils doivent donc être davantage présent sur l’espace public et notamment en soirée où les risques de dérives sont les plus importants, sinon ce sont les extrémistes qui prendront cet espace vide. Moi-même quand je traînais dehors, ceux qui m'ont tendu les bras, ce sont les voyous. Il faut donc que les adultes bienveillants et notamment les travailleurs sociaux arrivent avant eux et détournent les jeunes du mauvais chemin.

Éducateur c’est un formidable métier, mais avant tout il faut croire en soi, croire en l’autre et croire que des solutions sont possibles. Dans le cas contraire, les discours sécuritaires et les « experts en sécurité » continueront à prospérer.» 

Yazid KHERFI est l’auteur du livre « Repris de Justesse » en 2000, puis « Guerrier non violent » sorti en octobre 2007, aux Éditions La Découverte.

 

« Continuons ensemble à rapprocher les mondes dans une société en manque d'amour »

Yazid Kherfi

 

 

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