La décadence ? L'armée pour enseigner les valeurs démocratiques

Le Service National Universel n'est qu'un appareil répressif étatique, loin de construire une jeunesse éclairée sur les incertitudes de notre société. Jeunes, soumettez-vous au fonctionnement disciplinaire de l'armée, qui par définition, représente la mort sociale et politique de la pensée.

C'était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, le Service National Universel est en expérimentation depuis juin 2019 avec ses 2000 premiers volontaires, pour ensuite se généraliser courant 2021. Il a pour finalité de rendre la jeunesse actrice de sa citoyenneté à travers quatre prismes : 1. La transmission du socle républicain – 2. Le renforcement de la cohésion sociale – 3. Le développement d'une culture d'engagement – 4. Faciliter l'insertion professionnelle et sociale.

Le postulat de ce billet part d'un parti pris : non la force armée n'est pas une institution adéquate pour transmettre les valeurs démocratiques à la jeunesse, ni pour développer leur citoyenneté, et donc de faire naître chez eux le désir de s'impliquer dans la chose publique qu'est la démocratie.

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  1. La transmission du socle républicain (Liberté – Égalité - Fraternité)

Dans un premier temps prenons la question de la liberté. Où se trouve t-elle dans l'institution militaire ? Prenons un exemple. Pour un citoyen, l'une des libertés les plus importantes est le droit de penser par soi-même, et de la mettre en mots. On l'appelle plus communément la liberté d'expression. Cependant, l'armée s'est constituée comme une organisation où ce droit est conjuré par l'allégeance inconditionnelle à sa patrie, et en dernière analyse aux intérêts de la bourgeoisie nationale. A titre individuel, le militaire n'a pas le droit de contester un ordre. A titre collectif, ils ne peuvent se constituer ou adhérer à un syndicat puisque cela va à l'encontre de la discipline martiale. Ainsi, l'expropriation par l’État de la liberté d'expression va à l’encontre de la première valeur de la République censée être défendue et transmise à la jeunesse.

 

Dans un deuxième temps la question de l'égalité. On rabâche souvent que l'armée avec sa discipline, ses normes, ses uniformes permet d'accomplir cette valeur. Comme le dit le général Général Bosser : « Les militaires aiment profondément l’égalité, parce qu’ils portent tous le même uniforme, se soumettent à la même discipline ». Cependant, le concept d'égalité est beaucoup plus complexe et cette rhétorique militaire est parfaitement creuse. Ainsi l'uniforme, qu'il soit à l'école ou à l'armée, n'est pas un vecteur d'égalité puisque l'égalité est tout sauf l'effacement de toutes particularités. Elle n'est pas l’abandon et/ou le masquage de toutes différenciations pour soumettre l'individu à une universalité creuse, qui prône l'égalitarisme par la seule apparence, loin de là ! Nous sommes égaux si malgré les particularismes des individus, nous sommes tous respectés dans notre singularité. Puis, en ce qui concerne la soumission commune à la même discipline, tout ne se joue pas au même niveau selon notre place dans la hiérarchie militaire. L'armée ne masque pas les inégalités de classes sociales. D'ailleurs c'est cet uniforme, voulant pourtant invisibiliser toutes différences qui incarne cette distinction par le grade. Certes les officiers sont soumis au même ordre que les militaires du rang, mais leur classe sociale n'est pas la même. C'est bien souvent l'officier bourgeois qui va donner des ordres au militaire du rang prolétaire. Ainsi même à l'armée, la stratification sociale avec ses rapports de domination représente parfaitement les rapports sociaux capitalistes de nos sociétés modernes. 

Ainsi, l'ordre militaire fait intérioriser aux individus le cœur du capitalisme, sa substance fondamentale qu'est la subordination comme rapport social de domination. L'armée est le lieu de prédilection pour apprendre joyeusement la servitude volontaire par une discipline stricte, avec une culture de soumission qui n'a rien à envier au couple du mouton et du berger. Cette culture là , l’État en a besoin car étant un concentré de violence, il doit se doter d'une institution militaire obéissante pour se protéger de la possible force collective de son peuple prêt à le renverser. La jeunesse est donc sommée de se conformer à cette armée, instrument passionnel de l’État, où les rapports de domination hiérarchiques sont les plus forts et les plus structurés, avant de s'y conformer en entreprise. 

 

Pour la question de la fraternité, on pourrait objecter que l'ordre militaire est un lieu unique pour faire mûrir les sentiments de solidarité entre les individus. Certes, mais sur quoi porte le sentiment de solidarité ? Est-ce une injonction hiérarchique ou réellement un désir profond ? Solidarité vis-à-vis de qui et de quoi ? Seulement pour la communauté militaire ou pour ceux également qui la critique ? Est-elle donc communautaire ou universelle ?

 

Pour conclure sur le socle républicain, si l'armée serait l'institution la plus adéquate pour transmettre les valeurs humanistes issues des lumières, nous devrions retrouver en son sein des formes d'expression politiques en concordance avec elle. Or, une majorité de militaires vote désormais pour le rassemblement national et la droite dure. 

 

  2. Le renforcement de la cohésion sociale

Il y a un consensus qui dépasse les clivages politiques qui est l'affirmation du recul de la cohésion sociale. Depuis les années 80, on observe une montée de l'individualisme égoïste, des replis identitaires de toutes formes, un délitement du lien social, une désaffiliation culturelle sur le comment doit-on vivre ensemble. Le rôle intégrateur des institutions comme l'école, la famille, le travail, la protection sociale n'est plus assurée. Comme le montre le sociologue Serge Paugam, en France le lien social s'est transformé par la création du Régime Général de la Sécurité Sociale, un système de protection généralisé à l'échelle de la nation qui rend interdépendant les individus entre-eux. Le travailleur participe au fonctionnement d'un modèle social qui épaule tous les citoyens dans les aléas de l'existence. Ainsi chacun devient le garant de l'autre, chacun devient complémentaire d'autrui.

Cependant, le néolibéralisme détruit totalement cette conception culturelle de la sécurité sociale avec une stigmatisation des cotisations reconnues comme des charges. Le chômeur, le malade, le pauvre deviennent des fardeaux que le travailleur doit assumer voire assister ! Puis le marché du travail n’intègre plus les individus pour les condamner au chômage et à l’instabilité permanente. Même pour les salariés en cdi, les logiques de management transforment le lien social en entreprise. On peut désormais être parfaitement intégré à une équipe tout en étant plongé dans la plus grande solitude pour finir jusqu'au suicide. En conclusion, chacun devient le concurrent et l'ennemi de son prochain. 

On voit ici que la fragilisation du lien social provient d'un ensemble de causes structurelles du capitalisme dont l'armée n'a aucune prise dessus (par volonté). En fin de compte ce que recherche l’État, c'est un renforcement de la cohésion sociale par une unification passionnelle envers les symboles étatiques, patriotiques et capitalistes. 

 

  3. Une culture de l'engagement

Pour l'engagement, la question est de savoir pour qui et pour quels intérêts ? Je soutiens l'idée que pour développer ce type de perspective, l'ordre militaire n'est pas une bonne institution à cause de sa culture de soumission, de sa défense d’intérêts flous sans aucune réflexion politique dessus, sans esprit délibératif, et donc dans sa défense de symboles passionnels nationaux creux. D'autres possibles peuvent être réfléchies, par exemple l'éducation populaire qui justement est le contraire radical de la discipline militaire. C'est une pratique sociale, politique et culturelle qui forme réellement les personnes à la démocratie. C'est ce que propose l'Offre Publique de Réflexion rédigée par Franck Lepage en 2001 : « L'élargissement du droit à la citoyenneté passe aujourd'hui par une capacité d'ouvrir des interrogations (et donc des conflits) sur le sens de notre place dans un processus de développement. C'est à dire des actions de nature culturelle permettant à tout un chacun de transformer l'expérience qu'il a de sa situation en expression, puis en savoir, pour construire un rapport de force permettant d'agir sur cet environnement socio-économique. Ce travail de la culture dans la transformation sociale, politique, et économique est ce que nous appelons "éducation populaire" ».

Ainsi, pour répondre au désir de renforcer la cohésion sociale, la création de conflits est essentielle, qui est à différencier de l'émeute et de la violence. Le conflit est une opportunité pour former la jeunesse à l’intérêt de la chose publique par le partage, l'affirmation et la confrontation d'idées, d'expériences et de connaissances. La production de débats démontre justement le désir de vivre ensemble qui plus est, est la base de toute démocratie : « est démocratique une société qui se reconnaît divisée, c'est-à-dire traversée par des contradictions d'intérêts, et qui se fixe comme modalité d'associer à parts égales chaque citoyen dans l'expression, l'analyse, la délibération et l'arbitrage de ces contradictions. » disait Paul Ricoeur. Ainsi faire découvrir aux jeunes l'indispensabilité de la délibération est une nécessité pour construire des sujets politiques émancipés. Or l'armée préfère des petites têtes blondes soumises plutôt que de former des esprits critiques et de connaissances.

 

  4. Faciliter l'insertion professionnelle et sociale

C'est sûrement l'angle mort le plus frappant du SNU. Comment oser prétendre qu'il va permette aux jeunes de s’insérer plus facilement alors qu'il n'a aucune prise sur la forme d’accumulation du capital, donc le néolibéralisme, responsable du chômage par une inhibition actionnariale de l'investissement. Les dispositifs d’insertion eux-mêmes qui sont censés résoudre les difficultés d'insertion sont inefficaces car le problème est ailleurs avec par juxtaposition les solutions. La critique du capitalisme est mise hors-jeu pour jouer le jeu de l'insertion et de la lutte des places, transformant autrui en ennemi de son prochain.

 

  En conclusion

Le SNU n'est qu'un appareil répressif étatique de plus, loin de construire une jeunesse éclairée sur les questionnements de l'existence, sur les incertitudes de notre société, et sur les valeurs à défendre ou non. Comment le dit Alain Denault pour la gouvernance, mais qui fonctionne tout aussi bien pour l'armée, il faut se soumettre sans broncher au fonctionnement disciplinaire de l'institution, en étant capable de contenir sa réflexion au stade précédant la pensée, de façon à ne jamais y penser.

L'armée est par définition la mort sociale et politique de la pensée.

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