Les scandales de l'industrie pharmaceutique

Depuis 60 ans,l'industrie pharmaceutique enchaîne les scandales : mauvais conditionnement, tests cliniques trop rapides, effets secondaires, manipulation de l'information...la conséquence est lourde : des centaines de milliers de décès à travers le monde.

Deuxième billet consacré aux dérives de l'industrie pharmaceutique. Le premier est dédié à la rentabilité de la maladie (ici) ; ce présent billet traite des scandales des firmes et un troisième le poursuit (ici) . Un quatrième analyse les ententes frauduleuses, la corruption et des dividendes des actionnaires (ici).

Depuis les années 50, l'industrie pharmaceutique a révolutionné le monde grâce aux nouvelles molécules mises sur le marché, permettant de soigner ou du moins, de soulager les personnes malades. Cependant, elle a aussi derrière elle (et toujours actuellement) un passé de controverses. Que ce soit le prix des médicaments qui ne cesse d'augmenter sur le marché, ne faisant plus planer de doute sur la volonté des firmes pharmaceutiques de faire des bénéfices à tout prix telle une multinationale. Mais c'est également des doutes, parfois avérées et prouvées, de traitements mis sur le marché provoquant des effets secondaires allant jusqu'à la mort. De nombreuses causes sont à l'origine de ces scandales : conditionnement trop fragile, tests cliniques trop rapides, effets secondaires avec la prise d'autres molécules, manipulation de l'information... Ce billet retrace les grands événements noirs de l'industrie pharmaceutique.

 

Le Stalinon

Le Stalinon est sûrement le premier grand scandale de l'industrie pharmaceutique après la deuxième guerre mondiale. C'est un traitement contre la furonculose, une infection du "follicule pilo-sébacé", une annexe de la peau où le poil prend naissance. Le Stalinon obtient son autorisation de commercialisation en France en 1953. Il faudra seulement attendre l'année suivante pour qu'une catastrophe sanitaire de grande envergure se déclenche. En effet, plus de 100 victimes sont à déplorer et plus de 177 personnes resteront handicapées avec de lourdes séquelles. Le circuit de production du médicament était contestable : essais cliniques insuffisants ; mauvaises conditions de production ; mauvais contrôle de la qualité du produit. Ce premier scandale amènera l’État Français à réformer les règles de l'industrie pharmaceutique, en mettant en place de nouvelles règles d'autorisation et de contrôle des médicaments par l’ordonnance du 4 février 1959.

 

Le Thalidomide

Le second grand scandale est le Thalidomide. Ce produit est mis sur le marché Allemand à partir de 1957. Il est utilisé pour de nombreuses choses : comme un tranquillisant, un anti-nauséeux, mais également pour des problèmes de toux et de rhume. Il sera notamment prescrit à destination des femmes enceintes. Cependant, l'Allemagne le retire de la vente en 1961 suite aux nombreuses malformations qu'il crée chez les nourrissons. En France, il sera mis en vente la même année et immédiatement retiré suite aux conséquences connues chez les bébés Allemands. Encore une fois, la responsabilité de l'industrie pharmaceutique est grande. Les autorités ont pointé du doigt les mauvais essais cliniques effectués. Le Thalidomide est responsable de multiples malformations chez des milliers de nourrissons dans de nombreux pays européens et dont certains ont trouvé la mort (chiffre impossible à donner à cause du lien fragile entre le traitement et le décès de bébés). Aujourd'hui encore, des centaines de victimes se battent pour être indemnisées. C'est pourquoi l'UE a adopté une résolution le 15 décembre 2016 demandant à ses États membres de « veiller à ce que tous les citoyens concernés aient accès une indemnisation similaire. ». Une petite victoire pour les victimes et familles de victimes.

 

Le talc « maudit » de Morhange

Nous sommes en France en 1972, le pays va connaître l'une des plus grandes crises sanitaires de son histoire. C'est exclusivement les enfants qui en seront victimes. En 1972 des médecins se retrouvent troublés et impuissants devant la multiplication de troubles chez des bébés âgés de 6 mois à 2 ans. Dans un premier temps, les nourrissons présentent de l'asthénie (grande fatigue), des vomissements et des diarrhées. Puis dans un deuxième temps, ils présentent des convulsions, certains tombent dans un coma avec la mort pour finitude. Le résultat sera lourd : 200 bébés empoissonnés, 36 décès et 8 infirmités totales.

C'est la panique en France !

Le 24 août les autorités font le lien entre le Talc de Morhange et la mort des nourrissons. L’État met en garde la population contre le produit affecté et demande à ce qu'il soit rendu aux autorités policières. Plus tard, l'enquête menée par l'Inserm révélera que le talc contenait un taux anormalement élevé d'hexachlorophène (un anti-bactérie utilisé dans les produits cosmétiques et d'hygiène). Cet anti-bactérie s'est malencontreusement mélangé au talc à cause d'une erreur de manipulation dans l'usine où il était conservé, rendant toxique le produit. Cependant l'indignation des familles atteint son paroxysme lorsque le 5 décembre 1980, les six prévenus dans l'affaire écopent d'amendes ou de simples peines avec sursis.  Ce scandale démontra les faibles mesures de conditionnement et de protection des produits pharmaceutiques. C'est pourquoi les autorités ont renforcé dès 1975 la réglementation sur les produits cosmétiques.

 

Le Distilbène

Ce traitement a été prescrit en France pendant une vingtaine d'années : des années 50 jusqu'en 1977. Requis afin de lutter contre les fausses couches, il sera responsable de dégâts conséquents sur 3 générations. A la fin des années 70, on dénombre plusieurs centaines d'anomalies génitales, de stérilité, de cancers du col de l'utérus et du sein. Malgré des dizaines de plaintes émanant de femmes atteintes de cancers génitaux, la justice ne peut confirmer de lien direct entre la maladie et le médicament. Pourtant en 2012, c'est une première victoire pour les victimes. En effet, la cour d'appel de Paris a condamné les laboratoires UCB Pharma et Novartis à payer une somme de 213 000 euros à une "fille Distilbène", souffrant d'un cancer.

 

Le Tylenol

On quitte l'Europe pour les USA. En 1982, sept personnes décèdent brutalement après avoir ingurgité du Tylénol, contenant du cyanure. Devant la panique générale, les autorités font retirer plus de 30 millions de flacons du marché. Après de nombreuses enquêtes, on découvrira que l'injection de cyanure dans de multiples flacons était d'une part intentionnelle, et d'autre part un cas isolé. Le coupable, jamais retrouvé, a agi dans des rayons d'une pharmacie de Chicago. Devant ce scandale qui a engendré une peur incommensurable aux États-Unis, les firmes pharmaceutiques comme Johnson & Johnson ont mis au point un nouveau conditionnement des médicaments afin de les protéger d'une éventuelle utilisation criminelle.

 

La Cérivastatine, ''le dévoreur de muscles''

Nommé ''dévoreur de muscle'' par les patients, ce produit a été mis sur le marché en 1998 par Bayer afin de lutter contre le cholestérol. C'est en juillet 2001 que l'Afssaps (l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé) met en garde les patients sur l'association de cette molécule avec une autre : le gemfibrozil. Mais les pertes sont déjà à déplorer : 52 morts et plus d'un millier de graves lésions musculaires. Selon le Parisien, ce traitement serait en fin de compte responsable d'une centaine de morts et d'environ 1 700 paralysies. C'est pourquoi l'entreprise Bayer va mener des études internes sur la possible dangerosité de son produit pour ensuite le retirer du marché. Mais le cynisme ne s'arrête pas là puisque des e-mails confidentiels de cette entreprise indiquent que « l'augmentation des effets secondaires du médicament ne devait par remettre en cause la stratégie commerciale ». Peu importe la vie humaine tant que le profit augmente !

 

Diane 35

On retourne en France avec le scandale du Diane 35. Officiellement, c'est un traitement contre l'acné mais qui en réalité est souvent prescrit comme contraceptif. Selon un document confidentiel de l'Agence du médicament de 2013, il y aurait 7 cas de décès imputables au Diane 35 depuis 1987 et 125 cas d'emboliques et de thrombotiques. En moyenne, les dermatologues prescrivent ce traitement à 95% pour l'acné, alors que les médecins généralistes ne le prescrivent qu'à 40%. Cependant ces derniers l'administrent à 54% pour la contraception or aucune indication n'est indiquée pour elle. L'industrie pharmaceutique en tire un grand bénéfice car il est vendu...7 fois plus cher qu’une pilule classique...  L'influence des multinationales du médicament sur les professionnels de santé est grande, et peu importe les victimes tant que les bénéfices grossissent.

 

Vioxx

Sûrement l'un des plus grands scandales de toute l'histoire de l'industrie pharmaceutique. Ce traitement est un anti-inflammatoire pour soulager les douleurs liées aux maladies articulaires. Il a été mis sur le marché américain pendant 5 ans, entre 1999 et 2004 par la firme Merck. Malgré tous les doutes et les incertitudes des autorités et consommateurs durant ces 5 années, le laboratoire refusa de prêter attention aux allégations contre le Vioxx. En effet, il rapportait au laboratoire environ 2,5 milliards $ chaque année... Pour continuer à le commercialiser, Merck a lancé une campagne de propagande sans précédent. Il a neutralisé toute opposition en discréditant les spécialistes qui allaient à l'encontre de sa politique. David Egilman, professeur à Brown University, désigné comme expert dans de nombreuses plaintes explique que : « La mafia vous casserez les bras ou les jambes, la CIA vous mettrez une balle dans la tête. Dans le cas de Merck, il s'agissait plutôt de les motiver par l'argent. ».1

Mais l'enquête de la FDA (Food and Drug Administration) va mettre Merck devant le fait accompli en rendant la firme totalement responsable de 120 000 attaques cérébrales dont 40 000 décès aux États-Unis. Mais ce nest pas tout, le laboratoire a également caché les effets mortels de son médicament tueur. En effet, dès les années 90, des chercheurs de la compagnie avaient prévenu avant même de faire les essais sur les humains qu'il y avait potentiellement un danger. Le laboratoire a maquillé les résultats des essais notamment sur la mort de patients pendant les essais cliniques.Devant leur défaite cuissante, l'entreprise Merck a versé près de 6 milliards de dollars de dommages et intérêts aux victimes et aux familles de victimes, une peine légère en comparaison au crime commis.

 

En conséquence, les dérives de l'industrie pharmaceutique génèrent des drames humains sur l'ensemble du globe. En effet, le marché du médicament est similaire au marché du pétrole ou de l'immobilier. Leur finalité première est de faire du bénéfice sur la vente de produits. L'industrie pharmaceutique, prise dans sa contradiction élémentaire de faire du profit pour ses actionnaires tout en répondant aux besoins de santé des malades, peut-elle réellement souscrire au bien commun en garantissant un système sanitaire pertinent pour l'ensemble des êtres humains ?

 

1 - LCP – Les dérives de l'industrie pharmaceutique – 31,43 minutes

2 - LCP – Les dérives de l'industrie pharmaceutique – 33,30 minutes

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