Les psychotraumatismes des violences sexuelles (6-8)

Sidération, dissociation, mémoire traumatique, les psychotraumatismes sont mal connus du grand public et des professionnels. Si les victimes de violences sexuelles subissent la brutalité de leur(s) agresseur(s), elles subissent aussi l'ignorance de la société sur la production de leurs symptômes et comportements traumatiques. Ce billet se veut d'être une première approche des psychotraumatismes.
  •  Définition

Les psycho-traumatismes peuvent être définis comme « l'ensemble des troubles psychiques immédiats, post-immédiats puis chroniques se développant chez une personne après un événement traumatique ayant menacé son intégrité physique et/ou psychique. » Ils sont le résultat d’une effraction psychique causée par une situation extrêmement stressante qui ne peut pas être intégrée corticalement, produisant ainsi une sidération psychique. Les atteintes psychotraumatiques ne sont donc pas que psychiques mais également neurologiques. Dans ce billet, je prendrai l’exemple d’un viol.

Quelques définitions :

L'hippocampe : petite structure cérébrale, siège de la mémoire auto-biographique, partie consciente de la mémoire et de l'analyse du contexte et de l'espace. C'est une banque de données de souvenirs issue d'expériences affectives et d'apprentissages.

L'amygdale : essentielle à notre capacité de ressentir et de percevoir. L'amygdale module toutes nos réactions à des événements qui ont une grande importance pour notre survie.

 

1. Sidération, dissociation, mémoire et amnésie traumatique

  • De la sidération…

Pendant un viol, le caractère impensable et inhumain de l’agression bloque toutes les représentations mentales. Le cortex se retrouve « en panne », la victime est comme « paralysée ». Elle ne peut ni bouger, ni crier, ni parler. Cette forme de « paralysie » est la sidération. Elle se produit facilement par la brutalité de l’agression et/ou par sa mise en scène, qui est impossible à intégrer et à comprendre. C’est notamment le cas dans les viols pédocriminels commis par des personnes de confiance et d’autorité où la sécurité devrait être normale : inceste, adultes ayant fonctions d’encadrement.[1]

Avant d’aller plus loin, il faut comprendre le rôle de la réponse émotionnelle et de l’amygdale. Dans une situation stressante mais non-traumatisante, l’amygdale « s’allume » et va permettre à l’individu de réagir (réponse émotionnelle). Le cerveau envoie des hormones de stress (adrénaline et cortisol) pour faire face au danger. Ensuite, différentes voies nerveuses vont permettre de moduler, d’atténuer, voire d’éteindre l’amygdale si la situation stressante est finie. L’événement sera intégré normalement par l’hippocampe et transformé en mémoire autobiographique.

En revanche, pendant une situation traumatisante - comme le viol - qui enclenche une sidération psychique, la victime est comme « paralysée » et la réponse émotionnelle ne peut être modulée, notamment car la victime est piégée par son agresseur et ne peut pas fuir le danger. L’organisme continue donc à sécréter des hormones de stress (adrénaline et cortisol) pour faire face au danger, mais elles vont devenir de plus en plus toxiques pour le système cardio-vasculaire et le cerveau. Les hormones de stress deviennent « des drogues dures » pour l’organisme, maintiennent voire augmentent le stress extrême qui rendent possible un risque vital. Ainsi, aucune modulation ni extinction de l’amygdale ne peut s’effectuer et la réponse émotionnelle maximale.

 

  • …à la dissociation traumatique…

Pour échapper à un risque de survoltage de l’amygdale – donc un danger vital -, le cerveau va faire disjoncter le circuit responsable du stress (comme le disjoncteur d’un circuit électrique) par la production d’endorphines. Cette voie de secours exceptionnelle de sauvegarde va permettre l’extinction de la réponse émotionnelle et l’arrêt de la sécrétion des hormones de stress. Or, la disjonction du circuit limbique de stress va déconnecter l’amygdale du cortex associatif qui ne va plus recevoir d’informations émotionnelles. Ceci entraîne une anesthésie émotionnelle et psychique et une analgésie. Si les émotions et les douleurs sont bien présentes, elles ne sont plus ressenties comme telles. La victime est comme déconnectée de son corps et de ses émotions, ce qui crée une sensation d’irréalité, de vide, et le sentiment d’être spectatrice des évènements : c’est la dissociation traumatique.[2] Elle peut durer quelques semaines, quelques mois ou quelques années ou décennies. Elle est maintenue tant que la victime est en lien avec l’agresseur, ce qui est souvent le cas puisque 80 % des viols au minimum sont causés par des personnes connues de la victime.

La victime dissociée est comme un « pantin » pour l’agresseur qui peut lui imposer des mises en scène ou des scénarios auxquels elle doit se soumettre, qui lui seront ensuite reprochés et qui seront sources de culpabilisation et de honte. Les effets de la sidération et la dissociation sont régulièrement utilisés comme arguments par les agresseurs, certains professionnels voire des proches pour remettre en cause la victime. L’inaction des victimes serait le fruit d’un consentement, ou alors d’une situation dans laquelle le violeur n’a pas « compris » que la victime n’était pas consentante.[3] Dans la culture du viol ambiante, une « véritable » victime devrait se battre, se défendre comme jamais, crier et hurler à l’aide, et porter plainte dans la foulée. Or, c’est méconnaitre profondément les mécanismes psychotraumatiques et leurs conséquences.

 

  • …et à la mémoire traumatique

Si la disjonction du circuit limbique de stress provoque une dissociation en déconnectant l’amygdale du cortex associatif, l’amygdale est également isolée de l’hippocampe (structure cérébrale fondamentale pour la mémoire), qui ne recevra pas le contenu de la mémoire émotionnelle. Cette dernière ne pourra pas totalement être transformée en mémoire autobiographique qui va rester piégée dans l’amygdale cérébrale, hors temps, et hors toute possibilité d’analyse : c’est la mémoire traumatique.

La mémoire traumatique est un mélange indifférencié de nombreux éléments divers et variés comme les ressentis (détresse, nausées, odeurs, dégout…), ou l’expérience de la violence (le contexte, les paroles de l’agresseur, sa haine, son mépris). C’est une véritable bombe à retardement. Lorsqu’elle « explose », elle envahit l’espace psychique en faisant revivre les violences sexuelles de façon hallucinatoire, avec le même degré d’intensité et de réalité. La souffrance, le stress extrême, la honte de la victime, avec la haine et la cruauté de l’agresseur sont ressentis par la victime dans un magma émotionnel indifférencié.[4]

Par la dissociation et la mémoire traumatique, l’agresseur peut très facilement déployer son emprise. Lorsque la victime arrive à sortir de la dissociation, par exemple lorsqu’elle est dans un environnement protégé, la mémoire traumatique ravive une souffrance et le stress extrême. C’est pourquoi certaines victimes retournent chez l’agresseur pour pouvoir à nouveau être dissociées traumatiquement, et donc anesthésiées émotionnellement. La victime, tout comme les proches et les professionnels, peut croire qu’elle est attachée à son agresseur, alors que c’est son amygdale cérébrale qui est dépendant, c’est-à-dire la structure qui loge la mémoire traumatique.[5]

 

  • Survivre avec des conduites d’évitement

Comme je l’ai explicité ci-dessus, la mémoire traumatique est une véritable bombe à retardement à l’origine d’un véritable « circuit de peur conditionnée », pour reprendre l’expression de la psychiatre Muriel Salmona. Prête à exploser au moindre stimuli sensoriel et émotionnel en lien avec le traumatisme, l’amygdale s’allume et envoie des réminiscences comme des flash-back, des images, qui font revivre de façon hallucinatoire les violences subies avec la même terreur, le même stress extrême, et les mêmes sensations de danger mais sans repères spatio-temporels, plongeant la victime dans une souffrance intense. Pour éviter cet allumage de la mémoire traumatique sont mises en place des stratégies de survie comme les conduites d’évitement et/ou de contrôle.

Les conduites de contrôle sont des postures d’hypervigilance qui répondent à des sensations de danger permanent. L’espace psychique est focalisé sur des activités principalement de surveillance et d’anticipation des situations de la vie quotidienne : surveillance du moindre bruit, anticipation de toutes situations prévues ou imprévues, ruminations constantes etc… Cette insécurité permanente est très couteuse en énergie et produit des effets négatifs sur la santé : maux de tête, encéphalomyélite myalgique (fatigue chronique), troubles du sommeil, alimentaires, de la concentration et de l’attention, tensions musculaires, dépression etc…

Ensuite, les conduites d’évitement sont des comportements qui ont pour objectif de fuir tout ce qui pourrait évoquer un lien avec l’agression. Dans un premier temps, il y a l’évitement de pensée. Il se réalise par le développement de tout un imaginaire parallèle pour tenter de fuir la réalité, ou encore le développement d’obsessions envahissantes (mélodies, calculs, toc, pensées circulaires…). Ensuite, il y a des évitements de situation qui pourraient rappeler les violences : l’espace public, le bureau de travail, les examens médicaux (surtout gynécologiques et dentaires) etc…

Ce dernier exemple peut également s’inscrire dans les évitements corporels avec notamment le refus de tout rapport affectif, amoureux et sexuel. Toutes ces conduites sont très couteuses psychiquement et dégradent la santé mentale : retrait social, affectif et professionnel, développement de phobies, d’obsessions, de céphalées, d’intolérance au stress et au changement, des troubles alimentaires, du sommeil, des troubles cognitifs, des troubles dépressifs avec pensées suicidaires etc.

  

  • Les conduites dissociantes comme dernier recours

Malgré toute cette énergie déployée pour éviter l’allumage de l’amygdale et donc le déclenchement de la mémoire traumatique, ceci peut ne pas être suffisant. Si il se déclenche, l’espace psychique est envahi par les réminiscences traumatiques qui rappellent les violences subies avec le même degré de stress extrême, de terreur et de souffrance. La sidération du traumatisme initial se reproduit, mais la disjonction spontanée du cerveau ne se réalise pas automatiquement à cause de l’accoutumance du corps aux drogues du cerveau. La victime doit donc déclencher par elle-même cette disjonction du circuit émotionnel pour recréer une dissociation traumatique, qui produira une anesthésie psychique et une analgésie. Pour ce faire, elle va utiliser des conduites dissociantes.

Deux recours sont principalement utilisés pour recréer la dissociation. Dans un premier temps, l’auto-aggravation du stress ou de la douleur par des mises en danger (conduites sexuelles à risque, prostitutions, fréquentations dangereuses, mises en scènes sexuelles dégradantes qui rappellent le traumatisme), ou des conduites agressives envers soi-même ou les autres (scarification, auto-mutilations). Ces conduites ont en commun d’augmentation les drogues « naturelles » du corps pour provoquer une disjonction. En revanche, l’utilisation de drogues exogènes est une autre possibilité. Les conduites addictives ou la consommation ponctuelle de drogues dissociantes (alcool, médicaments à haute dose, psychotropes etc… permettent également de re-déclencher une disjonction du circuit de stress.

Cependant, plus la victime utilise des procédures d’auto-disjonction, plus son corps s’habitue aux drogues qui permettent la dissociation, et davantage elle renforce la mémoire traumatique qui fait perdurer voire augmenter les troubles dépressifs, addictifs, et la dégradation de l’image de soi. Par ailleurs, ces conduites sont perçues comme incompréhensibles par l’entourage et les professionnels – et pour la victime elle-même -, qui ne comprennent ni les mécanismes psychotraumatiques ni leurs conséquences symptomatiques. La victime peut donc être perçue comme consentante à ce qui lui arrive, masochiste, bizarre, folle, et ne voulant pas changer.

 

  • L’amnésie traumatique

Ce mécanisme psychotraumatique est très fréquent chez les enfants victimes de viol. Il peut durer des années voire des décennies. Selon une étude réalisée par Briere et Conte, 59,3 % des enfants victimes de violences sexuelles ont des périodes d’amnésie totale ou partielle, qui sont corrélées au fait d’une part que l’agresseur est un proche parent de l’enfant qu’il côtoie tous les jours, d’autre part que la brutalité de l’agression est particulièrement intense - en dehors même de la violence extrême du viol en question.

Le mécanisme qui produit l’amnésie traumatique est un mécanisme dissociatif de sauvegarde exceptionnel que le cerveau déclenche, afin de se protéger du stress extrême. Nous avons vu que la dissociation traumatique fait disjoncter le circuit limbique de stress provoquant une anesthésie psychique et une analgésie. La victime est comme déconnecté de son propre corps et de ses sensations. Elle aura l’impression de ne plus être reliée à lui, comme spectatrice des événements. D’autre part, le circuit de la mémoire disjoncte. L’hippocampe ne peut plus faire son travail normal de stockage de la mémoire. La mémoire reste piégée dans l’amygdale sans être traitée, ni transformée en mémoire autobiographique : c’est la mémoire traumatique.[6]

Tant que la victime est dissociée, la mémoire traumatique est « déconnectée » et elle n’a pas totalement accès aux événements traumatiques (déconnection des sensations et des émotions en lien avec les violences, altération de la mémoire etc…). Suivant l’intensité de la dissociation, elle peut avoir des périodes d’amnésie partielle ou totale. C’est avec la sortie de la dissociation et l’allumage de la mémoire traumatique (par exemple quand la victime n’est plus en lien avec l’agresseur), qui fait revivre les événements traumatiques qui fait disparaître l’amnésie traumatique.

Pour faire cesser le stress extrême et la souffrance intense provoqués par le déclenchement de la mémoire traumatique, la victime peut tenter de se re-dissocier pour à nouveau être anesthésiée psychiquement et émotionnellement en faisant disjoncter le circuit émotionnel de stress et le circuit de la mémoire. Elle peut donc osciller entre périodes de dissociation avec amnésie partielle ou totale, et périodes d’activation de la mémoire traumatique qui font revivre les violences sexuelles.[7]

 

2. Impact sur la santé

Les violences sexuelles sont traumatisantes autant sur le plan psychologique que neurologique. Les conséquences sur le cerveau et sur la santé mentale sont importantes, d’autant qu’elles sont universelles : stress post-traumatique, insomnies, phobies, troubles alimentaires, conduites à risques, dépressions, tentatives de suicide etc. Selon diverses études, environ 96% des victimes déclarent que les violences sexuelles ont un impact sur leur santé mentale, 70% sur leur santé physique. De plus, le fait d’avoir été victime de violences (physiques, sexuelles ou psychiques) durant l'enfance, est la principale cause de morts précoces. Par ailleurs, son rapport « Impact des violences sexuelles de l'enfance à l'âge adulte » montre que le risque de tentative de suicide est 7 fois plus élevé chez les victimes de viol que dans la population générale. Environ 50 % des victimes font des tentatives de suicides (parfois une dizaine), ont des dépressions à répétitions et présentent des conduites addictives (IVSEA, 2015).

Les études de victimologie montrent que le viol produit un stress post-traumatique pour 80% des victimes et 87 % lorsqu’il a lieu dans l'enfance, contre 24 % pour l'ensemble des traumatismes.[8] Par ailleurs, un enfant victime de viol développera plus facilement à l’âge adulte des « troubles cardio- vasculaires, des diabètes, des pathologies broncho-pulmonires, immunitaires, digestives, neuro-endocrinienne, gynéco-obstétriques, de douleurs chroniques », (Felitti, Anda, 2010). Pour finir, les enfants qui subissent des violences sexuelles - plus précisément pour les filles -, ont davantage de risques de subir d’autres violences sexuelles durant leur vie d’adulte, que ceux-celles qui n’en ont pas subies, comme le montre l’enquête Fulu de 2017 : « les filles qui ont subi des violences sexuelles dans l’enfance ont 25 fois plus de risques de subir des violences conjugales que celles qui n’en ont pas subies ».

  

3. Les crimes incestueux et pédocriminels construisent un « enfant-sans-valeur »

Les victimes de viol connaissent leur agresseur dans 80 à 90 % des cas, et c’est d’autant plus vrai dans le cas des enfants. De par leur immaturité psychique, ils sont totalement dépendants de l’adulte. Ils ne peuvent ni fuir, ni lui échapper, ni se défendre. Si on prend l’exemple de l’inceste (situation majoritaire dans la pédocriminalité), les parents incestueux créent très tôt un enclos familial dans lequel la violence est transformée en normalité, où l’enfant est réifié en objet sans aucun droit. Ses besoins fondamentaux en matière de sécurité affective et de dignité sont déniés. Les parents font de l’enfant un « enfant-sans-valeur » qui intériorise cette image dégradante. Ils imposent leur système de valeurs et de pensées en l’introjectant à l’enfant. Souvent, les maltraitances sont transformées en « forme d’éducation » ou d’« activités » : « c’est normal, c’est un jeu », « c’est une sanction parce que tu n’as pas été sage ». L’enfant traumatisé et dissocié n’a aucun moyen de se défendre. Vivre avec son/ses bourreaux maintient l’état de dissociation qui vide l’enfant de son énergie et l’anesthésie émotionnellement, et la disjonction du circuit de la mémoire peut provoquer des périodes d’amnésies très longues tellement les violences sexuelles sont carabinées, impensables et incompréhensibles. Ces mécanismes facilitent les processus d’emprise sur l’enfant, lui-même en état d’immaturité psychique, qui favorise encore plus sa dépendance à l’égard de l’adulte.[9]

Par la dégradation de son image qui fait de lui un « enfant-sans-valeur », par les mécanismes d’emprise et dissociatifs qui affectent ses émotions et altèrent sa mémoire, l’enfant, malgré les formes de maltraitances subies, ne cessent pas prioritairement d’aimer ses parents, il cesse avant tout de s’aimer lui-même.

  

4. Le chemin de la résilience ?

Pour finir, il n’y a pas de déterminisme pour les personnes victimes de violences sexuelles. Le chemin de la résilience, c’est-à-dire la « capacité d'une personne ou d'un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l'avenir en dépit d'« événements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères », est toujours possible. Si ce présent billet explique les mécanismes et les conséquences psychotraumatiques, il ne faut pas y voir une pensée circulaire et fataliste qui condamnerait les victimes à toute une vie de souffrance et de réminiscences traumatiques. Un billet prochain sera consacré à l’accompagnement des victimes de violences sexuelles, et sur la reconnaissance du tableau symptomatique.

[1] Muriel Salmona, Violences sexuelles, Dunod, 2015, Malakoff, p38

[2] Ibid, p40

[3] Ibid, p41

[4] Ibid, p79

[5] Ibid, p80

[6] Ibid, p83

[7] Ibid, p84

[8] Ibid, p173

[9] Ibid, p56

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