Pour elles !

Une de plus ! 93 femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis le début de l'année. Elles sont 200 000 par an à subir la terreur quotidienne avec en prime des idées reçues sur leur "comportement paradoxal". Alors il est temps de comprendre l'emprise du bourreau pour mieux la déconstruire.

Ceci n'est pas un plaidoyer, mais un cri de colère pour elles !

 

1. Une incompréhension des comportements paradoxaux

Pourquoi une femme reste-elle chez le conjoint violent et/ou revient-elle chez lui ? Pourquoi ne porte-elle pas plainte ? Pourquoi n'essaye t-elle pas de se défendre ? Pourquoi a t-elle des comportements bizarres ? Pourquoi est-elle toujours avec des hommes violents ? Trop souvent la réponse est « Si elle reste avec l'homme  qui la cogne ou si elle revient chez lui c'est qu'elle le veut bien ! Ses actions sont de sa responsabilité ». On inverse ici les rapports de culpabilité entre l’agresseur et l’agressé ou du moins, la victime devient responsable a minima de sa situation, de sa souffrance, alors que ses décisions et les actions qui en découlent sont prises dans un univers d'emprise psychique construit par l'agresseur, lui donnant toute autorité sur sa subjectivité.

 

2. Pourquoi les femmes restent-elles et/ou reviennent-elles chez leur bourreau ?

2.1 L'amour ? Aller plus loin que l'argument

L'amour est un argument régulier, cependant il est important de ne pas s’arrêter à cela. Il faut regarder la consistance de cet amour et comment il s'est construit. Par exemple, un individu qui a été violentée pendant son enfance et qui aujourd'hui, sera de nouveau victime de violences conjugales se sera déjà accommodé aux mécanismes psychotraumatiques. Il a du bâtir son identité avec des troubles dissociatifs l'empêchant de se construire normalement, en considérant son corps comme sans valeur1. En sachant que bien souvent, un enfant violenté ne cesse pas d'aimer ses parents mais cesse avant tout de s'aimer lui-même, cette réalité est également présente au sein des violences conjugales. L'agresseur par identification projective fait porter à la victime la haine, le mépris et le dégoût qui la pour elle. La femme violentée, par introjection, portera tous les sentiments négatifs de son agresseur. Elle se méprisera et aura honte d'elle-même. On appelle cela l'emprise comme « processus de colonisation psychique par le conjoint violent qui a pour conséquence d’annihiler la volonté ». Les sentiments amoureux peuvent en fin de compte être des sentiments aucune consistance, la victime est dépendante de son conjoint non par amour mais par emprise.

Cette emprise peut se déployer aussi par le chantage aux enfants. Bien qu'ils peuvent être une forte motivation pour dénoncer les violences, les femmes battues peuvent également être dans l'inhibition la plus totale par peur de représailles sur elles et/ou sur les enfants, ou encore par peur de perdre la garde en cas de séparation. En effet, la santé des victimes peut être particulièrement affectée par des angoisses, des dépressions, des troubles cognitifs... et transformer leur vie en véritable enfer. Ainsi l'agresseur peut utiliser cette faille et menacer de demander la garde exclusive des enfants en cas de séparation.

 

2.2 Des problèmes structurels (Justice - économie - droits)

La reconnaissance publique du caractère inhumain de l'agression passe par la justice avec la condamnation de l'agresseur. C'est une étape importante pour les victimes, or il y a des obstacles qui empêchent cette reconnaissance : le manque de formation des policiers sur les traumatismes pour accueillir la plainte, l'inaction malgré les plaintes, le manque de preuves, la lenteur institutionnelle, le manque de protection des personnes victimes, les délais de traitement des dossiers qui s'allongent, la difficulté des victimes à vivre le procès en cour d'assises, l'engorgement des tribunaux donnant lieu à la reconversion du viol en agression sexuelle relativisant le crime en simple délit.3 Ainsi les services de justice et de police sont une des raisons, avec la mémoire traumatique, qui empêchent les femmes de porter plainte ou d'aller jusqu'au bout. Ensuite il y a la dépendance économique. Outre l'emprise psychique, certains agresseurs détiennent une emprise économique sur la victime, souvent complémentaire d'un isolement affectif et social l’empêchant de trouver des soutiens extérieurs. Pour finir, il y a l'inconnaissance des droits et des institutions qui peuvent aider, accompagner voire protéger les femmes violentées.

 

2.3 Les troubles psychotraumatiques 

Les deux mécanismes psychotraumatiques qui seront présentés ci-dessous sont la matrice des symptômes traumatiques liés aux violences conjugales. Ils vont générer chez la victime un état de désorganisation psychique intense, de confusion, de dépersonnalisation, permettant à l’agresseur de la coloniser et de lui imposer son emprise. Ils sont également les causes des incompréhensions relatives aux comportements des femmes violentées qui restent chez leur conjoint violent, y retournent, ou retrouvent un nouveau conjoint violent.

 

2.3.1 La dissociation traumatique

Pendant les violences conjugales, le caractère incompréhensible et inhumain de l'agression paralyse psychiquement la victime. La sidération psychique l'empêche de se défendre. La réponse émotionnelle ne peut être contrôlée afin de calmer la production d'un stress extrême, et donc un risque vital pour l'organisme peut s’engager (infarctus de myocarde de stress). Pour éviter ce dénouement funeste, un mécanisme exceptionnel de sauvegarde neurologique va faire disjoncter le circuit émotionnel par une libération d'endorphines. Une déconnexion des amygdales (elle gère notre capacité de ressentir et de percevoir) du cortex associatif va se produire et grâce à l'endorphine, et la douleur psychique et physique va disparaître. La victime va tomber dans une dépersonnalisation, avec une impression d'être spectatrice des événements, absente de son propre corps comme plus reliée à lui et coupée de ses sensations. Cette déconnexion de soi-même est la dissociation traumatique. Si la femme battue reste en contact constant avec l'agresseur, la dissociation peut durer des semaines, des mois voire des années entières. Ainsi elle sera continuellement déconnectée de ses émotions, les violences seront vécues sans affects et n'auront plus de consistance. Cette anesthésie émotionnelle vide toute volonté de s'en sortir.

 

2.3.2. La mémoire traumatique

Puis l'amygdale va également être déconnecté de l'hippocampe (siège de la mémoire déclarative et de l'analyse du contexte et de l'espace). La mémoire biographique est affectée car les événements traumatiques ne seront pas intégrés. C'est donc une mémoire traumatique qui se crée pouvant faire revivre les violences conjugales avec le même degré d'intensité, à travers des flash-back et réminiscences.6 Elle va faire de la vie un véritable enfer, pouvant se déclencher par de simples sensations et des contextes évoquant les situations traumatiques (un endroit, une pièce, une journée dans la semaine...). Afin d'éviter que cette mémoire traumatique explose et face plonger la victime dans une terreur insoutenable, des stratégies vont être mises en place comme des conduites d'évitement et de contrôle. Ce sont des tactiques de surveillance permanente mettant en alerte la victime pour rationaliser ses sentiments d'insécurité chroniques provoquant des troubles du sommeil, des angoisses, développant des phobies, des crises de panique, des troubles du sommeil et alimentaires... Ces conduites pourront engendrer un isolement social, familial et affectif. Cependant si ces conduites ne sont pas suffisantes, alors la victime peut mettre en place des conduites dissociantes dangereuses pour recréer une dissociation traumatique et donc s'auto-anesthésier émotionnellement. L'alcool, la drogue et les conduites à risque sont utilisés prioritairement parce qu'elles sont extrêmement efficaces, mais elles remettent la victime en pleine dépendance en anesthésiant toute volonté de fuir. C'est donc un cercle vicieux sans fin qui peut durer des années si la personne n'est pas protégée ni accompagnée. Un circuit perpétuel qui la conditionne à se dissocier à chaque fois que la mémoire traumatique n'est plus ''contrôlable''.

 

3. La réponse aux idées reçues

Maintenant que l'explication (rapide) des processus psychiques est faite, je vais répondre à cette incompréhension qui finit souvent en amalgame détestable : « Si elle reste et/ou revient chez l'agresseur, c'est qu'elle le veut bien ! ».

 

Pourquoi les femmes restent-elles chez le conjoint violent et/ou reviennent chez lui ?

En présence de l'agresseur la femme battue reste dissociée. Elle est comme étrangère à soi-même, absente de son propre corps et les violences n'ont plus de consistance. Son inaction ne provient pas seulement d'une inhibition par la peur, mais par des mécanismes neurologiques de survie exceptionnels notamment la dissociation traumatique, qui abolie toute volonté et force par une anesthésie émotionnelle. L'agresseur peut donc constituer son emprise sur elle. Suite à cela, la mémoire traumatique est une bombe à retardement qui peut faire revivre les traumatismes par des réminiscences avec la même terreur que lors de l'agression7. Ainsi lorsqu'elle arrive à s'enfuir du domicile, la victime n'est plus dissociée. La mémoire traumatique se déclenche et envahit tout l'espace psychique, le stress extrême refait surface pouvant engendrer un survoltage émotionnelle et neurologique. Ainsi, l'une des solutions pour éviter la surtension est de se dissocier à nouveau, c'est à dire de recourir à une anesthésie qui va couper la victime de ses émotions. Outre les substances psychoactives, l'agresseur est en capacité de provoquer une dissociation. Ainsi elle va retourner chez lui pour sauver sa vie psychique au risque de perdre sa vie physique. Le plus dramatique est que la victime pourrait croire qu'elle ne peut pas se passer de son conjoint malgré sa violence. Elle pourrait penser qu'elle l'aime, qu'elle est dépendante de lui alors que cette dépendance émane d'un mécanisme traumatique pour sauver sa vie psychique. De plus l’incompréhension de ce comportement la privera du soutien de ses proches voire même des professionnels8. En définitif une femme battue et/ou violée est sans cesse sous contrôle de son bourreau même pendant son absence ! Pour ces mêmes raisons, les victimes ont parfois recours à des processus de répétition. Même lorsqu'elles quittent un conjoint violent, elles retrouvent un individu tout aussi violent qui sera en capacité de les dissocier.

 

4. Comment s'en sortir ?

Muriel Salmona9 explique qu'il faut déconstruire l'emprise de l'agresseur pour restaurer la personnalité de la victime en plusieurs étapes : 1. Mise en sécurité de la victime – 2. Traitement des troubles psychotraumatiques et accompagnement pluri-professionnel - 3. Permettre aux femmes violentées de « comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la production des symptômes traumatiques, l’identification des violences et la stratégie de son agresseur ». En conclusion il faut donner du sens à la souffrance, expliquer que les comportements paradoxaux sont des agissements normaux d'une femme violentée. Aussi, il faut réfléchir aux causes structurelles citées plus haut, notamment sur la question de la mise en sécurité, des services de justice, et de la formation des équipes de police, des soignants et des travailleurs sociaux aux troubles psychotraumatiques.

 

Aujourd'hui, elles sont 93, combien seront-elles demain ?

STOP aux féminicides

stop-aux-violences-contre-les-femmes
 

 

1 Van der Hart O. and co. Le soi hanté, Paris, De Boeck, 2010 - Salmona M., Le livre noir des violences sexuelles, Paris, Dunod, 2013

2 Felitti VJ, Anda RF. The Relationship of Adverse Childhood Experiences to Adult Health, Well-being, Social Function, and Health Care. In Lanius R, Vermetten E, Pain C (eds.). The Effects of Early Life Trauma on Health and Disease: the Hidden Epidemic. Cambridge: Cambridge University Press, 2010.

3 https://www.afp.com/fr/infos/334/en-dix-ans-chute-spectaculaire-de-40-du-nombre-de-condamnations-pour-viol-doc-1937cd2

4 https://seinesaintdenis.fr/IMG/pdf/enquete_viol.pdf

5 https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/2016-Comprendre-lemprise-pour-mieux-proteger-les-victimes-de-violences-conjugales-Muriel-Salmona.pdf

6 Salmona M., Mémoire traumatique et conduites dissociantes. In Coutanceau R, Smith J. Traumas et résilience. Dunod, 2012

7 Salmona M., Mémoire traumatique et conduites dissociantes. In Coutanceau R, Smith J. Traumas et résilience. Dunod, 2012

8 Salmona M., Le changement dans les psychothérapies de victimes de violences conjugales. In Coutanceau R, Psychothérapie et éducation, Paris, Dunod, 2015

9 https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/2016-Comprendre-lemprise-pour-mieux-proteger-les-victimes-de-violences-conjugales-Muriel-Salmona.pdf

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