Les réseaux de pédocriminalité (7-8)

De multiples réseaux de pédocriminalité ont été démantelés sur le globe, y compris en France. Pourtant, notre pays reste ambigu sur leur existence. Si depuis deux ans la pédocriminalité est mise à l’ordre du jour politique grâce au courage des victimes, au militantisme des mouvements de protection de l'enfance et féministes, le déni des réseaux doit se fracturer. Ce billet poursuit cette finalité.

Temps de lecture : 15 minutes

Plan de l'article

  • Les raisons du déni
  • Les réseaux pédocriminels étrangers
  • L'affaire Zandvoort
  • Les réseaux pédocriminels français
  • Stop au déni

  

1. Les raisons du déni

La France est dans le déni des réseaux de pédocriminalité. Les enquêtes des journalistes comme Karl Zéro, Serge Garde, Laurence Beneux, Pascale Justice en France, Douglas De Coninck et de l’association Morkhoven en Belgique, tout comme le travail des personnes engagées dans la protection des enfants comme Homayra Sellier n’y changeront rien. Ce refus s’explique par de nombreuses raisons. Sans être exhaustif, la première est sans nul doute le caractère carabiné et impensable de cette criminalité. Comment imaginer qu’il existe des organisations plus ou moins structurées dans lesquelles les enfants sont la cible principale d’un trafic sexuel par les adultes ?

Pourtant, personne n’ose contester qu’il existe des réseaux de proxénétisme, ou encore du trafic d’organes dont les enfants ne sont pas exclus. Par ailleurs, aucun ne conteste la réalité du trafic d’adoptions illégales, c’est-à-dire un système d’enlèvement d’enfants des pays du tiers monde, qui, sous couvert d’institutions d’adoptions faussement honnêtes, permet l’adoption d’enfants par des familles de classes moyennes et bourgeoises. Cependant, le déni des réseaux de pédocriminalité perdure. C'est un thème que personne n’aime traiter. On n’en parle pas - ou peu - dans les médias, et encore moins dans les espaces politiques institués. Ainsi, l’invisibilité des réseaux de pédocriminalité rendrait légitime leur inexistence.

Une deuxième raison pourrait être liée à la théorie du complot. Les fascistes comme Alain Soral, Dieudonné ou Maillard se sont appropriés cette thématique pour l’instrumentaliser au travers de leur idéologie conspirationniste. Nous serions gouvernés par « des élites pédo-sataniques » qui organiseraient des « rituels pédo-sataniques de sacrifice d’enfants », dont les francs-maçons constitueraient la matrice de cette théorie. Ces absurdités font perdre tout crédit en l'existence des réseaux de pédocriminalité.

Depuis deux ans, la pédocriminalité est à l'ordre du jour. Les victimes prennent la parole, soutenues par les mouvements de protection de l’enfance et le mouvement féministe. Dans cette nouvelle vague de reconnaissance, il faut rendre visible la réalité des réseaux. Des pays voisins luttent déjà contre cette forme de criminalité. Mais en France, l’aveuglement reste constant. Tout comme le nuage de Tchernobyl, tout le monde est touché, sauf la France.

Dans ce papier, je commencerai par présenter quelques affaires de réseaux de pédocriminalité dans différents pays européens. Ensuite, j'exposerai l’affaire Zandvoort pour montrer le déni français (mais également d’autres pays européens). Enfin, je discuterai du « paradoxe français », car si nous sommes dans la dénégation de cette criminalité organisée, nous sommes également dans celle de notre propre histoire judiciaire. 

  

2. Les réseaux pédocriminels étrangers

  • La Grande-Bretagne

Au cours de l’année 2000 au Pays de Galles, l’ancien juge Ronald Waterhouse présente un document devant le Parlement qui fait état de l’une des plus grandes affaires de pédocriminalité de l’histoire de la Grande-Bretagne. Environ 650 enfants placés dans 40 foyers sociaux gallois ont été victimes de violences sexuelles entre 1974 et 1993. Le rapport témoigne que les enfants - aujourd’hui devenus adultes - sont totalement brisés, et qu’au moins 12 se sont suicidés dans les années qui ont suivis leur départ des foyers sociaux. Les viols et les agressions sexuelles étaient commis par des professionnels des foyers, mais également par des magistrats, des policiers, des hommes d’affaires, un prêtre et un fils de Lord (titre de noblesse en Grande-Bretagne.) Cependant, malgré le caractère systémique des agressions, les liens entre des agresseurs, des lieux communs et des échanges d’informations, le rapport s’abstient pour qualifier cette affaire de « réseau pédophile très structuré ».

En 2014, la Grande-Bretagne lance l’opération « Hydrant » qui permet d’identifier 1433 suspects de pédocriminalité. Parmi eux, il y a 76 responsables politiques, 43 personnes de l’industrie musicale, 135 du milieu audiovisuel et 7 du sport. Aujourd’hui, au moins 82 % des suspects sont décédés. Selon Simon Bayley - le responsable qui a dirigé l’opération « Hydrant » - le nombre de victimes pourrait se chiffrer à plusieurs centaines de milliers d’enfants sur plusieurs décennies. Les violences sexuelles se seraient produites dans les écoles, les foyers pour enfants, les prisons ou les établissements pour jeunes délinquants, les établissements médicaux, les centres sportifs et les milieux politiques. Plusieurs réseaux, plus ou moins structurés, seraient à l’œuvre dans cette affaire puisque les violences sexuelles se sont produites au sein d’institutions précises, avec des témoignages de victimes qui se croisent, des lieux similaires, et des personnalités souvent citées.

En 2018, une autre affaire secoue la Grande-Bretagne. Selon une enquête du journal britannique le « Sunday Mirror », au moins 1000 enfants âgés au minimum de 11 ans ont subi des agressions sexuelles et des viols - notamment collectifs -, depuis les années 80 dans la ville de Telford située au centre de l’Angleterre. Les victimes sont très majoritairement issues de la classe ouvrière blanche et souffrantes de multiples fragilités et carences. Le cerveau de ce réseau, Shahzad ‘’Keith’’ Khan, enlevait des enfants pour les violer, puis pour les vendre à d’autres hommes. Malgré les signalements répétés par les services sociaux de la protection de l’enfance depuis les années 80, les forces de police ont toujours échoué à démanteler le réseau, non sans une certaine inaction. En 2018, une étude indépendante est lancée pour « obtenir la vérité, montrer ce qui n'a pas fonctionné et en tirer les leçons pour l'avenir ».

 

  • L'Allemagne

A la suite de l’arrestation en 2019 de Jorg L., la police allemande réussit à démanteler un réseau pédocriminel de grande envergure. Jorg est accusé de plusieurs dizaines d’agressions et de viols sur enfants, notamment sur sa fille âgée de quelques mois, et de diffusion de matériel pédopornographique. Pendant les perquisitions, l’énorme quantité de matériel pédopornographique permet à la police de remonter à plusieurs dizaines d'autres pédocriminels en lien avec Jorg. Le ministère public de Cologne recense au minimum 201 suspects rien que dans l’Etat fédéré de Rhénanie-Du-Nord-Westphalie, situé à l’Ouest de l’Allemagne. On dénombre au moins 40 enfants âgés de 3 à 14 ans victimes de ce réseau criminel. Le cerveau du réseau, Jorg L., est condamné en 2019 à 12 ans de prison.

  

  • En Belgique

C’est un réseau international de pédocriminalité qui est jugé en 2020 par la Belgique, et qui a nécessité l’intervention de l’Organisation Européenne de Police Criminelle (Europol). Situé sur le Darkweb, le réseau animait plus de 12 millions de fichiers pédopornographiques pour des milliers d’enfants victimes, dont seulement 38 ont été identifiés. Des prédateurs sexuels violaient des enfants – majoritairement prépubères - et parfois leurs propres enfants. D'autres voyageaient à l'étranger comme Lars De R. Il se déplaçait en Inde pour violenter sexuellement des enfants en échange d’argent ou de nourritures. Les scènes de violence étaient filmées pour ensuite être partagées sur un site du Darkweb. La base de données était organisée selon l’âge, le sexe, la couleur, les formes de violences et de supplices imposés aux enfants.

Comme nous le montre cet exemple, si des réseaux de pédocriminalité existent à l’échelle d’une nation, certains sont structurés à un niveau international. Cette réalité est facilitée par les nouvelles technologies de l'information et de la communication. L’un des plus grands réseaux internationaux était basé en Europe, à Zandvoort. Malgré les enquêtes et les révélations des journalistes d’investigation, la France est restée inactive, ancrée dans son déni paradigmatique de l’inexistence des réseaux de pédocriminalité.

L’affaire Zandvoort, ça commence avec un CD-ROM qui contient 8000 images pédopornographiques extraites d’un ordinateur appartenant à un Allemand, Gerrit Ulrich, habitant à Zandvoort aux Pays-Bas. Il commercialisait les contenus sur le Web, et travaillait à la réalisation d’un « catalogue d’enfants » en lien avec des instituts de photographie. Le réseau « Zandvoort » est donc un réseau avec une protection et une commercialisation de contenus (images et vidéos) de viols d’enfants sur le net.

Retour sur l’une des plus grandes affaires de réseau de pédocriminalité.

 

3. L’affaire Zandvoort

Le 27 juillet 1993, un garçon de 12 ans nommé Manuel Schadval disparaît de Berlin. Le journaliste Marcel Vervloesem enquête sur l’affaire. Il découvre dans la capitale allemande des bars pédocriminels, mais également que Manuel aurait été livré à des pédocriminels dans les « maisons closes » aux Pays-Bas. L’idée d’un réseau commence à se construire. Continuant son enquête, il arrive à obtenir une cassette-vidéo nommé « Madère » tournée au Portugal. Dans celle-ci, trois pédocriminels se filment pendant qu’ils agressent des garçons mineurs. Marcel Vervloesem remet la cassette à la police qui permet plusieurs arrestations en 1997 au Portugal et en Belgique.

Une autre piste l’amène à rencontrer Robbie Van der Plancken. Ce dernier se prostitua à 12 ans et deviendra rabatteur d’un réseau de proxénétisme d’enfants. Vervloesem le rencontre avec un journaliste de la RTBF. Après plusieurs minutes d’interview filmées, pris de panique, Van der Plancken avoue et décrit les activités de son réseau. Il explique les tournages de films pédopornographiques, dont certains peuvent coûter plusieurs centaines d'euros s’ils sont faits « sur demande ». Les deux journalistes belges constatent la réalité d’un marché pédopornographique avec ses lois de l’offre et de la demande. Après ses aveux, Van der Plancken se défausse sur Gerrit Ulrich, son amant, qui est chargé de la diffusion des images et des vidéos sur internet.

C’est à ce moment que l’enquête de Vervloesem le conduit à Zandvoort où il rencontre Gerrit Ulrich. Ce dernier, en état d’ivresse, donne au journaliste un CD-ROM pédopornographique. Lorsque Gerrit se rend compte de son erreur, il s’enfuit en Italie où il est assassiné par son amant Robbie Van der Plancken, rabatteur du réseau. Pendant les perquisitions dans l’appartement de Gerrit Ulrich, la police découvre 8 ordinateurs branchés 24h/24 sur le net en diffusant de la pédopornographie, des centaines de milliers de photos sur des CR-ROM et de nombreux virements bancaires avec comme nom de code « Apollo », du nom du voilier d’Ulrich Gerrit dans lequel étaient filmés des viols d’enfants. Il semble que l’appartement de l’allemand soit le centre du réseau de pédocriminalité. Marcel Vervloesem donne le premier CD-ROM à la police hollandaise qui va en extraire un fichier de 472 photos-portraits. Il en remet un autre à la police belge mais aucune enquête n'est réalisée. Alors qu’il y a sur le fichier « Zandvoort » 472 photos de visage d’enfants et 14 pédocriminels, l’affaire Zandvoort est enterrée. En effet, pour les autorités néerlandaises, l’affaire Zandvoort est « une piste vaine », et « il n’existait aucune preuve directe de la production de pornographie enfantine ».

C’est une position curieuse quand on sait que la société informatique Cube Hardware à Zandvoort commercialisait des casettes pédopornographiques : « Ses responsables étaient en relation avec les organisateurs de croisières de luxe, tarifs tout compris, y compris la fourniture d'enfants, à bord du yacht Apollo. Il arrivait que ce voilier embarque des " clients " à Bordeaux. Destination la Hollande, via l'Angleterre. » Comment des enfants de nationalités différentes, d’époques différentes, dont les viols ont été commis dans différents pays et notamment par des pédocriminels similaires (et bien d‘autres similitudes), peuvent se retrouver sur un fichier centralisé en Hollande s’il n’y a aucun lien ? Malgré de nombreuses interrogations, l’affaire Zandvoort est classée.

Cependant, elle rebondit en France dans les années 2000 en premier lieu grâce au journaliste Serge Garde. Dans l’Humanité, il publie le fichier de photos-portraits de la police Hollandaise, soit les 472 photos d’enfants disparus et identifiés à partir d’un CR-ROM pédopornograhique. Le journal fait sa Une le 24 février 2000 sur le « dossier de la honte ». L’emballement médiatique ne se fait pas attendre. Le 7 avril, c’est le Figaro qui fait sa Une sur les réseaux pédocriminels grâce à la pigiste Laurence Beneux. Sous pression, la ministre de la Justice Elisabeth Guigou intervient en direct sur le JT de France 3. Elle affirme ne pas avoir le CR-ROM pour le comparer avec les photos de visage d’enfants, puis elle accuse les journalistes de garder les preuves et d’empêcher ainsi le bon déroulement de l’enquête. Serge Garde envoie donc une copie du CR-ROM au ministère de la Justice, mais l’affaire est enterrée notamment car la magistrate chargée de l’affaire ne croit pas en l’existence des réseaux.

Par ailleurs, la ministre ment aux français et aux françaises lorsqu’elle prétend que son ministère n’est pas en possession du CR-ROM. En effet, Marcel Vervloesem avait déjà envoyé le CD-ROM en recommandé à l’Elysée et Jacques Chirac l’avait renvoyé à la Chancellerie en 1999. La journaliste de France 3 Pascale Justice veut mettre la ministre devant ses contradictions, qui continuera à nier. Pourtant les journalistes ont remis à la justice des CR-ROM et des photos pédopornographiques, des agendas et des listes d’adresses de Gerrit Ulrich dans lesquels on trouve des noms, des adresses de comptes bancaires, des comptes joints en France, en Belgique, en Hollande, en Espagne en Suède, en Pologne, en Lettonie, en Ukraine, en Bulgarie, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et des références bancaires à l'Europabank for Reconstruction and Development, à la Banque nationale d'Ukraine, au Crédit agricole, au Crédit lyonnais et à la banque espagnole Banesto. L’immense travail de Laurence Beneux, d’Anne Ginzburger et de Frédéric Lacroix, révèle que les blocages ne viennent pas des journalistes, mais de la justice !

A la suite de l’article de l’Humanité sur le « Dossier de la honte », les journalistes reçoivent des centaines d’appels de parents qui veulent consulter le fichier. Sous la pression, l’Etat accepte la consultation dans les polices et les gendarmeries. Des centaines de personnes se déplacent, certaines familles viennent des Etats-Unis, et des enfants sont reconnus. Le pédiatre Christian Spitz reconnait deux enfants qui ont exprimé avoir subi des violences sexuelles, des témoignages que les juges n’ont jamais pris au sérieux : « L’enfant m’a dit quand même, il y a des messieurs qui prennent des photos, et il dessine des caméras sur ses dessins, c'est un hasard ? C'est bizarre, et on les retrouve en photo sur le dossier ». En tout, ce sont  81 enfants qui sont reconnus mais toutes les reconnaissances sont qualifiées d’erreur par la justice. En 2003, le juge d’instruction rend une ordonnance de non-lieu. Cette affaire serait donc une mascarade, une grande histoire de sosies. Toutes les familles se trompent, tout le monde est dans l’erreur, tout le monde sauf le juge d’instruction.

Il n’y a pas de complot dans tout ceci, mais seulement une marque d’idéologie et de dogmatisme. Lorsqu’on ne croit pas qu’il puisse exister des réseaux pédocriminels, on ne cherche pas plus loin. Ce déni profond des institutions françaises est complémentaire d’une indifférence. Les propos du substitut des mineurs à Paris de l’époque, Yvon Tallec, le démontrent : « Les mineurs ont été photographiés, la plupart du temps avec non seulement leur accord, mais l'accord de leurs parents. Certaines photos sont en plus des matériaux très anciens puisque nous savons déjà que certaines photos remontent aux années 70 ou 80. Il faut aussi minimiser, en tout cas en France, la portée de cette affaire dans la mesure où de nombreux enfants qui sont présentés ici ne sont pas des enfants français. » C’est un discours incroyable de la part d’une personne chargée d’œuvrer à la défense et à l’application des droits des enfants.

Donc, le substitut des mineurs à Paris ose affirmer que les parents ont le droit de prendre en photo nus leurs enfants et de diffuser leurs photos sur internet ! Par ailleurs, quel est le consentement d’un enfant sur la question de son intimité et de son corps ? Le consentement d’un enfant ne peut être libre sans une maturité psychique et émotionnelle. Il ne peut être éclairé s'il subit des formes d’emprise de la part d'adultes, ou des mécanismes dissociatifs provoqués par des violences antérieures. Mais surtout, le substitut oublie que les photos proviennent d’un CR-ROM pédopornographique dans lequel des enfants subissaient des sévices sexuels ! Puis, peu importe que de nombreuses photos soient anciennes, où sont désormais les enfants ? Et s’ils ne sont pas français, est-ce une raison pour être indifférent à l’égard de leur dignité et de leur vie même ? Nous voyons donc à quel point le déni français sur les réseaux de pédocriminalité est profond et grand.

Juan Miguel Petit, rapporteur spécial de l’ONU sur « la vente d'enfants, la prostitution des enfants et la pornographie impliquant des enfants », pointe dans son rapport en 2003 les dysfonctionnements institutionnels importants de notre pays dans le traitement des dossiers de viols sur mineurs, et notamment sur le refus d'envisager l'existence de réseaux.

Les propos du commissaire div. Dir. Centrale de la PJ de l’époque sont aussi éloquents : « Cette Histoire de réseaux criminels, c'est vraiment le fantasme par excellence des journalistes, des associations, tout ce qu'on veut. Mais le fait est que, il y en a peut-être, en tout cas on ne les a jamais démantelés en France. »

Mais est-ce vrai ? La France n’a-t-elle jamais démantelé des réseaux de pédocriminalité ?

 

4. Les réseaux pédocriminels en France (et en lien avec la France)

A la fin des années 90, la France œuvre au démantèlement de plusieurs réseaux internationaux. Cette dynamique s’inscrit dans la continuité de l’affaire Dutroux. C’est-à-dire dans le début d’une « fracture idéologique » qui permet d’émettre l’hypothèse de l’existence de la prostitution infantile. L’affaire Dutroux est traversée par cette hypothèse à partir de nombreux éléments factuels, avant que le juge Connerotte ne soit exclu de l’enquête pour « impartialité », et qu’elle soit réécrite par un nouveau juge, le juge Langlois, où Marc Dutroux devient un prédateur solitaire.

A la fin des années 90, trois réseaux français sont démantelés en quelques mois. D’abord le réseau franco-colombien Toro Bravo en 1996. C’est une société de production française en Colombie qui produisait des cassettes pédopornographiques en vue de leur commercialisation. Ce sont 72 personnes impliquées dont le pédocriminel connus Michel Caignet. Puis, il y a l'opération Achille en 1997 qui permet 50 interpellations, et Ado71 qui permet 209 mises en examen dont le principal suspect était déjà impliqué dans l’affaire Toro Bravo.

En 1998, l’opération Cathedrale permet le démantèlement d’un grand groupe de pédocriminalité international sur internet. Bien que son origine ne soit pas française, une enquête de police multinationale permet l’arrestation de 107 personnes notamment en France, mais aussi en Angleterre, en Ecosse, en Belgique, en Autriche, en Finlande, en Allemagne, en Italie, en Norvège, au Portugal, en Suède, aux Etats-Unis et en Australie. Environ 750 000 images et plus de 1800 vidéos d’enfants victimes de violences sexuelles ont été retrouvées. Ce groupe pédocriminel était la résurgence de réseaux précédemment démantelés (Orchid et Wonderland).[1]

En 2001, l'opération "Forum 51" donne lieu à 66 interpellations dans 27 départements pour diffusion et recel d’images pédopornographiques. Au travers d’un site pédocriminel, de nombreux hommes « discutaient de leurs passions perverses et échangeaient des photographies pédophiles. »

En 2005, le réseau pédocriminel d’Angers défraye la chronique. Ce sont 70 personnes qui sont mises en examen pour violences sexuelles sur 45 enfants âgés de 6 mois à 12 ans. La grande majorité des accusés sont des parents ou des grands-parents qui ont violenté sexuellement leurs enfants ou petits-enfants. D’autres ont prostitué leurs enfants, mais aussi ceux de "leurs voisins, amis, parrains et marraines" à des adultes contre des sommes d’argent ou des colis alimentaires.

En 2009, l’opération internationale Delego permet le démantèlement d’un réseau pédocriminel sur un site internet nommé « Dreamboard ». Ses membres échangeaient des contenus pédopornographiques sur des enfants de moins de 12 ans. Le ministre américain de la Justice Eric Holder a déclaré que le site prétendait « qu'agresser sexuellement des enfants est un comportement acceptable qui ne doit pas être criminalisé », et que « Les membres de ce réseau criminel partageaient le projet fou de créer une communauté en ligne destinée à promouvoir l'exploitation sexuelle des enfants ». Les arrestations ont eu lieu dans 14 pays dont La France, le Canada, le Danemark, l’Equateur, l’Allemagne, la Hongrie, le Kenya, les Pays-Bas, les Philippines, le Qatar, la Serbie, la Suède et la Suisse.

Le site était composé d'environ 600 membres, et plus de 50 personnes ont été identifiées et condamnées à des peines de 10 ans à la prison à vie. L’enquête est toujours en cours pour retrouver l’ensemble des utilisateurs. Par ailleurs, même si les serveurs de Dreamboard étaient situés en Louisiane aux USA, les principaux administrateurs se trouvaient en France et au Canada.

En 2019, une coopération internationale des polices du Royaume-Uni, des États-Unis, de l’Allemagne et de la Corée du Sud a permis la fermeture du site pédocriminel « Welcome to video » sur le Darkweb. C’est environ 250 000 vidéos de viols de mineurs qui étaient commercialisées via la crypto-monnaie Bitcoin. Les utilisateurs étaient également incités à fournir le site avec leurs propres vidéos pédocriminels. Il y a eu 337 arrestations dans 38 pays dont la France.[2] Plusieurs français payaient 300 $ par an pour accéder aux contenus pédopornographiques. En tout, le site a récolté 730 000 $ en bitcoins. Pendant l’enquête, les forces de police ont réussi à sauver 23 enfants victimes de viols aux États-Unis, en Espagne et au Royaume-Uni.

Si la France est dans le déni des réseaux de pédocriminalité, elle est également dans le déni de sa propre histoire judiciaire. Oui les réseaux existent, ils augmentent même sur internet et sur le DarkWeb. Les formes de réseaux se sont plutôt déplacées. Alors qu’autrefois ils prenaient plutôt forme dans des lieux physiques et précis comme nous le montrent les exemples en Grande-Bretagne, ils s’opèrent aujourd’hui de plus en plus au travers de cet univers abstrait, sans limites, et plus difficilement contrôlable qu’est internet et le Darkweb. Par ailleurs, leur production est de plus en plus domestique, notamment au sein de l’espace familial.

La base de données d’Interpol relative au recensement des images pédopornographiques ne fait qu’augmenter. Si nous savons qu’au minimum 45 millions images pédopornographiques circulent sur internet, il y en a des milliards en comptant le Darknet. Les nouvelles technologiques de l’information permettent à tous les pédocriminels de satisfaire - au moins partiellement - leurs pulsions sexuelles. Le Darknet leur permet de discuter entre eux avec un certain anonymat, ils échangent des informations sur les enfants, des méthodes pour entrer en relation avec eux, des contenus criminels, des endroits, des techniques pour éviter de se faire repérer sur le Darknet etc. Comme l’explique Bruno Desthieux, chargé des crimes contre les enfants à Interpol, le sentiment de communauté et de solidarité est très fort chez les pédocriminels. Ils sont liés par ce sentiment commun d’être persécutés et incompris en tant que « minorité sexuelle ». Par ailleurs, comme le montre l'association "Point de contact", la France est le troisième pays qui héberge le plus de contenus pédopornographiques dans le monde.

 

5. Stop au déni

Les réseaux pédocriminels sont une réalité. Pour œuvrer à leur démantèlement, il faut déjà accepter leur existence. Le principe même de la résolution d’un problème est de reconnaître qu’il y en a un. La protection de l’enfance doit être une politique publique prioritaire. On ne construit pas une société avec des enfants détruits par la violence des adultes, par la violence pédocriminelle qui fait d’eux des êtres-sans-valeur. Le déni français qui invisibilise les réseaux pédocriminels doit cesser. Nous devons investir cette question au nom des droits fondamentaux de l'enfant, du respect de sa dignité et de sa vie-même.

 

[1] Homayra Sellier, Karl Zéro et Serge Garde, 1 sur 5 - Manifeste contre la pédocriminalité en France, Telemaque, 2020, p33

[2] Ibid, p33

[3] Ibid, p37

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