Plus jamais sans nos enfants d'Afrique

Plus de 230 millions d'enfants fantômes au monde, une estimation plus qu'un recensement,en réalité impossible puisqu'il s'agit d'enfants sans état civil. Avec quelle conséquence pour eux ? Zoom sur les récents travaux d'ONG, UNICEF, HRW et Amnesty International

Sur La Chaine Parlementaire (LCP) le 18 septembre dernier, un documentaire de l'UNICEF réalisé par Clément ALLINE retient notre attention : plus de 230 millions d’enfants à travers le monde n’ont jamais été enregistrés à leur naissance et sont inconnus aux yeux de leurs propres pays. 37% de ces enfants vivent en Afrique subsaharienne au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso.

A la même date, HRW publie un rapport sur la situation des enfants du Mali, du Niger, de la région Afrique de l'Ouest et du Centre : près de 2 millions d'enfants n'accèdent plus à leurs écoles, celles-ci sont rasées ou simplement fermées, conséquences collatérales des violences armées, des combats contre le djihadisme, contre Boko Haram. Etat de guerre permanent dans lequel est engagée la France. 

Amnesty International confirme et précise, avec HRW : des milliers d'enfants sont faits prisonniers au Mali, au Niger, soupçonnés, accusés d'avoir peu ou prou contribué aux bandes armées. Emprisonnés parmi des adultes, sans jugement la plupart du temps, des mois voire des années, dans des conditions inhumaines inimaginables. Parce qu'à 5 ans ou à peine plus, ils étaient là, sur le passage, sur le chemin de ces violences.

Sur les 230 millions d'enfants au monde qui ne disposent pas d'identité, qui n'ont jamais été enregistrés à l'état civil de leurs pays à leur naissance, près de 45 millions sont d'origine d'Afrique de l'Ouest et du Centre. Sont-ce - pour une grande partie - les mêmes que les violences armées embarquent dans leurs folies de bandes armées ou d'armées étatiques ? Une triple peine effroyable : 1-pas de papier d'identité, 2-exploités par les adultes en guerre, 3-emprisonnés ... ils ont disparus, comme effacés de la surface de la terre. Devenus comme inaccessibles aux yeux de leurs familles, de leurs communautés, de leurs pays.

Sur la question de la carte d'identité, il s'agit en premier lieu de constater l'immense pauvreté d'organisation administrative de certains pays, comme le Sénégal, pour assurer en tout point de son territoire, l'accessibilité à l'état civil. Des solutions numériques émergent depuis peu. Elles ne suffiront pas si la volonté politique des gouvernements n'est pas au rendez-vous. Avec beaucoup de précaution, l'UNICEF nous dit dans son documentaire sur LCP : l'écueil possible serait la flambée soudaine et brutale de la réalité démographique dans ces pays d'Afrique. Comme si soudain des centaines de milliers voire quelques millions d'enfants sortaient "du trou noir" en posant la question majeure de leurs droits : droit à la vie, à la santé, à l'éducation, à la culture. Devons-nous comprendre in fine que cet état de fait arrange bien certains Etats en termes d'économie financière de politiques publiques ?

Il me semble en l'état des connaissances qui nous parviennent, que la prise en compte des situations (difficile de mettre cela au singulier tant les problèmes et les vécus sont multiples et complexes) des enfants fantômes" doit être une priorité internationale; une priorité dans les choix de coopération décentralisée portés par la France et ses collectivités. Une priorité pour l'Europe : on pourrait faire un parallèle avec la situation des enfants des familles Roms par exemple. On peut aussi s'interroger sur la présence de jeunes mineurs réfugiés et sans papiers sur le territoire européen. Le droit à disposer de son livret de famille, de sa carte d'identité est un droit fondamental. C'est le premier levier, majeur et principal, pour lutter contre l'exploitation, contre l'esclavage domestique ou violent voire militaire, contre la maltraitance de tous les enfants. 

Une carte d'identité est indissociable de la dignité humaine. Les chiffres donnés par les ONG sont essentiellement des estimations; question de bon sens : comment recenser, comment compter des enfants fantômes ? Le zoom sur l'Afrique de l'Ouest et du Centre ne doit pas borner notre regard. Cette situation est planétaire et ne cesse de s'aggraver.

 

 

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