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Billet de blog 20 nov. 2020

Aux Étangs de Ville d’Avray, la bétonisation au nom du « risque majeur d’inondation »

C’est dans la petite ville paisible et bourgeoise de Ville d’Avray (Hauts-de-Seine) que s’organise depuis plusieurs mois une lutte citoyenne pour la préservation des Étangs de Corot, face à un projet de travaux qui promet pourtant une rénovation des digues et une meilleure protection des habitants en cas d’inondation.

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Inattendue affaire d’État dans l’Ouest-parisien

Scène pour le moins originale aux Étangs de Ville d’Avray : en un dimanche ensoleillé du mois de septembre dernier, Hélène, habitante de la commune depuis plus de vingt ans, se balade entre promeneurs et poussettes, tracts à la main. Avec émotion, elle explique aux passants que les Étangs de Corot, patrimoine naturel et culturel célèbre pour avoir inspiré des centaines de tableaux au peintre du même nom, risquent d’être défigurés dans les prochaines semaines. Tout comme elle, c’est avec les moyens du bord, que de nombreux Dagovéraniens et associations environnementales locales[1] se mobilisent sans relâche. Au cours des derniers mois, ils sont parvenus à obtenir le soutien de plusieurs médias nationaux et de personnalités publiques au premier rang desquelles Stéphane Bern. À la rentrée, l’affaire prend de l’ampleur et va jusqu’à se frayer un chemin dans les bureaux du Ministère de la Culture, suite à une lettre ouverte de la CGT-Culture et face aux nombreuses critiques dont fait l’objet Philippe Bélaval, le Président du Centre des Monuments Nationaux en charge de la gestion des Étangs de Corot. Quoi de plus étonnant lorsque l’on sait, qu’à ses débuts, l’opposition citoyenne au projet de travaux se cristallisait autour d’une revendication devenue tristement banale : celle d’éviter un important abattage d’arbres situés sur les digues des deux étangs[2]. Pourtant, la conflictualité sociale ne s’atténue pas, bien au contraire. Soyons clairs : il ne s'agit pas de remettre en cause la nécessité de travaux de rénovation pour préserver les Étangs de Corot et assurer la mise en sécurité des populations riveraines, mais de dénoncer les nombreuses zones d'ombre qui persistent quant aux solutions proposées pour atteindre ces objectifs. Pour un budget compris entre 10 et 12 millions d'euros, les travaux élargiront considérablement les actuels réservoirs en béton. Des alternatives plus douces pour l'environnement, et qui permettraient tout de même de prévenir l’éventuel débordement ou rupture des digues des étangs, ne sont pas envisagées. Le 22 septembre, une réunion publique d’information est organisée par la Mairie de Ville d’Avray et se déroulera dans une ambiance extrêmement tendue. Là encore, l’observateur aurait été marqué par l’apparente démesure du rapport de force : présence d’une impressionnante brochette de représentants de l'État et de leurs « experts », présentation technicienne peu accessible et parfois mensongère (les modélisations visuelles du projet ne permettaient pas de se rendre compte de la transformation du paysage liée à l'abattage d'arbres), impossibilité de prendre la parole (et d'exprimer son point de vue) autrement que pour poser une question, censure de certaines questions qui, selon l'adjoint à la Maire, ne méritaient pas d'être posées, etc. La réunion publique ne s'est donc pas avérée être l'espace de négociations attendu, mais a plutôt renforcé le sentiment partagé par de nombreux Dagovéraniens d'un projet d'aménagement du territoire imposé de manière autoritaire : les représentants de l'État étaient là pour légitimer les travaux par tous les moyens, à grand renfort de statistiques et de discours sur le risque majeur d'inondation.

L’autorité du risque

Comment reprocher aux habitants de Ville d’Avray d’avoir été étonnés voire choqués par le chantier pharaonique qu’ils ont pour la plupart découvert au détour d’une balade dominicale l’hiver dernier ? Tout à coup, on leur annonce que les Étangs de Corot, jusqu’alors simple lieu de promenade et de pêche, sont en réalité un barrage hydraulique soumis à un risque de crue tricentennale[3], pouvant causer de nombreuses pertes humaines et matérielles. C’est ici que réside un important paradoxe : si nous ne vivons pas dans un monde plus dangereux qu’avant, nous vivons dans un monde de plus en plus risqué[4]. La grande nouveauté qu’engendre le réchauffement de la planète est la présence de risques désormais irréversibles, et contre lesquels on ne peut plus s’assurer a posteriori. Il faut donc prévenir le risque d’inondation aux Étangs de Corot, coûte que coûte, car en cas de fortes pluies il ne s’agirait pas d’engager la responsabilité pénale des élus, tient à rappeler à plusieurs reprises Jacques Maire, Député de la 8ème circonscription des Hauts-de-Seine. Serait-ce donc les citoyens de Ville d’Avray qui seraient inaptes à comprendre les enjeux du projet de travaux aux Étangs de Corot, et avec qui il faudrait faire de la « pédagogie » ? Cela serait passer sous silence des choix et des tendances politiques beaucoup plus profondes. Car, soyons réalistes, ce contre quoi ils se battent est un monstre bureaucratique[5], qui connaît parfaitement les règles du jeu, autant qu’il les définit et joue avec. C’est ainsi que le classement des Étangs de Corot en barrage hydraulique de type C survient en 2018, au moment même où le projet de travaux est lancé et permettant ainsi de contourner la législation relative aux modifications d’un patrimoine environnemental classé depuis 1936. La Commission Départementale de la Nature, des Paysages et des Sites des Hauts-de-Seine a émis un avis favorable au projet de travaux, en précisant que « la création de ces nouveaux ouvrages va bouleverser l’image actuelle du site, (…) mais [que] les impératifs de sécurité sont majeurs ». Il serait peine perdue de remettre en question la légalité du projet de travaux, tout simplement car le barrage des Étangs de Corot rentre dans les « critères règlementaires » liés à la gestion des risques. Ce qu’il incombe de faire, en revanche, c’est de ne pas être dupes : le projet de travaux aux Étangs de Corot est symptomatique de la voie de développement que nous empruntons dangereusement. Politiques d’urbanisation à l’extrême, perte de biodiversité, appareil administratif complexe et déconnecté des réalités locales, manque d’espaces de parole citoyenne… : la problématique de la gestion du risque ne doit pas servir de prétexte au pouvoir public pour ne pas s’emparer de toutes ces questions. Sinon, il risque de s’exposer à des oppositions toujours plus fréquentes et toujours plus bruyantes.

[1] Les actions sont principalement menées par le GNSA Ville d’Avray, Dagoverana, le comité des Jeunes Dagovéranien.ne.s en lutte, et l’ADEVAM.
[2] L’abattage concerne une trentaine d’arbres, dont plusieurs tilleuls à grandes feuilles centenaires.
[3] Crue qui, sur un an, a 1 chance sur 300 de se produire. La terminologie employée par les porteurs de projet est en réalité inadaptée : le débordement des Étangs de Corot ne pourrait venir que d’un évènement climatique lié à de fortes pluies. Aucun fleuve et aucune rivière n’alimente les étangs, il ne peut donc pas y avoir de crue.
[4] Ulrich Beck (2008 [1986]), La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Éditions Flammarion, Collection Champs essais.
[5] Sur l’invasion de la bureaucratie dans nos sociétés néolibérales, voir David Graeber (2015), Bureaucratie, Paris, Les liens qui libèrent.

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