Affaire Ramadan : un exemple de la lutte contre le patriarcat ?

Toujours dans les mailles de la justice, Tariq Ramadan n’est pas encore sorti de l’auberge, la cour d’appel de Paris a rejeté le 14 mars la demande de levée des deux mises en examens pour viol réclamée par lui. La chambre de l’instruction a confirmé la décision des juges qui avaient considéré l’été dernier cette requête prématurée.

L'intellectuel musulman est mis en examen depuis le 2 février 2018 pour deux viols, dont un sur personne vulnérable. L'islamologue, deux fois mis en examen pour viols en France, a déposé plainte contre trois de ses accusatrices pour dénonciation calomnieuse et dénonciation imaginaire, a rapporté son avocat Me Emmanuel Marsigny.

S'agissant des deux affaires en cours en France, T. Ramadan a d'abord nié tout rapport sexuel avec les deux plaignantes. Mais, au vue de l’avancée de l’enquête et de la tournure que prenaient les révélations sur lui, il a fini par changer de version en plaidant finalement pour des relations de domination consenties entre lui et ses victimes.

L’avocat d’une des plaignantes a déclaré  : « Ramadan a menti tout au long de cette instruction, sa défense a bluffé et le dossier a parlé. Aujourd’hui, l’instruction continue et c’est une très grande satisfaction ». Il faut dire que l’islamologue n’avait plus autre option que de dire la vérité au su des révélations en septembre des centaines de messages exhumés d’un vieux téléphone de Christelle.

Ce qui ressort du conflit entre les différentes parties c’est l’emprise qu’avait le prédicateur sur ces femmes qui allant chercher solution à leur problème se retrouvaient facilement dans le lit de ce dernier. Et cette situation a évidemment fragilisé les témoignages de ces femmes dont les messages prouvent effectivement qu’elles entretenaient une relation plus ou moins consentie avec Tariq Ramadan. De manière constante depuis leur plainte, en octobre 2017, Henda Ayari et Christelle ont décrit chacune un premier rendez-vous qui a basculé dans des rapports sexuels brutaux et contraints. Toutes deux ont aussi invoqué l’emprise exercée par l’islamologue via des mensonges, des manipulations et des menaces, corroborées par des témoignages d’autres femmes.

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Il en va de même avec Majda Bernoussi, une jeune femme belge d'origine marocaine qui a entretenu une relation de cinq ans avec Tariq Ramadan entre 2009 et 2014. Après avoir rompu, elle a publié en 2015 sur Facebook des billets pour raconter la face sombre de l'homme public. Elle dénonçait alors sur Internet l'emprise psychologique du chercheur et décrivait une relation destructrice. Dans son témoignage la jeune femme a écrit ceci sur l’islamologue : « Un prédateur, un manipulateur extrêmement malsain qui veut avoir une mainmise sur moi…Dans la vraie vie c’est un véritable barbare, aussi bien intellectuellement que physiquement… Il veut une soumission complète. L’éthique, la morale, la foi, la bonté, c’est des choses qu’il réserve face caméra. Hors champ, je n’ai jamais eu affaire à ce type-là… Je n’ai jamais été dans quelque chose d’aussi noir que cette relation, qui a été vraiment destructrice… Il me disait tout le temps, Je suis protégé, je ne suis pas un homme ordinaire… »

La mairie de Saint-Denis a récemment organisé une réunion publique sur le thème « Lutter contre les violences envers les femmes au quotidien », à laquelle Tariq Ramadan s’est invité sans prévenir les organisateurs. On peut dire que l’arrivée de ce dernier à cette rencontre a suscité des réactions au vu de l’actualité de l’islamologue. Plusieurs participants à cette rencontre ont été choqués, d’après les propos de l’une d’entre eux, quand ils ont vu Tariq Ramadan sur les lieux tranquillement assis au deuxième rang, accompagné de sa fille. Il a été prié de quitter la salle, mais il s'est imposé, tandis que plusieurs femmes préféraient rentrer chez elles.

Fatiha Boudjahlat, enseignante et essayiste française y voit une provocation, et dénonce la complaisance des organisateurs de cette réunion à l'égard de Tariq Ramadan. A cette attitude de l’islamologue, la municipalité s'est exprimée en regrettant et en condamnant la présence de Tariq Ramadan, sous le coup de procédures judiciaires et d'enquêtes en France et en Suisse pour des agressions sexuelles. Dans un communiqué , la municipalité a expliqué qu'elle lui aurait été demandé de sortir et qu'il aurait refusé.

Au-delà du cas Ramadan, cette affaire fait-elle le jour sur un problème plus général, celui de la domination masculine dans certains milieux musulmans ? C'est ce que semble dire Souad Betka dans un texte intitulé « Le cas Tariq Ramadan ou le défi de lutter sur plusieurs fronts » : « Pour les militantes féministes antiracistes, l’enjeu est de combiner plusieurs combats, celui contre le patriarcat et celui contre le racisme. « Nous voilà aujourd’hui face au problème de l’intersectionnalité vécu et théorisé par les féministes noires américaines », écrit la doctorante en philosophie.

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