Eloge de la galanterie

Les rituels comme céder le pas, régler les consommations, tenir la porte permettent aux hommes d’expier le privilège de la force par la délicatesse du comportement. « Tout homme de goût (...) doit avoir le besoin de demander pardon du pouvoir qu’il possède », écrivait Mme de Staël.

David Hume définit le savoir-vivre dans ces termes : « Les vieilles gens ayant conscience de leurs infirmités redoutent naturellement le mépris des jeunes : c’est pourquoi une jeunesse bien éduquée multiplie les marques de respect et de déférence envers ses aînés. Les étrangers et les inconnus sont sans protection : c’est pourquoi, dans toutes les nations polies, ils reçoivent des marques de la plus grande civilité et se voient offrir la place d’honneur dans chaque compagnie. […] La galanterie n’est qu’un autre exemple de la même attention généreuse. Comme la nature a donné à l’homme la supériorité sur la femme, en lui conférant une plus grande force de corps et d’esprit, il lui revient de compenser autant que possible cet avantage par la générosité de son comportement et par une complaisance et une déférence marquées envers toutes les inclinations et les opinions du beau sexe. ». Pour Hume, la galanterie est un des critères de la civilisation : « Les nations barbares affichent la supériorité de l’homme en réduisant les femmes à l’esclavage le plus abject : elles sont enfermées, battues, vendues ou tuées. Tandis que dans une nation polie, le sexe masculin manifeste son autorité de manière plus généreuse, mais non moins marquée, par la civilité, le respect, la complaisance : en un mot, la galanterie. » Pour nous autres, démocrates, la croyance dans la supériorité des hommes sur les femmes n'est qu'un préjugé, et l'idée de l’égalité des sexes a triomphé. Nous savons que l’ordre des choses est historiquement et socialement construit. Contrairement à Hume, nous distinguons soigneusement le sexe (catégorie biologique) et le genre (catégorie culturelle) et nous nous désolons de voir nos contemporains les plus rétrogrades continuer de prendre l’un pour l’autre.

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Il ne faudrait pas pourtant ranger trop vite Hume dans le camp des mâles dominateurs. Il écrit aussi : « De même que ce serait une négligence impardonnable pour un ambassadeur que d’omettre de présenter ses hommages au souverain de l’État où il est chargé de résider, de même serait-il absolument inexcusable que je ne m’adresse point, avec un respect particulier, au beau sexe qui règne en souverain sur l’empire de la conversation. » Or, c’est dans la conversation que la pensée se cherche, s’expose et progresse à l’épreuve d’autres paroles, quand tous les interlocuteurs cherchent la vérité. Mais Hume ne s’arrête pas à cet éloge. Il admire la supériorité des femmes françaises dans tous les domaines de la vie de l’esprit : « Dans une nation voisine, également réputée pour le bon goût et la galanterie qui y règnent, les dames sont, d’une certaine manière, les souveraines du monde de l’érudition comme de celui de la conversation. Et aucun écrivain poli n’a l’outrecuidance d’affronter le public sans l’approbation de certains juges réputés qui appartiennent à leur sexe. » Hume fait ici référence à Mme de Rambouillet, Mme de Lambert, Mme de Tencin, Mme Geoffrin, Mme du Deffand, Mlle de Lespinasse, Mme d’Épinay et Mme Necker. Il fait référence à la France des salons dont Edith Wharton dira, à la fin de la Première Guerre mondiale, qu’elle fut « la meilleure école d’expression et d’idées qu’ait connue le monde moderne » car elle reposait sur « la croyance qu’il n’y a pas de conversation plus stimulante qu’entre hommes et femmes intelligents qui s’y fréquentent assez régulièrement pour avoir une relation d’amitié franche et aisée ».

Mais la galanterie n’est pas seulement égard pour la fragilité. Elle est surtout un hommage rendu à l'attractivité des femmes. Le galant homme ne se jette pas sur les femmes, il s’oblige à les séduire selon leurs propres termes, suivant les règles qu’elles fixent. La galanterie est une atmosphère avant d’être une entreprise, une convention avant d’être une conquête, un jeu gratuit avant d’être un comportement intéressé, un rôle que l’on tient, une représentation que l’on donne, un compliment mensonger mais charmant, une petite cérémonie à laquelle on se plie sans but défini, comme ça, pour le plaisir, pour la forme et parce qu’on ne sait jamais. Lorsqu'une dame du monde demande à Candide s’il aime toujours Cunégonde de Thunder-ten-tronckh, il répond naïvement que oui. Ce qui lui attire cette galante réprimande : « Vous me répondez comme un jeune homme de Westphalie ; un Français m’aurait dit : “Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde, mais, en vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer.” »

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