Le souci du beau

De la préhistoire au dandysme, le souci du beau accompagne les hommes dans les processus qui les distinguent des animaux.

Je me souviens avec émotion de ma visite aux grottes de Lascaux. Les peintures qu'on peut y admirer montrent la place occupée par la perception du beau dans l’édification de l’humanité des premiers hominidés. Dans le monde animal non humain, les signaux d’attractivité sexuelle peuvent être appréhendés par nos semblables comme beaux (la roue du paon, la queue colorée du poisson guppy, les bois du cerf, etc.) ou bien non (les fesses turgescentes de la guenon en chaleur, l’odeur forte du bouc, etc.). En fait, il ne s’agit là que d’un système de signes intervenant dans des fonctions physiologiques de l’espèce, ils n’ont aucune raison d’avoir pour nous une valeur esthétique. Il n’existe pour l’instant aucune indication que les animaux en dehors de ceux du genre Homo seraient déterminés par la qualité d’un spectacle dénué d’importance pour eux-mêmes.

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La qualité du beau n’a de signification qu’en référence à une espèce capable de l’éprouver, c’est-à-dire aux êtres humains. Est belle toute perception ou sensation susceptible de provoquer une émotion agréable sans lien direct avec une quelconque fonction d’utilité et sans qu’il soit nécessaire d’en fonder l’origine en raison. Il est possible de demander à quelqu’un s’il trouve un objet ou une idée beaux, mais certainement pas d’exiger de lui qu’il nous en démontre la beauté. Un tel trait est sans doute apparu très tôt chez nos ancêtres. Il y a 1,8 million d’années, les tailleurs des premiers outils en pierre donnent à leur travail une beauté formelle que ne nécessitent en rien les objets en question. Il y a environ deux cent mille ans, un Homo erectus européen vivant en Grande-Bretagne taille une tête de hache dans un galet en prenant grand soin de respecter scrupuleusement deux coquillages fossiles qui y sont incrustés.

Il est probable que la capacité à ressentir le beau, sur laquelle repose celle à le créer, ait joué un rôle essentiel tout à la fois dans la socialisation des humains et dans l’accroissement de leurs capacités cognitives, deux processus liés. C’est d’abord une qualité qui est à l’origine de l’artiste-artisan, au centre des processus civilisationnels. L’émotion partagée fait lien et est un important facteur de cohésion sociale. Par ailleurs, la perception du beau est à l’origine d’une diversification des motifs de l’action. Celle-ci est déterminée, bien sûr, par l’intérêt et les besoins chez tous les animaux, y compris les humains. Cependant, ces derniers peuvent aussi faire des choix car un projet, une idée a cette qualité de ce qui provoque l’émotion esthétique. Il existe de ce point de vue une relation évidente entre le sens moral et la reconnaissance du beau. Une belle action est en général une bonne action. A l’exception de déviations dont la perversité humaine est toujours capable, la perception de la beauté incite au partage et non à l’exclusion, elle sous-entend souvent une aspiration à l’universalité.

Malgré le rôle de la beauté dans l’édification d’une vie humaine, force est de constater que la logique de la civilisation moderne, focalisée sur des objectifs presque exclusivement matériels et quantitatifs, crée une tension nouvelle et lance un défi à chacun d’entre nous. Nos sociétés tendent de ce fait à être d’une remarquable tolérance à la laideur si elle apparaît source de rentabilité, ou alors à ramener la notion du beau à « ce qui le vaut bien ». La propension moderne à la subversion du beau se manifeste de multiples manières. Ainsi une belle carrière se définit aujourd’hui par un parcours professionnel rémunérateur. La tendance est forte d’apprécier la créativité artistique en fonction de la cote des oeuvres et de l’importance du marché engendré.

Je me réjouis bien sûr de l’engouement pour les grandes expositions d’art mais observe comme chacun que leur dimension économique est de plus en plus importante. Pourtant, quand une personne s’efforce de déterminer ce que doit être son chemin, c’est-à-dire le sens qu’elle désire donner à sa vie, il est rare qu’elle se satisfasse d’objectifs uniquement financiers. À l’inverse, il est sans doute illusoire de désirer faire de sa vie une oeuvre d’art. La vie ne peut bien entendu jamais se limiter à cela. Elle ne peut s’en passer, pourtant. Tel est le sens profond qu'a donné comme Oscar Wilde à son propre trajet personnel : engendrer une émotion esthétique, non pas comme une parenthèse hors du temps, mais comme un élément essentiel d’une vie proprement humaine. C'est le sens du dandysme, qu'on compare trop péjorativement au narcissisme. Le mot désigne plutôt un homme à l'apparence soignée et bien habillé, obsédé par le beau.

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