Carolin Emcke : paroles d'un féminisme incarné

La journaliste Carolin Emcke vient de publier un nouveau livre qui s'inscrit dans la lignée de ses précédents ouvrages : au fil des pages, l'essayiste allemande incarne un féminisme réfléchi et raisonnable.

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Dans Notre Désir (Seuil), l’essayiste Carolin Emcke racontait ses années collégiennes, ses tâtonnements pour approcher sa sexualité, ceux de ses camarades, les non-dits des adultes. Des années où, à l’école, les noms des élèves étaient reportés, par ordre alphabétique, dans un tableau affiché sur les murs. Sans qu’elle ait jamais compris pourquoi, le nom des garçons était inscrit de haut en bas. Ceux des filles de gauche à droite. «La liste des filles était exactement inverse à celle des garçons. Le monde se scindait. Il se divisait en sexes avant même que les corps en aient pris conscience», écrivait-elle. Au bord du terrain de foot, des camarades, «une vraie meute d’enfants», formaient des ronds autour de ceux qui n’étaient pas tout à fait pareils, les pinçaient, les bousculaient. Mais qu’était-ce justement, cette différence à peine perceptible, ce petit décalage de ceux qui n’étaient «pas tout à fait pareils » ?

Dans Le corps féminin, la journaliste traitait de cet étrange singulier qu'est... le corps féminin. Un corps en perpétuelle transformation, un corps d’enfant, un corps d’adolescente, un corps découvrant le plaisir, connaissant la fatigue, un corps qui s’entraîne, tombe malade, vieillit, un corps dont les contours se précisent, un corps qui s’amenuise, se ride, un corps qui est plusieurs corps à la fois. Même ce qu’il a de féminin est indéfini ou surdéterminé, c’est en tout cas un corps qui connaît le plaisir et le désir, à la fois sujet et objet. Ce sont des corps féminins, avec leurs lèvres, leurs seins, leur peau, leur sexe, leurs gestes.

Dans son dernier livre, Quand je dis oui…, Carolin Emcke aborde la question de savoir pourquoi des générations de femmes ont-elles accepté de taire les violences sexuelles ? Dans cet essai, Carolin Emcke fait une réponse personnelle sur la thématique des atteintes sexuelles longtemps tues. Si les femmes n'en parlaient peu, c’est parce que ces agressions n’étaient pas nommées, juge-t-elle : «[Les] voiles rhétoriques rendent possible ce qu’ils prétendent empêcher.» L’ancienne reporter de guerre illustre ce propos par une anecdote vécue. En 2001, elle fait la rencontre d’un jeune prisonnier d’un seigneur de guerre en Afghanistan, et comprend des années plus tard que nombre de ces captifs étaient aussi abusés sexuellement. « Pour la première fois, mon imagination comblait ce qui avait été masqué par le tabou : le fait que des garçons puissent être victimes de violences sexuelles.»

Si cette parole taboue s’est rendue complice des «actes criminels», sa libération peut-elle prévenir leur répétition ? C’est l’enjeu du mouvement #MeToo, semble dire Emcke, qui appelle également à inventer de nouvelles façons d’exprimer le désir. Elle veut aussi chercher les perceptions sur l’égalité des sexes, les droits des «minorités», les mouvements de libération de la parole, la remise en question de la notion de pouvoir et de celle de privilège. Elle se souvient des histoires circulant dans sa rédaction alors qu’elle était jeune journaliste, « racontant comment le rédac chef conviait de jeunes journalistes pour les accueillir en peignoir ». Elle n’a jamais été invitée, peut-être en raison de son apparence masculine. Pourtant, cette lesbianité protectrice n'empêche pas la remise en question et la compréhension. Il y a des « voix qui me refuseront le droit de m’exprimer sur le mouvement #MeToo au motif que je suis queer », écrit Carolin Emcke. Seuls les concernés peuvent comprendre et s’exprimer sur les expériences qu’ils traversent ? Carolin Emcke estime que, « pour pouvoir comprendre les expériences des autres, il suffit de prendre conscience que les conditions de notre existence ne sont pas transposables aux autres. »

Les uns doivent donc être prêts à écouter les autres sans rejeter leur histoire en la jugeant invraisemblable. Et les autres, ceux qui ont « un peu plus d’expérience en matière de violence, de mépris, de moquerie et d’exclusion» doivent accepter d’expliquer, «patiemment, inlassablement. » Ce qui pourraient être des évidences n’en sont plus tant elles prêtent le flanc à la contestation, si ce n’est à la réaction. Carolin Emcke se dit parfois «fatiguée d’avoir à exiger encore ce qui devrait aller de soi», et paraît pourtant certaine du besoin de lutter contre le racisme et le sexisme. Avec une exigence en forme d’interrogation : « Comment faire pour articuler la critique des discriminations de telle sorte qu’elle paraisse fondée sans être pontifiante ? »

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