Faut-il multiplier les vélos ou les panneaux solaires ?

La critique des énergies fossiles a donné naissance à l’expression de « transition énergétique ». Mais comment penser cette évolution ? S'agit-il de changer notre mode de vie ou seulement de réajuster la production d’énergie ?

Dans les années 1980, le discours alarmiste sur la «crise énergétique » a été remplacé par un récit plus modéré, moins pessimiste, sur la « energy transition », la transition énergétique : si le charbon a noirci les cieux de la première révolution industrielle, panneaux solaires et éoliennes dessineront un paysage vert pour la prochaine. Quarante ans plus tard, nous en sommes encore loin. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale d’énergie primaire reposait à 81,4 % sur les énergies fossiles en 2015, contre 86,7 % en 1973. Sur la même période, la production de gaz naturel a été multipliée par trois, celle de charbon a plus que doublé.

L’idée de « transition », avec ce qu'elle comporte de fluidité, sert souvent à justifier l’idée selon laquelle on pourrait ne rien changer radicalement. « La notion de transition énergétique sert surtout à faire croire qu’il existe une solution - technique - à nos problèmes environnementaux. Pour comprendre en quoi elle est problématique, il faut repenser l’histoire de l’énergie, écrite par les ingénieurs et racontée comme une conquête héroïque, explique l’historien des techniques François Jarrige. Selon Jean-Baptiste Fressoz, il faut cesser de penser que l’humanité a successivement adopté des modes de production d’énergie plus efficaces. « A mieux considérer le passé, on s’aperçoit qu’il n’y a en fait jamais eu de transition énergétique, fait remarquer. On ne passe pas du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’histoire de l’énergie n’est pas celle de transitions, mais d’additions successives de nouvelles sources d’énergie primaire. »

La notion de transition énergétique est entendue aujourd’hui de deux manières radicale

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ment différentes. Pour le philosophe Dominique Bourg, cette notion peut désigner « une sous-question de la transition écologique : elle interroge alors notre mode de vie, de production, et la société dans sa globalité ». Mais, dans le discours dominant, elle ne renvoie qu’à un réajustement de la production énergétique pour maintenir le même modèle économique et social. Or la possibilité de produire de l’énergie propre dans les mêmes proportions que l’énergie carbonée est âprement remise en question. « Le problème qui se pose à nous est inédit : jusqu’à aujourd’hui, on a empilé les unes sur les autres des sources d’énergie qui possédaient des qualités jugées supérieures aux précédentes. Ce n’est plus le cas maintenant », résume Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialisé dans les questions énergétiques. Le choix qui s’impose ne dépend plus de motivations techniques ou économiques, mais écologiques. Or le professeur à l’Ecole des mines le répète à qui veut l’entendre : les énergies renouvelables ne peuvent pas être aussi efficaces que les énergies fossiles. « La grande mode est à une transition massive vers les énergies renouvelables. Techniquement, c’est possible. Mais la contrepartie majeure est qu’il vous coûtera dix fois plus cher d’acheter une chemise. »

« Penser que l’on va produire autant d’énergie avec de l’éolien qu’avec du nucléaire repose sur une croyance naïve dans la capacité de la technologie à régler nos problèmes, avertit François Jarrige. C’est parce que l’on s’en remet uniquement aux technologies pour changer, sans remettre en question nos modes de vie, que l’on ne fait pas de la transition mais de l’accumulation énergétique. » Sans doute y a-t-il, finalement, un malentendu dans l’idée de transition énergétique. Le vrai changement réside davantage dans le fait de consommer moins que de produire plus d’énergie. Plutôt se mettre au vélo que multiplier les panneaux solaires. « Nous avons beaucoup d’intelligence dans la production d’énergie, et très peu dans la consommation, constate Michel Colombier, directeur scientifique de l’Iddri. Il faudrait organiser des discussions avec les citoyens, et leur poser la question : "Qu’est-ce qu’on veut faire avec nos technologies ?" » A choisir, préfère-t-on investir dans des transports en commun, dans des voitures individuelles «low-tech», moins puissantes et pensées pour une utilisation ponctuelle, ou dans une réorganisation de l’habitat pour réduire la distance au lieu de travail ? C’est, en substance, l’alternative que posait Jimmy Carter il y a quarante ans.

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