La disparition du Groenland

La fonte des glaciers menace non seulement la faune, mais l'équilibre des sociétés locales telles que celles des Inuits

Le phénomène de réchauffement est visible à l’œil nu. L’étendue des glaciers du Groenland diminue sans cesse. Cet été, la fonte a été désastreuse à nouveau. Depuis plus de trente ans, les glaciers ont reculé de centaines de mètres, alors que la température s'y élève de plusieurs degrés. Dans quelques années, les neiges du Kilimandjaro auront disparu. Elles remontent de plusieurs dizaines de mètres par an. Longtemps on les a dit éternelles ; elles ne le sont plus. D'où l'importance du principe de précaution, qui est souvent contestée par certains scientifiques. Mais l'heure est à la prise de responsabilités et non plus aux atermoiements.

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La revue américaine Science avait déjà publié des chiffres alarmants il y a quelques années : «  Une équipe de chercheurs de l'Institut de géophysique de l'université de l'Alaska, située à Fairbanks, a pu établir que 85 % de ces glaciers fondaient à un rythme alarmant, bien plus qu'on ne le pensait jusqu'à présent, et que ce rythme avait même doublé depuis le début des années quatre-vingt-dix. Ce volume de fonte est équivalent à celui généré chaque année par la calotte polaire du Groenland. Deux glaciers en particulier, celui de Columbia, dans la baie de Prince-Williams, et celui de Béring, dans les monts Saint-Elias, diminuent de volume à un rythme inquiétant : le premier perd environ huit mètres de longueur par an, le second environ trois. » En cause, l'amplification des extrêmes. Les étés chauds sont de plus en plus chauds, les précipitations de plus en plus fortes, les cyclones de plus en plus violents. Ensuite, les effets s'amplifieront en cascade, avec des conséquences en partie inconnues mais suffisamment dramatiques pour poser dès maintenant la question de la survie de l'espèce humaine sur Terre.

Or, Les calottes glacières de l'Antarctique et du Groenland constituent à elles seules 98 % des réserves d'eau douce de la planète. Elles sont donc vitales pour l'humanité. Sur ce territoire grand comme cinq fois la France ne vivent que 55 000 habitants, répartis sur les bandes côtières. Comme dans tout désert, une constatation s'impose : la seule réponse que la nature apporte à la pénurie absolue, c'est la beauté absolue. Mais, là comme ailleurs, on peut constater les désastres du réchauffement climatique. Il n'est désormais pas surprenant d'y enregistrer une température de 12 degrés centigrades en novembre, alors qu'en cette saison la norme se situe aux alentours du zéro. Autre phénomène impensable quelques années plus tôt : des ours blancs errant à bout de souffle sur la glace de l'inlandsis. L'été trop long use les ultimes forces de ces carnassiers, et ils attendent que le froid revienne pour que la mer se forme en banquise et qu'ils puissent enfin remonter vers le nord à la recherche de leur nourriture sous la température qui leur convient, - 30 degrés. Faim oblige, ils perdent leurs dernières forces en se risquant sur une banquise encore fragile qui craque sous leurs pas et les oblige à une progression difficile, entre nage et marche, où ils achèvent de s'épuiser. Malgré les efforts des femelles pour protéger leur progéniture, les mâles n'ont d'autre issue que de dévorer les petits des autres pour survivre. Ainsi, en quelques années, ces seigneurs de la glace ont perdu des repères vieux de 300 000 ans. Malheur supplémentaire : comme tous les grands animaux situés en bout de chaîne alimentaire, par exemple les orques aquatiques, ces pauvres ours concentrent toutes les toxines, ce qui les rend encore plus vulnérables et affaiblis. Enfin, ils subissent des dérèglements hormonaux dus à la pollution atmosphérique des zones urbaines situées à des milliers de kilomètres, mais que les courants aériens transportent jusque sur leurs lieux de vie.

Parmi les sociétés humaines menacées par la fonte des glaciers, on trouve les quelque 150 000 Inuits du Canada, de l'Alaska, du Groenland et de la Russie qui, regroupés en Conférence circumpolaire, envisageaient en décembre 2003 de déposer un recours juridique devant la Commission interaméricaine des droits de l'homme. Motif : du fait du changement climatique, le mode de vie ancestral de ce peuple se trouve compromis. « Manger ce qu'on chasse est au cœur de ce que signifie être inuit. Quand nous ne pourrons plus chasser sur la glace, comment allons-nous nous définir ? » La détermination de ce peuple devrait nous faire réfléchir : le combat écologiste est indissociable du combat identitaire de l'homme et de la tradition dont il se revendique.

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