Angela Merkel : la simplicité au pouvoir

Elle n’a pas de grand dessein. Elle travaille à la marge, résolvant les problèmes quand ils se présentent, ne se départant jamais d’une distance ironique avec les événements. Elle gouverne en se plaçant au centre, pas au-dessus. Portrait de la chancelière allemande.

La chancelière fait malheureusement l'actualité pour des raisons de santé ces derniers temps. Elle vient d'être victime d’une troisième crise de tremblements alors qu’elle recevait le premier ministre finlandais Anti Rinne ce mercredi. L’opinion publique allemande s’interroge. Mais qui est cette femme de pouvoir, qui dirige l'Allemagne depuis plusieurs mandats ?

Il lui a fallu plus de vingt ans pour arriver là où elle est aujourd’hui. Quand la chape de plomb se lève sur la RDA en 1989, et qu’elle entreprend de gravir les échelons du monde politique allemand, elle cumule les handicaps. Femme dans un monde d’hommes. Est-Allemande, là où les « Wessies » (habitants d’Allemagne de l’Ouest) sont maîtres du jeu. Scientifique, là où les juristes dominent. Dans la course d’obstacles qu’a été sa carrière, elle a fait l’épreuve de la solitude du pouvoir. Elle a appris à garder son calme, à faire taire son orgueil. Rien ne trahit chez elle l’impatience. Rien n’exprime le regret ou ne justifie le ressentiment. Ni la RDA et sa duplicité. Ni ses concurrents écartés sans ménagement pendant sa fulgurante ascension du pouvoir. Pour la rage des Grecs et la ruine des Espagnols, elle n’a que de la compréhension, au mieux de la compassion.

Elle a commencé par faire le nécessaire pour se rendre indispensable. Le nécessaire pour être repérée par Helmut Kohl et se retrouver au Bundestag dès décembre 1990. Pour mettre fin à la pénalisation de l’avortement. Pour obliger les exploitants de centrales nucléaires à prendre leurs responsabilités en matière de déchets. Le nécessaire pour faire tourner sa Grande Coalition quand elle devient chancelière en 2005. Pour obtenir de son Parlement qu’il garantisse une partie des dettes de la zone euro. Juste le nécessaire pour s’apercevoir finalement qu’on a réalisé l’impossible. Son ambition déroute, parce qu’elle n’est que l’accomplissement du devoir de perfectionnement tiré de son éducation protestante et d’un intime désir d’agir. Toute chancelière qu’elle est, on la voit chuchotant à l’oreille d’un député allemand, au fond de l’hémicycle du Bundestag, avant un vote important. Circulant un papier à la main, chef d’État à l’autre, autour de la table du Conseil européen. Prenant place aux côtés de son époux, au dixième rang d’une salle de concert à Berlin, après l’extinction des lumières. Assise devant une bière, tard dans la nuit, amusant ses collaborateurs avec les récits acérés d’une énième réunion de crise. Faisant la queue le lendemain au buffet du petit déjeuner de l’hôtel Amigo pendant que François Hollande avale ses toasts et son café dans sa chambre gardée par deux agents de sécurité. Exultant devant un écran de télévision à la victoire de l’équipe nationale de football.

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La simplicité de sa mise, de son expression, de sa vie confine à l’ennui. Mais en lui donnant l’image d’une Allemande comme les autres, elle lui assure un large soutien populaire. Sa seule vanité est de démentir en être dépourvue. Les vices habituellement attachés à l’exercice du pouvoir : le sexe et l’argent, n’ont pas prise sur elle. Entre la chancellerie, l’appartement berlinois au bord de la Spree et la modeste datcha du Brandebourg, il n’y a de place que pour le travail et une vie privée discrète et sobre, où la presse a cessé de vouloir démasquer la moindre fantaisie.

La force de la chancelière est dans sa méthode. Depuis plus de deux décennies, elle applique à l’art de la politique la méthode scientifique perfectionnée dans son laboratoire de l’Académie des sciences à Berlin-Est. Face à un problème, elle pondère, combine, fait des essais, recule, tente autre chose et finalement pousse doucement le système complexe de l’équation vers une solution. Pour sa plus grande joie. La variété des facteurs économiques et humains qui composent l’exercice politique rend celui-ci plus excitant que la plus pointue des expériences de laboratoire.

Pour opérer, elle descend dans l’arène et s’emploie à briser la cage de verre dans laquelle les courtisans et les conseillers enferment les puissants. À coups de SMS, elle va chercher l’information et les appuis au-delà du premier cercle, se défiant de ses propres alliés. Elle recoupe. Elle observe. Elle analyse la position de ceux avec qui elle partage le pouvoir, ennemis comme amis. Elle explique, argumente, jusqu’à ce que se dessine un chemin. Espérons que ses problèmes de santé actuels ne sont que passagers.

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