Affaire Ramadan : en Suisse et au Qatar, le théologien perd pied

A Genève, un rapport officiel confirme sa conduite inappropriée avec d'anciennes élèves, dont des mineures, tandis que, à Doha, un ancien proche demande aux musulmans de ne plus le soutenir à cause de son mode de vie.

En lisant la presse locale (Monaco-Matin, Nice-Matin, etc.) et internationale, j'ai été frappée par la multiplication des affaires de violence sexuelle. Recrudescence des violences faites aux femmes ou des plaintes déposées par les femmes contre leurs agresseurs ? J'aurais tendance à pencher pour la deuxième option. Le cas Tariq Ramadan symbolise ce nouveau phénomène.

Début septembre, le théologien a été mis en examen en Suisse à la suite d’une plainte pour viol concernant des faits remontant à octobre 2008. Le procureur devrait faire le déplacement en France bientôt. « Cela implique une coopération très bien huilée entre la France et la Suisse », soulignent des avocats. La défense de Ramadan s'emploie à Genève pour empêcher la victime présumée de s’exprimer et a réclamé une mise sous silence des parties civiles, qui n’ont pas le droit de parler publiquement sur cette affaire.

Un rapport d’enquêteurs indépendants, remis aux autorités du canton de Genève le 31 octobre et consulté par Europe 1 et Libération, ne devrait pas arranger les affaires de Tariq Ramadan. Ce rapport confirme les conduites inappropriées qu'il aurait eues à l’égard d’élèves, révélées par le quotidien la Tribune de Genève. En novembre 2017, le quotidien la Tribune de Genève révélait que plusieurs jeunes femmes affirmaient avoir été victimes d’attouchements de la part de leur professeur : « Tariq Ramadan a eu des attouchements, des propositions à connotation sexuelle avec au moins trois de ses élèves mineures dans les années 1986, 87, 89 », lit-on dans ce rapport que Libération a pu consulter. Professeur charismatique de français de 1984 à 2004 dans divers établissements scolaires de Genève, il aurait organisé des rencontres individuelles avec ses élèves hors des heures de cours. Lors de leur audition en septembre par les auteurs du rapport, cinq d’entre elles ont rapporté des comportements dits sexuels.

Après avoir dîné avec lui au restaurant, l’une d’elles a raconté aux rapporteurs « qu’il s’était arrêté sur un parking isolé, l’avait embrassé et avait eu des attouchements sexuels à son égard ». Selon le rapport, Ramadan aurait aussi entretenu une liaison avec une ancienne élève, âgée de 18 ans. Son petit ami aurait prévenu la responsable de l’établissement scolaire où il exerçait sans qu’il y ait de suites. En revanche, selon le rapport, le petit ami aurait été menacé par le théologien.

Mais pour Tariq Ramadan, les ennuis ne se limitent pas à la Suisse. Mohamed el-Moctar el-Shinqiti, analyste politique et intervenant très écouté sur la chaîne Al Jazeera, a publié sur son blog un texte appelant les musulmans à ne plus soutenir Ramadan, « accro au sexe avec un mépris des personnes abusées et usant de tromperie envers les musulmans ». El-Shinqiti condamne fermement le mode de vie du théologien, qualifié de « construction illusoire ». Il « menait une vie parallèle éloignée de la morale islamique et de ses valeurs. » Ce n’était pas, ajoute El-Shinqiti, « une tentation » ou une « faiblesse » mais un « choix conscient ».

Le texte d’El-Shinqitin, réputé proche des autorités politiques du Qatar, a provoqué, selon un de ses proches, « un tremblement de terre à Doha », où le prédicateur dispose encore de soutiens. Or, le Qatar finance la chaire que détient le théologien à l’université d’Oxford et lui verse de généreux émoluments pour diriger le CILE, centre de recherches sur l’éthique islamique rattaché à l’université de Doha. Cette première condamnation publique émanant de milieux musulmans pourrait donc marquer la fin d'un soutien très important pour le théologien.

Les révélations sur ses conquêtes et ses pratiques sexuelles violentes ont déjà privé Tariq Raman, au fil des mois, de nombreux soutiens. La stratégie de reconquête lancée par Tariq Ramadan, qui affirme avoir été détenu en France pour des « raisons politiques » risque fort d’être contrariée. Usant d’une tonalité très spirituelle, il a publié sur Twitter un texte où il reconnaît «ses erreurs» et «ses fautes», ajoutant que Dieu lui «a offert la purification et la résilience, intérieurement et intimement.» A la manière de prédicateurs évangéliques faisant repentance après des scandales sexuels, il affirme être sorti « grandi » de l’épreuve et demande, très à demi-mot, pardon à ses anciens soutiens. Mais cela suffira-t-il à redorer le blason du théologien ?

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