Matignon ou l'art de gérer les hommes

On dit d'Edouard Philippe qu'il oscille entre autorité et empathie. Tout Premier ministre doit trouver son style de gestion en fonction de son caractère et du contexte. Retour sur les différentes options.

Edouard Philippe vient de convoquer François de Rugy à Matignon. Depuis les révélations successives de Mediapart, qui a épinglé son usage de fonds publics pour des dîners fastueux, le ministre de la Transition écologique est dans la tourmente. Cet épisode rappelle un des rôles du premier des ministres : gouverner les membres du gouvernement. Comment s'acquitte-t-on de cette tâche difficile - gérer les fortes personnalités, ses adversaires potentiels, les favoris du président, voire les rivaux du président ?

Il y a différentes méthodes qu'un Premier ministre puisse adopter. Un style sophistiqué consiste à être toujours affable et disponible pour les membres de son gouvernement, y compris pour les plus modestes d’entre eux. Quand l’un d’entre eux est en difficulté en raison d'un dossier complexe, il sait qu’il peut sinon compter sur le premier ministre, du moins compter sur le temps qu’il peut lui accorder pour en parler : une demi-heure, trois quarts d’heure, une heure avec lui pour parler.

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Un style décentraliseur consiste à laisser faire. Le Premier ministre n’a pas à se mêler de tout. Il doit faire confiance à ses ministres, jusqu'à les soutenir lorsqu'ils ont des difficultés et qu'ils sont prêts à donner leur démission : ainsi, si François de Rugy présente sa démission à Edouard Philippe, celui-ci pourrait la refuser. Certes, la décentralisation n'empêche pas les ministres de venir parler au chef du gouvernement des choses importantes pour régler les affaires. Mais un ministre doit faire preuve d'autonomie dans ses décisions. Sauf lorsque le Premier ministre juge que le dossier est si important qu'il doit décider lui-même. Il peut alors se réunir avec les ministres principalement concernés, une ou deux fois par semaine, pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, jusqu’à ce que l’on arrive à une conclusion.

Un style autoritaire consiste à imposer ses décisions de manière abrupte, sans laisser aux ministres l'occasion de s’expliquer et de défendre leur position. Alain Juppé a déclaré qu'il ressentait souvent les réunions et les entretiens comme inutiles. Le Premier ministre ne peut pas se permettre de perdre son temps. Alors pourquoi recevoir des gens qui n’ont pas grand-chose à dire et à qui vous n’avez pas grand-chose à dire non plus ? Les ministres sont tenus d’agir en rendant compte au préalable de leurs décisions. Mais, une fois le un feu vert accordé, ils n’ont pas besoin de consulter l'exécutif. Ils n'ont qu'à exécuter. Ce style autoritaire peut être une bonne manière de gérer les rivaux, les membres du gouvernement qui veulent votre peau ou votre place. Une façon d'envoyer un message brutal mais clair : le chef, c'est moi. Jacques Chirac avait décidé d'attaquer Raymond Barre en 1978 parce qu'il pensait que les élections législatives étaient perdues et qu'il fallait sauver l'image du RPR en accusant le Premier ministre. Au lieu d'adopter un style monarchique, Raymond Barre a toléré ces attaques, avec le résultat qu'on sait. En 1981 le RPR, à force de critiquer le gouvernement, en affirmant qu’il n’y avait aucun résultat, avait tellement affaibli le président de la République, que Valéry Giscard d’Estaing perdit l'élection présidentielle face à François Mitterand. Lorsque Jean-Pierre Raffarin était à Matignon, Dominique de Villepin convoitait son poste. Lorsqu'il est devenu ministre de l’intérieur, son ambition, sa détermination à prendre ma place se sont affichées. Il a finalement eu gain de cause, parce que le Premier ministre Raffarin n'a pas su imposer son autorité.

Le style adopté par le Premier ministre dépend de la personnalité de l’individu concerné mais aussi de celle du président. On pourrait penser que le rôle de Matignon est d'arbitrer en rencontrant souvent les ministres, quitte à rendre ceux-ci mécontents et à devoir gérer les ego (surtout lorsqu'ils s’appellent Sarkozy ou Villepin). Mais, comme président, Nicolas Sarkozy était célèbre pour sa volonté d'être omniprésent et de laisser peu de marge de manœuvre à ses subalternes. Lorsque Jean-Pierre Raffarin était à Matignon, il donnait le sentiment, d'après les dires de certains, de ne pas vouloir trancher les sujets ou de vouloir laisser le président de la République le faire. Nombre de ses ministres ont laissé entendre qu'ils passaient par-dessus la tête de Jean-Pierre Raffarin pour aller à l’Élysée voir Jacques Chirac, surtout lorsque le dossier était très stratégique et qu’il y avait vraiment des difficultés.

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