Djihadiste interpellé : qui sont ces Français qui veulent faire la guerre sainte ?

Un magasinier de 31 ans, qui projetait de rejoindre les troupes de Bachar el-Assad, a été interpellé dans les rues de Monaco. Frappé d'une mesure de refoulement de territoire monégasque, le suspect qui fait l'objet d'une information judiciaire pour détention d'armes en France et de problèmes psychiatriques, a été condamné.

Arrivé menotté devant le tribunal correctionnel, ce résident de Cap-d’Ail reste calme et posé au cours de sa comparution pour infraction à mesure de refoulement. Pourtant, ce militant pour la guerre sainte, qui pense qu’un conflit va éclater entre chrétiens et musulmans, projetait de rejoindre les troupes de Bachar el-Assad. Ce fait divers pose à nouveau la question des djihadistes français. Pour comprendre les causes de ce phénomène troublant, on peut commencer par se poser la question de l'identité de ces Français qui veulent partir en guerre contre l'Occident. Qui sont-ils ? Laurent Bonelli et Fabien Carrié ont fait paraître à ce sujet une intéressante enquête, « la Fabrique de la radicalité », qui vient nous aider à répondre à cette question.

A partir d’analyses d’archives et d’entretiens, les deux sociologues ont épluché les dossiers de la Police Judiciaire de la Jeunesse sur 133 mineurs impliqués dans des affaires de terrorisme ou signalés pour « radicalisation ». Un peu plus de la moitié d’entre eux a été jugée pour des départs vers la zone irako-syrienne et des tentatives d'attentat sur le territoire national. Les autres ont été condamnés pour apologie du terrorisme ou suivis pour avoir adopté des attitudes jugées inquiétantes.

L'enquête distingue quatre types de radicalité. Il y a d’abord la « radicalité apaisante ». Elle concerne des jeunes dont la famille est peu présente. Elle peut ainsi se développer quand les autres cercles de sociabilité sont également peu développés : l’observance stricte de préceptes religieux, l’identification à des idéaux alternatifs, l'adhésion à une communauté protectrice et unie permettent d'échapper à et de se protéger contre le monde extérieur, là où le cocon familial ne remplit pas ce rôle. Ces cas majoritairement féminins sont peu fréquents (5% de l’échantillon).

Deuxièmement, il y a la « radicalité agonistique » (32% du total). Elle concerne des jeunes hommes intégrés à des petites bandes et repérés par les institutions : le recours verbal à la menace islamiste constitue « une ressource efficace pour déstabiliser ses parents ou ses professeurs » et permet une « revalorisation de soi » dans des rapports interindividuels déjà conflictuels.

Troisièmement, la « radicalité rebelle » concerne des mineurs dont les parents sont très présents mais dont la sociabilité extérieure est faible : le répertoire djihadiste vise alors à s’opposer frontalement à des parents qui signalent peu ces conflits à l’institution (8% du total).

Enfin, la « radicalité utopique » concerne des mineurs qui ont déjà tenté de rejoindre la zone irako-syrienne ou qui ont élaboré des projets d'attentat (56% du total). Plutôt masculine, elle repose sur un fort engagement idéologique, un projet politique impliquant la violence et une intégration dans des petits groupes de connaissances. Ces mineurs « utopiques » sont avant tout des enfants qui ont grandi dans les fractions stables des classes populaires où le projet d’ascension via l’école est au cœur des stratégies familiales. Le passage au lycée devient un moment de rupture : lorsque les difficultés scolaires apparaissent et que atteindre l'objectif fixé par les parents devient mission impossible, le départ vers la Syrie permet de régler de façon magique un ensemble de problèmes touchant à l’autonomie vis-à-vis des parents, à la sexualité ou au sens de la vie. 

On peut d'ores et déjà tirer quelques conclusions à partir de cette typologie. Tout d'abord, il n'y a pas de profil type. Cette diversité des profils rend la compréhension et la lutte contre le problème plus difficile. On ne peut sans doute pas avancer une seule explication ni mettre en oeuvre un seul type de moyens pour régler le problème. Cette idée de la diversité des types concernés permet aussi de battre en brèche ou de relativiser les explications qui établissent un lien entre le djihadisme et la petite ou grande délinquance. Ensuite, les djihadistes ne sont pas nécessairement des incultes en religion : ces militants sont des croyants fervents, profondément investis dans la lecture des textes islamiques auxquels ils se réfèrent. Loin d'être de jeunes décérébrés et ignorants, ils ont des connaissances rudimentaires mais suffisantes sur les questions internationales, qu'ils observent à travers leur propre prisme, dénonçant un complot contre les musulmans, notamment sunnites. La solution d'une éducation meilleure ou différente ne semble donc pas être la panacée.

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