L'innovation permanente : faut-il la favoriser ou la craindre ?

La technologie évolue sans cesse à un rythme de plus en plus effrené, suscitant ainsi de nouvelles opportunités de croissance pour les entreprises qui souhaitent proposer de nouveaux produits ou services. Mais les effets de l'innovation technologique et économique sont-ils tous bénéfiques ?

Dans cet univers de compétition universelle qu’on appelle la mondialisation, les investissements innovants sont devenus vitaux pour nos économies. Une entreprise qui n’innove pas en permanence et dans tous les domaines – les produits, la communication, les relations humaines, la numérisation, la conquête de marchés nouveaux, l’organisation de la production, des transports, etc. – est vouée а la mort, balayée qu’elle sera inévitablement par ses concurrents. Or la France innove de moins en moins et se désindustrialise de plus en plus, ceci expliquant cela. Mais pourquoi ? D’où viennent les freins à l’innovation ? L’innovation, malgré tous les bienfaits qu’elle apporte à ceux qui ont la chance de vivre dans nos vieilles démocraties européennes, possède une face cachée, un côté obscur dont les ramifications vont bien au-delà de la seule sphère marchande. Ce sont elles qu’il faut explorer si l’on veut comprendre et lever les réticences que suscite la logique dominante de l’économie moderne et si l’on veut se faire une idée juste, non caricaturale ou ironique, du pessimisme dépressif qui menace de paralyser le pays.

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De ces résistances, le discours patronal évoque le plus souvent deux causes, l’une matérielle, l’autre intellectuelle et morale. La première est fiscale : écrasées par des charges envahissantes, destinées à financer une dépense publique que personne, ni à droite ni à gauche, n’a réussi à juguler depuis des décennies, nombre d’entreprises françaises n’ont plus les marges bénéficiaires qui leur permettraient d’investir sereinement dans l’avenir. Plombées par le poids exorbitant que l’Etat fait peser sur elles, elles sont de moins en moins compétitives face aux BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud –, ces nouveaux entrants dans le circuit de la consommation et de la production capitaliste mondiale. Il faudrait donc réduire d’urgence la voilure, diminuer de manière drastique le nombre de fonctionnaires, supprimer le mille-feuille territorial, rationaliser les dépenses de santé, réformer le code du travail, etc., pour alléger enfin les charges sociales tout en les rendant au passage plus efficaces.

Quant à la cause intellectuelle et morale, ce serait l’inscription du principe de précaution dans la Constitution, symbole d’une société qui cède peu à peu à l’idéologie du risque zéro. Comme si la peur devait figurer au fronton des édifices publics... Et, de fait, notre pays semble tétanisé par l’angoisse. Nous avons peur de tout : du sexe, de l’alcool, du tabac, de la vitesse, des OGM, du trou dans la couche d’ozone, des nanotechnologies, des micro-ondes, de la Turquie, de la mondialisation, du réchauffement climatique, des antennes-relais, etc. Les films écocatastrophistes témoignent du caractиre bien réel de cette prolifération des peurs.

En fait, l'innovation fait peur parce qu'elle crée sans cesse de l’insécurité, de la flexibilité pour les employés, comme une obligation impérative pour les entrepreneurs de se livrer à tout moment а des stratégies d’adaptation à la concurrence mondiale. Impossible pour eux de se reposer sur leurs lauriers, de trouver le moindre répit dans le tourbillon capitaliste. D’autant que la croissance, quand elle est là, est tout sauf un long fleuve tranquille. Les innovations techniques auxquelles elle s’adosse ne bouleversent pas seulement de fond en comble nos moeurs et nos façons de vivre, mais, dans un premier temps tout au moins, elles créent aussi inévitablement du chômage et des inégalités. Qu’il s’agisse du livre au temps de Gutenberg ou de la révolution informatique aujourd’hui, les innovations techniques mettent d’abord au chômage ceux qui vivaient dans l’ancien monde. Par exemple, l’imprimerie supprime le travail des scribes, puisqu’un seul ouvrier imprimeur peut désormais remplacer jusqu’à deux cents copistes. Aujourd’hui, la diffusion numérique des livres et des disques remet en cause l’existence même des libraires et des disquaires. En outre, ceux qui bénéficieront les premiers de ces grandes mutations sont d’abord ceux qui auront reçu une bonne formation. De là l’apparition de nouvelles inégalités : malheur aux non-diplômés quand le monde change !

Ce n’est donc pas une simple « crise » momentanée que nous vivons, mais une révolution permanente qui ouvre des perspectives sans doute enthousiasmantes pour ceux qui « gagneront », mais infiniment angoissantes pour les autres, pour ceux qui sont attachés à leur pré carré, à leur coin de province ou à leurs statuts en voie d’extinction, et qui, on peut et on doit le comprendre, ne perçoivent que les effets délétères du capitalisme dans leurs existences bouleversées. On peut enfin parler de la mondialisation qui accompagne l'innovation permanente : elle rend les modes de gouvernance nationaux de plus en plus inopérants et contribue à susciter les réticences aux évolutions technologiques.

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