Albert Frère :  s'amuser en travaillant et travailler en s'amusant

L'industriel Albert Frère nous a quittés l'an dernier. Il était à l'origine d'une série de géants européens transfrontaliers, comme UAP-AXA, Total, GDF Suez, Bertelsmann, BNP Paribas Fortis et LafargeHolcim. Un parcours exceptionnel.

« S'amuser en travaillant et travailler en s'amusant ». Cette conception ludique de l'existence a toujours été celle de l'ancien patron de Groupe Bruxelles Lambert (GBL). C'est peut-être elle qui explique sa carrière exceptionnelle. L'épicurien Frère, qui se partageait entre Paris et Gerpinnes, avait un goût prononcé pour les œuvres d’art et les grands crus. Depuis ses origines modestes dans la région de Charleroi, jusqu'au gotha des affaires européennes, le plus français des hommes d'affaires belges a puisé dans cette joie de vivre l'énergie de sa longue ascension et de sa longévité exceptionnelle.

Fils d'un marchand de clous, Albert Frère fait, dès l'âge de 30 ans, l'acquisition d'entreprises actives dans la sidérurgie wallonne, en particulier dans la région de Charleroi. Dès la fin des années 1940, il construit les bases de sa fortune dans les secteurs de l'acier et de la sidérurgie. Albert Frère vend notamment de l'acier dans les pays communistes après la guerre de Corée, profitant des prix élevés et de la pénurie créés par le conflit.

Lorsque, à la fin des années 1970, s'ouvre la crise de l'acier, Albert Frère vend ses entreprises sidérurgiques à l'État belge. Après l’acier, il réinvestit le capital libéré par ces ventes dans la banque, l’assurance, l’énergie et les médias. Il crée en 1981, avec l'aide du financier canadien Paul Desmarais, le holding suisse Pargesa. En 1982, il achète le Groupe Bruxelles Lambert (GBL). Entre 1986 et l'été 2004, il prend, via sa société CNP, le contrôle des éditions Dupuis, depuis revendues au groupe Média participations. En 2002, La CNP d'Albert Frère et la holding Ackermans & van Haaren s'entendent pour acquérir chacun 50 % des actions de la société GIB (Groupe GIB). Il détiendra aussi des participations dans Bertelsmann, dans la compagnie pétrolière Total, dans le groupe financier et industriel Suez, dans le groupe de matériaux Imerys et dans le cimentier Lafarge.

Fin 2005, il rachète le groupe de restauration Flo à Jean-Paul Bucher, mais cède Quick en 2007. Le 27 janvier 2016, il rachète le Looping Group, groupe de loisirs et de vacances à ancrage régional, par le biais de la société d'investissement belge Ergon Capital Partners qui appartient au Groupe Bruxelles Lambert. La société gère alors onze parcs de loisirs répartis dans cinq pays européens.

En 2015, il participe à son dernier conseil d'administration GBLet part à la retraite, confiant les rênes du groupe à Ian Gallienne et Gérard Lamarche, en 2012. Cette année, il a fait son entrée dans les 300 premières fortunes mondiales, selon le classement des milliardaires établi par le magazine américain Forbes. Le patrimoine de l'homme d'affaires belge était alors évalué à 6,2 milliards de dollars (4,9 milliards d'euros), s'affichant ainsi à la 281e place du classement, contre la 334e en 2017. Il est mort aujourd'hui des suites d'un cancer du poumon.

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Personnage proéminent, Albert Frère n'a pas échappé aux critiques. On lui reproche notamment la vente des plus belles entreprises belges à des groupes étrangers. Pourtant, quand on interroge des hommes d’affaires ou des grands patrons qui l’ont bien connu et côtoyé, ce reproche est largement exagéré. On lui a par exemple reproché d’avoir vendu la Petrofina aux Français de Total. François Cornélis, qui a dirigé la compagnie pétrolière durant ses dernières années sous actionnariat belge, a déclaré : « En 1991, quand j’ai été nommé, très jeune (j’avais 41 ans), administrateur délégué de la Petrofina, Albert Frère présidait son conseil d’administration. Petrofina entamait son déclin et était entrée en zone de turbulences marquées (…) Il faut bien voir qu’on était dans le contexte d’un pays qui, contrairement aux Pays-Bas par exemple, ne cherchait pas à développer des multinationales sur son sol. »

Georges Jacobs, l’ancien PDG du groupe UCB, partage cette analyse posée : Albert Frère « a réalisé un parcours exceptionnel dans les annales de notre pays. » L’a-t-il fait au détriment du maintien du caractère belge des entreprises ? « A mes yeux, c’était son droit, de s’occuper de ses affaires et pas d’autre chose, répond Georges Jacobs. D’autres personnes auraient voulu qu’il agisse aussi pour une cause plus large, comme sa région, son pays, l’Europe... Je retiens qu’il était un homme d’une grande chaleur humaine, d’une grande convivialité, qui a fait preuve d’une exceptionnelle intelligence dans la conduite de ses affaires, avec un petit regret : que son génie n’ait pas été au service d’une cause plus large. »

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