Gilets Jaunes: le mouvement est-il mort?

La mobilisation semble avoir beaucoup perdu de sa force. Mais les causes profondes du malaise ne sont pas réglées.

La France périphérique est entrée par effraction dans l’actualité à l’automne 2018. Avant qu’elle ne se revête de jaune, quasiment personne ne voulait en entendre parler. Pendant des décennies, cette France a été ensevelie sous les décombres des politiques de la ville et des friches industrielles, aspirée par la «spirale du déclassement», le grand fait social des trente dernières années. Or, ce déclassement est passé quasi inaperçu du pays central et des médias puisque le phénomène s'est passé à la périphérie. Il a refait surface, à l’automne, en bloquant les péages et en occupant les ronds-points.

Du jamais vu. Pour une fois, la campagne s’est soulevée dans un élan de démocratie participative, des réseaux sociaux aux réseaux routiers. Avec partout, un même slogan : « Baissez les prix et le mépris ! » Aucun mouvement dans l’histoire récente n’avait suscité un tel engouement. Il est parvenu à coaguler une colère jusque-là disséminée, à l’image de la France périphérique. Pour donner une unité à ce mécontentement socialement atomisé et géographiquement dispersé, on a utilisé un symbole - le gilet jaune. Au vu des images saisissantes du couple présidentiel poursuivi dans les rues du Puy-en-Velay, début décembre, après l’incendie de la préfecture, beaucoup pensaient que la révolte allait se transformer en révolution. Mais le mouvement s’est progressivement délité en raison même de sa nature éruptive.

Il faut dire que la réponse de l’exécutif a été à la hauteur de la vague jaune. Quelque 80 000 forces de l’ordre mobilisées chaque week-end, filtrant les gares et les péages aux portes des grandes villes noyées dans d’épais nuages de lacrymogène, une abondance de gardes à vue, des expulsions chahutées de ronds-points, des cahutes démontées, et même des lésions de guerre au dire de certains médecins. Résultat: entre le dernier trimestre 2018 et le premier trimestre 2019, le mouvement a muté. D’une étape à l’autre, ce n’étaient plus les mêmes manifestants, ni les mêmes options politiques. L’extrême gauche - qui regardait jusque-là les gilets jaunes comme l’expression d’un populisme honni et attardé - s’est invitée au cœur des défilés pour détourné les revendications du mouvement. Le RIC en était l'illustration, produit des rêveries autogestionnaires du gauchisme.

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Les «gilets jaunes» demandaient un vrai retour de l’État, mais un Etat qui aurait rempli le contrat social qui nous lie à lui. Car il apparaît de plus en plus à beaucoup que l'Etat ne remplit plus ce contrat, tant il a cessé d’être protecteur. Les sacrifices fiscaux et les contraintes légales qu’il exige n’ont plus la contrepartie attendue. C’est donc la nature même du pacte politique que les « gilets jaunes » ont remis en cause. D’où la crise, générale, massive, de la représentation, tant politique et syndicale que médiatique. Cette crise de la représentation est si forte qu’elle a eu ironiquement raison des « gilets jaunes »: qui les représente? Question restée en suspens jusqu’à ce jour.

Le mouvement des « gilets jaunes », qui se focalisait sur la révocation du Président («Macron démission!»), a échoué en raison même de sa nature : de son horizontalité, de sa spontanété, de son rejet structurel du pouvoir  : dès qu’une tête dépassait, elle était dans la foulée coupée. On touche ici les limites de la révolte populaire. Le peuple ne s’organise pas tout seul, il est organisé. Il a besoin d'une avant-garde, qu'elle soit révolutionnaire ou conservatrice.

Que reste-t-il donc aujourd’hui de la révolte ? Il y a toujours des chasubles jaunes au-devant des voitures, mais c’est désormais plus un phénomène résiduel. Il y a toujours des gens qui battent le pavé chaque samedi pour maintenir une flamme vacillante, mais le cœur n’y est plus.  Mais il y a un avant et un après. Les raisons de la colère des « gilets jaunes » n’ont pas disparu. Elles augurent l’ouverture d’un nouveau cycle de révoltes, loin des corps intermédiaires et des médiations politiques traditionnelles. Le harcèlement des élus et des permanences de la LREM, la grogne paysanne contre le Ceta, la réforme des retraites à venir, une économie en berne, les nouvelles vagues migratoires attendues, tout laisse à penser que les braises ne se sont pas éteintes. Lorsqu’elles s'enflammeront à nouveau, il appartiendra aux révoltés d'adopter de nouveaux modes d’intervention et de trouver un débouché politique.

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