Football : un jeu ou un business ?

À l’époque de Pelé, le joueur jouait ; et c’était tout, ou presque. Aujourd'hui, les joueurs de football les plus célèbres sont des produits qui vendent des produits.

Il est prouvé, et de façon tout à fait certaine, que le monde tourne autour de la balle qui tourne  : la finale du Mondial de football a été regardée par plus de deux milliards de personnes. Le football est la passion la mieux partagée : nombre des adorateurs du ballon rond jouent avec lui dans les stades ou les terrains vagues, et un bien plus grand nombre encore prennent place à l’orchestre, devant le téléviseur, pour assister, en se rongeant les ongles, au spectacle offert par vingt-deux messieurs en short qui poursuivent la balle et lui prouvent leur amour en lui donnant des coups de pied. À la fin du Mondial 94, qui se déroula aux Etats-Unis, la pelouse du stade de Los Angeles fut vendue par petits morceaux, comme une pizza, à vingt dollars la portion. En 1998 aussi, la pelouse de Saint-Denis fut vendue par morceaux, comme cela s’était fait lors du Mondial précédent. Folie digne d’une meilleure cause? Usine à trucs manipulée par ses propriétaires? Le football peut être cela, mais qu’il est également bien plus que ça, comme fête pour les yeux qui le regardent et comme allégresse du corps qui le pratique.

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Un phénomène social

Si le football est peut-être en passe de ne devenir qu'un négoce vulgaire et inculte, c'est qu'il est devenu plus qu'un sport, un marqueur identitaire. Il est des pays comme le Brésil où il a été et est toujours un signe primordial d’identité collective. Je joue, donc je suis: la façon de jouer est une façon d’être, qui révèle le profil particulier de chaque communauté et affirme son droit à la différence. Dis-moi comment tu joues et je te dirai qui tu es  : il y a bien longtemps qu’on joue au football de différentes façons, qui sont les différentes expressions de la personnalité de chaque pays, et la sauvegarde de cette diversité semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Nous vivons au temps de l’uniformisation obligatoire, dans le football et en toute chose. Jamais le monde n’a été aussi inégal dans les possibilités qu’il offre et aussi niveleur dans les coutumes qu’il impose  : en ce monde fin de siècle, celui qui ne meurt pas de faim meurt d’ennui.

Un jeu ou un business ?

Les joueurs de football les plus célèbres sont des produits qui vendent des produits. À l’époque de Pelé, le joueur jouait; et c’était tout, ou presque. À l’époque de Maradona, en plein essor de la télévision et de la publicité massive, les choses avaient changé. Maradona empocha beaucoup, et paya beaucoup: il empocha avec ses jambes, paya avec son âme. À quatorze ans, Ronaldo était un mulâtre pauvre des faubourgs de Rio de Janeiro, qui avait des dents de lapin et des jambes de grand buteur, mais qui ne pouvait pas jouer pour le Flamengo parce qu’il n’avait pas assez d’argent pour prendre le bus. À l’âge de vingt-deux ans, il gagnait déjà mille dollars par heure, y compris celles qu’il passait à dormir. Écrasé par la ferveur populaire et la pression de l’argent, obligé de toujours briller et de toujours gagner, Ronaldo fit une crise de nerfs, avec de violentes convulsions, quelques heures avant le dénouement du Mondial 98. On dit que Nike l’obligea à jouer le match contre la France. Le fait est qu’il joua mais ne joua pas; et il ne put exhiber comme il le devait les vertus du nouveau modèle de crampons, le R-9, que Nike lançait sur le marché par l’intermédiaire de ses pieds.

Le marché fait sa loi

À la fin du siècle, les journalistes spécialisés parlent de moins en moins des qualités des joueurs et de plus en plus de leur cours sur le marché. Les dirigeants, les agents, les entrepreneurs et autres décideurs occupent un espace croissant dans les chroniques footballistiques. Jusqu’à ces dernières années, les passes se référaient au voyage du ballon d’un joueur à l’autre. Maintenant, les passes renvoient plutôt au voyage du joueur d’un club à l’autre ou d’un pays à l’autre. Quel est le retour sur investissement pour les stars? Les spécialistes nous bombardent du vocabulaire du temps: offre, achat, option d’achat, vente, prêt, valorisation, dévalorisation. Lors du Mondial 98, les écrans de télévision du monde entier furent envahis et même submergés par l’émotion collective, par la plus collective des émotions; mais ils furent aussi les vitrines de l’exhibition mercantile. Il y eut des hausses et des baisses à la bourse des jambes.

Imprévisible football

Le football professionnel fait tout son possible pour castrer cette énergie de bonheur, mais elle survit en dépit de tout. Et c’est peut-être pour cela que le football sera toujours étonnant. Les technocrates ont beau le programmer jusque dans ses moindres détails, les puissants ont beau le manipuler, le football veut toujours être l’art de l’imprévu. L’impossible saute là où on l’attend le moins, le nain donne une bonne leçon au géant et un Noir maigrelet et bancal rend fou l’athlète sculpté en Grèce. Le foot restera à jamais une fête et une joie.

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