Michel Sardou : un bateleur populaire

Invité sur RTL pour promouvoir sa nouvelle pièce, le chanteur a une nouvelle fois fait preuve de son franc-parler. Retour sur la grande gueule de la chanson française...

Combien d’années depuis son premier hit, Les Ricains ? C'était en 1967, il y a plus de 50 ans. De longues années au cours desquelles Michel Sardou n’a cessé de chatouiller là où ça démange, de gratter des plaies que l’on aurait aimé voir refermées… Mais qui est Michel ? Sardou est une énigme, un personnage qui n’a probablement pas d’équivalent en France ni dans le monde. Tantôt gueulard, franchouillard, mettant en musique les pires propos de bistrot, tantôt poète, tendre, nostalgique, souvent politique au sens noble du terme, l’homme est partout et nulle part à la fois. Insaisissable. Une anguille, Sardou ? Pas vraiment. Alors, quoi, un opportuniste, un retourneur de veste qui a élevé cette pratique au rang d’art ? Non plus. Lorsqu’on l’écoute chanter ou s’exprimer, l’homme paraît toujours animé de sincérité, il « vit » ses chansons. Il les « joue ». Car Michel Sardou est peut-être avant tout un comédien, un caméléon qui change de rôle toutes les trois minutes. Tour à tour affreux colonialiste, communiste déçu, minable poivrot ou féministe macho, il « interprète » ses chansons comme s’il sortait de l’Actors Studio. Il va sans doute puiser en lui des sentiments personnels qu’il met au service de ses chansons, mais elles ne sont pas lui, en tout cas, pas totalement.

Bien entendu, on pourrait commencer par le récit de sa vie et par un simple « Michel Sardou est né à Paris le 26 janvier 1947 ». On pourrait même se laisser aller à raconter que c’était un beau bébé, joufflu et sans doute un poil braillard, histoire de donner à penser que son caractère d’ours mal léché était présent à l’aube de son premier jour. Mais on aurait tort de commencer ainsi. Parce que les Sardou, c’est avant tout une lignée, un arbre généalogique pittoresque que l’on ne peut éviter d’évoquer sans risquer de passer totalement à côté de ce qui a fabriqué l’homme à la célèbre moue. Avant Michel Sardou, il y a eu Fernand, le père, comédien, chanteur, amuseur public, Jackie, la mère, danseuse, actrice, à la gouaille entre mille reconnaissable, et puis il y a une grand-mère aussi, ex-danseuse légère, vieille dame indigne au caractère aussi trempé que son gosier, qu’elle arrosait, hélas, avec bien trop de régularité. Michel est né au milieu de tout ce petit monde bigarré, aux colères homériques, vivant de la scène, des saltimbanques, dont la belle humeur et les coups de gueule aussi inattendus que puissants ont plus sûrement forgé la belle personnalité du chanteur que n’importe quelle pension suisse.

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L’homme nourrit un autre paradoxe. Honni par toute une classe de la population française, qui le voit comme un chantre d’une droite souvent dure, il n’en reste pas moins que, ceux qui le brocardent, le critiquent, lancent sur lui des quolibets, gardent malgré tout en tête certains de ses refrains, certaines de ses chansons. Sardou nous a tous accompagnés, et, même lorsque l’on s’en défend, une tendresse particulière affleure dès que retentissent les premières notes de quelques-uns de ses inoubliables morceaux. Alors, Sardou, un chanteur que l’on aime détester, un anarchiste de droite, un je-m’en-foutiste qui choisit son bord en se levant chaque matin comme il choisit sa chemise ? Un chanteur de variété, tout simplement, un homme qui n’a pas honte d’être un chanteur populaire, un type que l’on connaît depuis qu’il a 20 ans et que le temps a fait changer, imperceptiblement. De ses premières bravades à ses dernières ballades, Michel Sardou a un parcours, un vrai, une trajectoire que peu de gens se sont finalement donné la peine de scruter. Il est plus facile de rester arc-bouté sur un stéréotype, une image figée. C’est cet homme complexe, parfois difficile à suivre, souvent contradictoire parce qu’il « change de vérité » à mesure que les années passent. Sa personnalité multiple lui permet d'être également un acteur, comme en témoigne ses apparitions sur les planches, comme dans sa nouvelle pièce,  N’écoutez pas mesdames! Rendre justice au chanteur et à l’homme, c'est ne gommer ni ses erreurs, ni ses défauts, parce que c’est un homme comme les autres et que ne pas l’encenser ni le béatifier, mais c’est aussi lui rendre hommage.

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