L'ubérisation du monde passe aussi par Monaco

La concurrence entre les taxis traditionnels et les chauffeurs Uber donne l'occasion de réfléchir à la révolution économique en cours : l'ubérisation du monde.

Pour rentrer chez moi, j'ai pris hier un Uber rue Princesse Caroline, à Monaco. Je discute avec le chauffeur et celui-ci me raconte une anecdote intéressante. Il n'y a pas si longtemps, une altercation a éclaté entre des taxis et un chauffeur Uber à l’aéroport de Nice. Les taxis avaient remarqué la présence d’un « VTC » (véhicule de transport avec chauffeur) stationné. Or, les VTC ne peuvent pas stationner sur la voie publique, mais seulement prendre en charge des clients ayant réservé. Les taxis niçois décident donc d’aller voir le chauffeur, qu’ils soupçonnent de pratiquer la maraude. Les esprits s’échauffent. Le conducteur d’Uber est bousculé. La suite n'est pas clairement connue, mais le chauffeur Uber a déposé plainte.

Cet exemple illustre un conflit qui oppose un peu partout dans le monde, de Paris à Sidney, les taxis traditionnels à Uber, et en particulier à UberPop – une application de « taxis sauvages » à bas coûts, inconcevable avant l’apparition de l’Internet des objets, qui est venue de manière soudaine, et totalement imprévue par les pouvoirs publics, attaquer de plein fouet le commerce traditionnel du transport urbain. Ce phénomène mondial s'inscrit dans un mouvement plus général, celui de ce que l'on appelle l'ubérisation du monde ou l’apparition de l'économie dite « collaborative ». Les nouvelles technologies (big data, Internet des objets connectés, intelligence artificielle, imprimantes 3D et robotique) permettent la « digitalisation du monde », laquelle correspond à l'émergence de services mettant en relations les particuliers les uns avec les autres et concurrençant les professionnels des professions : Uber concurrence les taxis traditionnels dans le domaine du transport urbain, BlaBlaCar les fabricants de voitures dans le transport automobile, Airbnb les hôtels dans l'hôtellerie, etc.

Sur un plan proprement philosophique, le projet est de faire entrer dans le domaine de la liberté humaine des domaines qui appartenaient naguère à l’ordre de la nécessité extérieure. L’économie collaborative favorise l’ « accès » ou l’usage qui libère plutôt que la propriété qui asservit. Pourquoi posséder un vélo à Paris si je suis beaucoup plus libre avec un service de location de bicyclettes publiques ? Pourquoi passer par un hôtel et me soumettre aux réglementations du secteur, si je puis m’arranger avec un particulier et définir librement avec lui les termes de notre échange ? Pourquoi avoir une voiture qui coûte cher et occasionne tant de soucis si je peux recourir à l’autopartage ou au covoiturage ? Dans tous les cas, il s’agit de libérer les individus des pesanteurs collectives et des législations nationales qui s'imposent aux clients des « professions » traditionnelles.

Or cette nouvelle économie pose un certain nombre de questions. Allons-nous vivre, avec l’ubérisation du monde, la « fin du travail » ou, du moins, une diminution du salariat au profit de travailleurs indépendants sans statut social défini, une « croissance sans emploi », voire la fin de la croissance ? Est-ce, comme le prétend Jeremy Rifkin, la fin ou « l’éclipse » du capitalisme qui s’annonce au profit de « réseaux collaboratifs » d’un nouveau genre où l’usage prendra la place de la propriété privée (sur le modèle de Vélib’ par exemple), le souci des autres l’individualisme libéral, le partage l’égoïsme, le gratuit le profit, le durable le jetable, le care le souci de soi, etc. ? On peut penser, au contraire, qu'une philosophie politique ultralibérale anime en sous-main la volonté de ceux qui veulent en finir avec le poids des règles imposées aux individus et qui célèbrent les nouvelles applications « marchandisant » ce qui ne l’était pas encore (sa voiture, son appartement, ses vêtements, ses services, son travail à domicile, etc.). Leur visée n'est-elle pas, non pas « anticapitaliste », mais au contraire ultracapitaliste ? À défaut de pouvoir interdire indéfiniment l’apparition de ces nouveaux services de particuliers à particuliers, comment pourrons-nous les réguler, voire les fiscaliser sans pour autant les tuer ?

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