Ce que signifie l’élection d’Emmanuel Macron

Des plaques sociales et culturelles tectoniques, qui travaillaient souterrainement, sont en train de provoquer, un peu partout sur la planète, des tremblements de terre politiques. Macron président de la République française n’en est qu’un parmi d’autres.

L’élection d’Emmanuel Macron n'a pas constitué pas une péripétie électorale. C'est un événement historique. Pour en comprendre les causes et la portée, il faut le considérer « à l’entrecroisement de la nécessité et de l’accident », selon le mot de Raymond Aron. En reconstituer les causes lointaines sans perdre de vue le rôle déterminant de l’acteur principal. Notre pays vit un changement d’époque. Mais celui-ci s’inscrit dans un contexte mondial lui-même en rapide mutation. Des plaques sociales et culturelles tectoniques, qui travaillaient souterrainement, sont en train de provoquer, un peu partout sur la planète, des tremblements de terre politiques. Macron président de la République française n’en est qu’un parmi d’autres.

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Parce que nous vivons une époque de rupture et que la paresse intellectuelle consiste à extrapoler à partir du déjà-vécu, du déjà-connu, les victoires électorales successives (présidentielle, puis législative) de Macron ont surpris nos augures. La plupart n’avaient rien vu venir. À chaque étape de cette quête méthodique du pouvoir, les commentateurs ont prédit l’inéluctabilité et l’imminence de son échec. Macron fut d’abord le « stagiaire » préféré des comiques. Un ministre bien trop jeune pour avoir une chance de s’imposer à Bercy, que Nicolas Canteloup brocardait en l’imitant avec une voix d’adolescent qui mue : « Bonjour, je suis le ministre de l’Économie ! — C’est ça, Emmanuel, rends-toi utile et va plutôt nous faire des cafés. » Et cependant, Macron lançait, le 6 avril 2016, un nouveau mouvement politique, siglé à ses initiales, En Marche !. Le Tout-Paris politique se gaussait d’une outrecuidance si naïve.

En quittant le gouvernement à la fin août 2016, Macron allait bientôt incarner la figure du parricide, ce type politique qui ourdit un audacieux complot contre le dirigeant auquel il doit sa propre position. Les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, auteurs d’Un président ne devrait pas dire ça, témoignent : le rusé Hollande a refusé jusqu’au bout de croire que son protégé s’apprêtait à le trahir. À l’automne 2015, il leur confiait : « Macron n’est pas quelqu’un qui cherche à se faire une existence politique au détriment du gouvernement. […] C’est un gentil garçon. » Hollande a cru jusqu’au bout que Macron contribuerait à sa propre réélection en lui conquérant un électorat jeune et entreprenant, qui pouvait être tenté par la droite. Le 30 août de l’année suivante, le lendemain de la démission de Macron du gouvernement, Hollande confie à ses proches : « Il m’a trahi avec méthode. »

LR et PS, les deux anciens « partis de gouvernement », n’avaient pas compris que le phénomène de l’essuie-glace, ce remplacement quasi systématique d’une majorité de droite par une autre de gauche et vice versa, observé avec régularité depuis 1981, ne témoignait pas de la bonne santé démocratique de notre pays. Avec la faiblesse croissante de la participation électorale, elle trahissait, au contraire, l’exaspération des Français. Une forme d’usure du système s’était produite, qui appelait des solutions neuves et imaginatives. Macron, lui, avait compris que l’alternance gauche-droite s’est progressivement dégradé. On ne saurait promettre à chaque élection de « changer la vie » (1981), de « réduire la fracture sociale » (1995), ou de « réenchanter le rêve français » (2012) sans faire baisser le chômage ni chasser les salafistes des territoires perdus. On donne aux électeurs l’impression qu’il n’existe « pas d’alternative », mais « seulement des alternances », comme dit Macron.

Dans plusieurs interviews, le président de la République a dénoncé les partis existants avec des arguments gaullistes. Le système politique a été, dit-il, « confisqué par des appareils qui décident pour nous ». Et c’est ce sentiment de dépossession qui aurait « nourri la désaffection vis-à-vis du politique ». Le général de Gaulle dénonçait les « arrangements » des partis de la IVe République. Mais le mode de scrutin de la Ve République, uninominal majoritaire à deux tours, a rétabli le lien direct entre les candidats et les électeurs. Pourquoi, alors, un « sentiment de dépossession » ? Il faut mettre en cause le déphasage idéologique intervenu entre le positionnement des anciens « partis de gouvernement » et les clivages qui traversent la société française. C’est sur l’Europe, la mondialisation et la place de la nation, le rôle de l’État et de la redistribution sociale, la polarité métropoles/périphéries, la mission de l’école, les questions de société telles que le mariage homosexuel ou la GPA que se déroulent les débats d’aujourd’hui. Ils ne sont recoupés qu'imparfaitement par le vieux clivage droite/gauche, maintenu artificiellement par des professionnels de la politique qui y trouvent leur intérêt.

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