Le swing et la chanson française

La langue de Molière ne se prêterait pas au swing, selon un préjugé tenace. Pourtant, les contre-exemples ne manquent pas.

Du 16 Novembre au Décembre 2019 se déroule le festival de jazz de Monaco. J'y ai déjà fait un tour. Fidèle à lui-même, le festival reflète le jazz tel qu'il est : ouvert à tous les courants musicaux, laissant toujours place à la tradition, sans être immobile, s'inspirant de toutes les musiques du monde, et faisant la part belle à la création. Pourtant, je n'y ai pas vu beaucoup de chanteurs francophones. Est-ce parce que la chanson française ne swingue pas ? Poser la question avec ce bonnet de préjugés sur le crâne, c’est se passer de la réponse. Je vous conseille de commencer par écouter une chanson de Charles Trenet sans doute oubliée : ­Marie-Thérèse (1948). Avec son arrangement à la Quincy Jones, sa section de sax (les meilleurs jazzmen de Paris, comme d’habitude, dans la variété de cette époque), sa diction de fête, sa scansion de poète, son swing de V8, Marie-Thérèse est une réponse suffisante.

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Cette pulsation, cette mise en place, l’accent, le découpage syllabique décalé, les enjambements, on les retrouve au plus haut point chez Brassens : « J’ai ma pe-tite con-cession… » (La Ballade des cimetières), chez Aznavour (tout Aznavour, mais aussi ses premières chansons pour Bécaud, et l’étonnante Les Plaisirs démodés), Nougaro, bien sûr, Leforestier, Eddy Mitchell, Gainsbourg. Dans Black Trombone, formidable tricotage du dictionnaire des rimes sur contrepoint de Raymond Katarzynski (trombone blanc), Gainsbourg réussit à glisser « bâillonne » entre « automne », « monotone », et que « Dieu pardonne » cette « mignonne qui fredonne dans [son] lit »…

Vieille lune, débat de fin de soirée arrosée de mirabelle, conviction assénée avec les deux doigts de masochisme de rigueur : le français, la bonne vieille langue française, la langue de Molière (voir For me, Formidable d’Aznavour), serait frappé d’impotence, incapable de swing, pas fichue de balancer, condamnée à traîner des sabots dans la bourrée auvergnate, et rivée aux folklores moqués naguère par le génial Gotlib. Pourquoi ? Mystère et caisse claire. Pourquoi ? Parce que. C’est tout.

Comme devant chaque aberration, mille contre-exemples surgissent à l’esprit : sans remonter à Jean Sablon qui sut imposer en enregistrement quelques mesures de chorus de Django Reinhardt à des producteurs aussi récalcitrants que racistes, Ricet Barrier, Sanseverino, ­Colette Magny, Jean-Claude Vannier, ­Michel Jonasz apportent autant de preuves, mais rien n’y fait. Le français ne swingue pas, on vous le dit. Pourquoi ? On n’en démordra pas. Au fait, pourquoi devrait-il swinguer ? Par imitation ? Par domination ? La question ne sera pas posée. Il ne swingue pas, on vous dit. Jacques Higelin, Arno et Brigitte Fontaine, on vous en parlera plus tard.

Que grand nombre de (des)servants de la prétendue « chanson française » swinguent comme un paquet de biscottes n’enlève rien à celles et ceux dont le swing est l’autre moitié de l’être : Mimi Perrin et ses fabuleux Double Six, les Swingle Singers, Nicole Croisille, Christiane Legrand, André Minvielle, Bernard Lubat… Les Double Six, avec lesquels ­Lubat et Eddy Louiss ont collaboré ? Non seulement ils reproduisaient à la perfection des grands chorus de jazz, mais les mots qu’avait collés Mimi Perrin sur leurs syllabes ont une surprenante saveur surréaliste.

Qu’est-ce que le swing ? Un peu plus que l’être-swing du charmant Johnny Hess (Je suis swing). Et comme toujours avec les mots du « jazz » (« be-bop », « cool », « free-jazz »), un terme aussi maudit qu’insaisissable. Partons du pire : le « séquenceur » qui porte ce nom a pour fonction de créer automatiquement des croches inégales selon une proportion réglable, « dans le but d’imiter le phrasé jazz ». On frémit.

Le seul intérêt, c’est l’attention portée sur le phrasé, la pulsation rythmique propre au jazz, cette souplesse faite d’allant et de rebond, qu’André Hodeir a supérieurement analysée dans le couple tension/détente avec son tiers exclu, la syncope. Un tel mystère échappant à la transcription ou à la partition, que les « terroriciens » des années 1970 ont cru bon de remiser aux poubelles de l’Histoire comme fumisterie idéaliste. L’ennui, c’est que le swing, sans bien savoir le caractériser, on sait immédiatement s’il est là ou pas. Demandez donc aux musiciens.

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