Ecole : c'était mieux avant !

Au moment où la conception libérale de la laïcité semble l'emporter sur sa conception républicaine, on peut comparer l'école d'aujourd'hui à l'école d'antan. Faut-il préférer l’école ouverte et désanctuarisée à celle qu'ont voulu Jules Ferry et les autres ?

Comme le philosophe Emmanuel Kant le rappelait, la modernité, c’est l’individu sortant de l’état de minorité. Aucune parole sacrée ne limite l’exercice de son intelligence ni ne lui donne l’assurance d’avoir le dernier mot. Il a vaincu sa timidité et perdu l’invulnérabilité que conférait le Dogme. Il ose savoir et, dès lors qu’il n’est plus dans la confidence de Dieu, il se sait faillible. La laïcité occidentale est fille de cet orgueil et de cette modestie, de l’émancipation et de la tolérance. Une sobriété à l’œuvre chez Benjamin Constant, l’une des figures majeures du libéralisme politique, lorsqu’il écrit : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. » Le Juste est supérieur au Bien, car, une fois qu’on a fait le deuil du bien absolu, chacun est juge. Ce n’est pas à une instance extérieure, quelle qu’elle soit, de prescrire la vie bonne. Laïque est l’État qui nous permet, dans le respect des règles de droit, de conduire notre existence comme nous l’entendons, comme ça nous chante, selon nos propres choix de conscience.

D’où le fait que, dans nos sociétés, le vivre-ensemble ne soit pas un vivre à l’unisson mais un vivre à distance, chacun selon ses convictions, ses envies, ses habitudes, libre des autres et en paix avec eux. Telle est la liberté des Modernes, cette « jouissance paisible de l’indépendance privée », comme dit Benjamin Constant. Une telle jouissance, il est vrai, ne va pas sans frustration. La dispersion des individus est loin de satisfaire toutes les aspirations individuelles. Elle nourrit même la nostalgie d’une harmonie plus intense. Mais nous le savons, en institutionnalisant la fraternité, le communisme a construit l’enfer sur terre : les utopies fusionnelles sont vouées, aussitôt entrées dans l’histoire, à devenir totalitaires. Quand tout est mis en commun, il n’y a de vie que publique, le règne de Big Brother peut commencer. Et que disent justement aux autorités françaises les adversaires de la législation sur le voile ? « Vous n’êtes pas partout chez vous. Les choix religieux ne relèvent pas de votre compétence. Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! » En France comme à l’étranger, l’intransigeance républicaine se voit donc opposer la liberté des Modernes  : le rôle de l’Administration est censé s’arrêter là où commence la sphère privée. Il est certain que porter un foulard, c’est faire entrer le privé dans l’espace public. Mais tant que cette manifestation n’est pas agressive ni prosélyte, elle reste de l’ordre du privé et l’État n’a pas à s’opposer à cette coutume au nom d’une loi, selon les Modernes.

Jules Ferry dénoncerait sans doute l’hypocrisie de ce discours. Il ne revient pas à l’école d’être à l’image de la société, mais de la tenir à distance. L’enceinte scolaire doit être un espace séparé, et non un prolongement de la société. L’école doit permettre à l’enfant ou à l’adolescent de se libérer de ses pulsions, de ses affects, de ses affiliations et de ses croyances. Il est censé devenir autre en quittant le cocon familial. L’épreuve est rude. Mais il ne s’en porte pas plus mal. L'indifférence de l’institution est une chance. La transmission des savoirs a tout à perdre de la confusion du cognitif et de l’affectif, car celui que l’amour ne tient pas sous son emprise peut réprimander sans souffrir ni faire mal : « À l’école se montre la justice, qui se passe d’aimer, et qui n’a pas à pardonner, parce qu’elle n’est jamais réellement offensée. La force du maître, quand il blâme, c’est qu’à l’instant d’après, il n’y pensera plus. Et l’enfant le sait très bien », disait Alain.

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Malheureusement, sauf dans les dernières enclaves de l’élitisme républicain, les professeurs sont invités à faire preuve de moins de sévérité, de moins d’exigence, et de plus de sollicitude, en supprimant les notes ou en préférant la « note encourageante » à la « note vraie ». Un nouveau sujet, apparu sur la scène du monde dans les années soixante du XX siècle, réclame aujourd’hui son dû : le jeune. Le «  jeune  », c'est un individu à part entière, juge de ses intérêts, fort de ses opinions, possesseur de ses goûts et aversions, jaloux de son vocabulaire, de sa musique, de ses choix vestimentaires. Il sait ce qui lui plaît, il sait ce qui est nul, et si d’aventure il ne le sait pas, ses pairs se chargeront de le lui faire savoir. Le marché approuve ses désirs et s'efforce de les satisfaire avec tous les égards que l’on doit à un consommateur insatiable. Courtisé par l’industrie du divertissement, il ne se définit plus par son inachèvement. Il est temps de revenir à une école exigeante, qui ne prenne pas le jeune tel qu'il est, mais qui l'élève.

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