marianneacqua
Professeure de Lettres. Chercheuse de complots et de manigances dans la littérature publiée au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 nov. 2021

"Devdas" de Sanjay Leela Bhansali : le désir et le délais

« Socrate, m’a-t-il dit, d’où connais-tu donc les belles choses et les laides ? Voyons un peu : pourrais-tu me dire ce que c’est que le beau ? Moi, je fus assez sot pour demeurer interdit, et je ne sus quelle bonne réponse lui faire. » Platon, Hippias Majeur, IVe siècle av. J.-C.

marianneacqua
Professeure de Lettres. Chercheuse de complots et de manigances dans la littérature publiée au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le beau est de ces qualités qui nous échappent dès que nous tentons de les saisir parce qu’elles appartiennent à un ordre que nous traversons sans parvenir à l’habiter : l’ordre de la sensibilité, où l’on ressent plus qu’on ne dit et ne définit. Et lorsque Socrate feint la sottise interdite, c’est pour mieux enjoindre Hippias au silence averti du sage. 

La leçon est claire, il faut se taire.

Dès les premières secondes de Devdas, cris saillants et notes musicales retentissent, or la règle est scrupuleusement respectée. Sanjay Leela Bhansali lui sacrifie même ses dialogues pour qu’il n’en reste plus qu’un mot : « Devdas », nom du désiré qui progresse de bouche en bouche et y prend la consistance d’un signe abstrait dont le référent manque à l’appel puisque Devdas est d’autant plus aimé qu’il n’est pas là. Son nom rejoint, pour ainsi dire, la classe des mots magiques que l’on répète dans les incantations, des mots-images qui nomment l’idée et la créent en même temps. 

Tout se passe comme si Devdas naissait de ces invocations désirantes. Dans les flashbacks, sa silhouette est celle d’un petit garçon grondé. Et dès qu’il y redevient un objet de désir, sa silhouette disparaît et ne se loge plus que sur les lèvres de Paro hurlant son nom, véritable signe debout, suspendu en-deçà ou au-dessus de toute réalité. 

Plus tard, les rôles s’échangent et c’est Paro qui se mue en nom que Devdas murmure dans l’espoir de trouver, derrière chaque nouveau voile, le référent évanescent. Le corps de Paro est pourtant bien là, dansant pour chasser une guêpe, petite bête volante de l’amour qu’il faut savoir saisir à temps. Mais il se cache derrière les tissus colorés pour échapper au regard de l’amant plus fuyant qu’insistant parce qu’il sait, lui aussi, qu’on ne voit pas impunément l’être aimé. Toujours il menace de disparaître, ou pire, de décevoir. Il faut donc ruser pour divertir cet oeil implacable aux aguets d’une vulgarité ou d’une banalité irréparables. Il faut même lui imposer des médiations - vitres teintées et appareils optiques - qui le mettront à distance.

La distance… condition première du récit, écart sans lequel il n’y aurait rien à franchir, gouffre creusé pour être imparfaitement traversé comme Paro traverse son jardin et échoue à en franchir les portes. Toute l’intrigue de Devdas se rejoue dans cette scène finale. Et si elle s’y concentre aisément, c’est justement parce que le fil qui la tend n’est fait que de temps mué en espaces et d’espaces mués en temps. Ces transformations sont les actes fondateurs du récit. Elles le font naître et renaître de manière à ce qu’il ne se passe rien d’autre que ce passage même. Les personnages qui ne sont pas des amants ont l’existence mécanique et presque ridicule des archétypes. Ils ne sont que des principes. Un ami corrupteur, un beau-fils débauché, une belle-soeur avare ou un père autoritaire voués à agir rapidement, en un geste ou une parole déclamée avec toute l’emphase outrancière et l’efficacité communicative des caricatures. Aucune profondeur psychologique n’est requise pour ces actants qui étirent le récit et en réduisent les complexités afin que sa source première en soit le seul moteur : le désir. Un désir qui se décline en danses, chants et paroles poétiques et construit ainsi un espace-temps qu’il détruit aussitôt. 

Qu’est-ce que l’acte d’aimer si ce n’est la création d’une attente que l’on voudrait pourtant réduire et enfin arrêter ? Dans Devdas, cette attente se compte et se calcule, 87 600 heures dit Paro ou dix années, six mois, quatre jours et six heures. Ces conversions arithmétiques rappellent que pour l’amoureuse, il n’y a ni succession, ni instantanéité. Le temps ne fuit pas, il reste et s’accumule pour éloigner l’objet du désir et le cacher dans la demeure d’une courtisane ou le palais d’un aristocrate tout en promettant de revenir le chercher pour mourir et réduire une dernière fois le délais et la distance. L’un et l’autre se confondent dans le drame qui unit Paro à Devdas et forme une métaphysique de l’érotisme. Chaque partie n’a pas plus grand désir que la fusion avec cet autre qu’il faut pourtant sans cesse repousser pour maintenir ce même désir, immense et fragile. Mais les amants doivent se contenter d’une insupportable coexistence dont la dissolution crée et nie la fiction en lui donnant un point d’origine, un présent du fantasme et un avenir de la frustration. 

Telle une chanson que l’on n’écoute que pour arriver à son ultime note, Devdas enchaîne les verres pour atteindre son dernier. Et comme dans la course de Paro, nous retrouvons dans cette répétition morbide le principe pulsionnel de toute fiction que Sanjay Leela Bhansali nous livre en sa forme la plus épurée et idéelle possible. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : Damien Abad nommé ministre malgré un signalement adressé à LREM
L’ancien patron des députés LR, Damien Abad, a été nommé ministre des solidarités en dépit d'un signalement pour des faits présumés de viols adressé à LREM et LR par l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique. Deux femmes, dont Mediapart a recueilli les témoignages, l’accusent de viol, en 2010 et 2011. Il conteste les faits.
par Marine Turchi
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal
En Italie, la post-fasciste Giorgia Meloni cherche à faire oublier ses racines
Elle espère devenir l’an prochain la première femme à présider le Conseil en Italie. Héritière d’un parti post-fasciste, ancienne ministre de Berlusconi, Giorgia Meloni se démène pour bâtir un parti conservateur plus respectable, en courtisant l’électorat de Matteo Salvini. Une tentative périlleuse de « dédiabolisation ».
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques
Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz
Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON