Les mots menteurs

« A » comme Assainissement des comptes publics

Réduire la dette publique, contenir le déficit public, contrôler les dépenses publiques. Nous sommes d’accord pour une bonne gestion de l’argent des contribuables, c’est-à-dire le nôtre. Nous sommes d’accord pour l’assainissement des comptes publics. Nous ne voulons pas de gaspillage. C’est-à-dire nous ne voulons pas de dépenses inutiles. Mais une fois que l’on a dit cela ? On n’a encore rien dit. Comment définir une dépense inutile ? Qui juge de l’utilité d’une dépense publique ? Est-ce l’utilité pour quelques uns ou l’utilité pour le plus grand nombre ? Une dépense est-elle utile quand elle sert à l’éducation des enfants ? Oui diront les uns et non diront les autres. Les uns diront c’est à l’Etat de prendre cela en charge, d’autres diront c’est au privé de l’assurer. Voilà un premier débat. Est-ce utile de construire des routes et des chemins de fer et des aéroports ? Oui diront les uns, non diront les autres. Faut voir diront les troisièmes. Et on demandera utile à qui et utile pour quoi ? Pour faciliter la vie des gens, pour qu’ils circulent mieux, plus vite, plus confortablement, avec plus de sécurité ? Est-ce utile pour le développement ?

Que de questions ! Comment trancher ? On peut choisir que c’est un roi ou une reine, ou  un dictateur qui décident seuls ou seule. On peut préférer que ce soit un petit nombre de responsables qui tranchent de l’utilité de la dépense. On peut aussi décider que c’est le peuple. La démocratie parlementaire a imposé, à la suite de quelques révolutions,  que ce soient les élus du peuple.  Le vote du budget est l’acte fondamental d’une démocratie qui dit : «  nous sommes d’accord pour dépenser telle somme d’argent à payer des professeurs, à construire des écoles, à les entretenir ». Et dans le même temps, le budget dit comment on va financer cette dépense. On peut financer par l’impôt, par l’emprunt, par le déficit ou par la fabrication de monnaie puisque l’Etat peut créer de la monnaie (on verra qu’il n’est pas le seul). Alors cela donne lieu à un débat, le débat de l’automne au Parlement pour décider ce qu’on va dépenser, pourquoi faire et comment on va le financer.

Tout cela c’est de la théorie, direz-vous ! On sait bien que dans la réalité, on ne fait pas ce que l’on veut. Les choix sont faibles. Les déficits n’ont cessé de croitre année après année. Et la dette s’est accrue. On vit au-dessus de nos moyens ! On ne peut pas dépenser plus qu’on ne gagne ! Voilà comment on escamote le débat et comment on injurie l’intelligence. Si le déficit s’est accru et si la dette a filé, c’est le résultat de décisions prises en amont. Et prises comme je viens de le décrire. Ce sont des choix politiques puisque ce sont nos élus qui en ont décidé. Ils ont voté les budgets successifs, et ils ont voté les ressources nécessaires ou pas. S’ils ont voté un budget en déséquilibre du fait de dépenses supérieurs aux recettes, ils savaient pertinemment qu’il faudrait recourir à l’emprunt et accroitre la dette. Chacun des choix ainsi opéré est un choix politique, éminemment politique, car il dit la vision que nous avons de notre vie en commun. Il dit, je privilégie l’éducation des enfants en votant le nombre et le salaire des professeurs, il dit je privilégie l’armement en finançant la construction d’un sous marin nucléaire. Il dit je privilégie la santé de la population en finançant des stations d’épuration ou l’assainissement de nos villes. On comprend cela. On comprend aussi que cette vision commune puisse être différente et consiste à choisir que ce n’est pas à l’Etat de payer cela. On peut penser que la sécurité de nos villes doit être assurée par des sociétés privées, que la justice doit être rendue par des juges ayant acheté leur charge (comme sous l’Ancien régime). On peut choisir que les chômeurs ne doivent pas être indemnisés, que les salaires ne doivent pas être indexés comme ils l’étaient il y a 30 ans, pareil pour les retraites et toutes les allocations sociales.

C’est un choix politique. On peut choisir que les investisseurs doivent être soutenus, alors on réduira leur contribution au budget commun, c’est-à-dire que les élus réduiront les recettes escomptées. Si on veut favoriser les épargnants, on leur demandera une contribution plus faible que celle demandée à ceux qui n’épargnent pas. On pourra même les exonérer de payer l’impôt. Et ainsi de réduction en réduction d’impôt on diminue les recettes. On décide de la répartition inégalitaire de la contribution entre les citoyens contributeurs. Cela est aussi un choix politique avant d’être un choix économique. Le choix des dépenses et le choix des recettes sont des choix politiques. Réduire les recettes en période de déficit est étrange, mais c’est un choix politique. La répartition du poids de la dépense commune entre les contribuables selon qu’ils sont ou non épargnants est un choix politique. On l’a bien compris, l’assainissement des comptes publics n’est rien d’autre qu’une répartition entre recettes et dépenses, entre choix des dépenses et choix de recettes ou des ressources. Si on privilégie de baisser les impôts pour quelques uns (ceux qui peuvent épargner et investir) il faut bien compenser par l’augmentation des contributions des autres (ceux qui peuvent épargner moins ou investir moins, ou qui n’ont pas le choix). Augmenter ou mieux répartir la pression fiscale est une forme d’assainissement. Si on privilégie de réduire les dépenses, alors il faut choisir les quelles. Diminuer les impôts de quelques uns ou diminuer les recettes de nombreux autres. Accroître les revenus financiers de quelques uns (une petite minorité) qui iront les placer directement ou indirectement dans des paradis fiscaux ou améliorer la qualité de la vie de l’écrasante majorité et qui bénéficiera au développement du pays.

La réduction de la dette ou du déficit, d’accord mais comment ? C’est tout l’enjeu de la politique « d’assainissement ». Aujourd’hui, de plus en plus fort depuis 30 ans, on continue à nous dire, il n’y a pas d’alternative à l’austérité. Comme Mme Thatcher !  Je vous le dis, ce n’est pas vrai. On a créé la dette depuis 30 ans en réduisant, année après année, les impôts des catégories sociales épargnantes pour qu’elles soient incitées à investir dans l’économie, pour que cela crée des emplois. Il est joli le résultat ! La dette explose et le chômage aussi. Raison de plus pour réduire la dette, direz-vous. Bien sûr mais qui va payer ? Car il faut bien que quelqu’un paye, n’est-ce pas ? Quand les banques par leur incurie ont été au bord de la faillite, tous les gouvernements sont venus à leur secours en empruntant massivement. Ils ont ainsi accru les dépenses publiques sans compensation des recettes puisque, dans le même temps ils ont réduit les recettes de la part fiscales des « épargnants ». On a fait « exploser » la dette ! On a bien compris que la dette est le résultat de toutes ces décisions qui, de réduction d’impôt pour les « investisseurs » (on appelle cela « niche fiscale »), en soutien des banques aboutit à mettre nos comptes dans le rouge. Sans doute est-ce là vivre au-dessus de ses moyens… Et à qui va-t-on demander de compenser cette dette, pour « assainir » les comptes publics ? A ceux qui en sont les bénéficiaires (les investisseurs, les épargnants, les banques) ? Ce serait logique et très … sain ! Ce serait aussi un choix politique autant qu’économique. Rassurez-vous, ce n’est pas cela qui est choisi. Comme les plus nombreux et les moins organisés sont ceux qui ont peu de moyens d’investir ou d’épargner massivement, ce sont eux qui vont compenser : pas de hausse du SMIC, trop cher, pas de réforme du système fiscal, pour mieux répartir l’effort demandé, les marchés financiers n’aimeraient pas, pas de hausse des retraites, trop cher,  réduction des budgets pour la santé, pour la recherche, pour le logement et augmentation de la TVA. Enfin pour l’avenir la désindexation généralisée !

Vous avez compris, l’assainissement c’est pour la majorité, les profits pour la minorité. Joseph Stiglitz, un économiste que je vous recommande, parle des 1% qui captent, depuis 30 ans, la richesse produite par l’ensemble des producteurs de richesse que nous sommes. Nous sommes, au niveau des Etats, de plus en plus riches, et les inégalités ne cessent de s’accroitre à l’intérieur des frontières. Nous sommes d’accord pour l’assainissement des comptes publics, c’est possible mais pas de cette façon. Pas par l’austérité généralisée et la réduction de la qualité de nos vies. Nous voulons que l’origine de la dette soit analysée et expliquée aux citoyens contribuables (un audit de la dette), nous proposons à ce même citoyen d’autres solutions pour la résorber (voir article sur la dette). Et alors nous aurons d’autres chemins pour « assainir » les comptes.

 

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