Thomas Piketty confirme ma thèse de "La Révolution Humaniste"

Thomas Piketty publie un livre le 5 septembre intitulé "Le capital au XXIe siècle", dont Mediapart vient de révéler le contenu principal dans cet article : une étude approfondie sur les inégalités de revenu et de patrimoine dans le monde, et une réflexion sur les contradiction d'un système économique capitaliste non durable, dont la rémunération du capital excède fortement le taux de croissance du PIB, ce qui est intenable socialement.

Thomas Piketty publie un livre le 5 septembre intitulé "Le capital au XXIe siècle", dont Mediapart vient de révéler le contenu principal dans cet article : une étude approfondie sur les inégalités de revenu et de patrimoine dans le monde, et une réflexion sur les contradiction d'un système économique capitaliste non durable, dont la rémunération du capital excède fortement le taux de croissance du PIB, ce qui est intenable socialement. Il se trouve que j'avais également publié fin 2011 dans mon livre intitulé "La Révolution Humaniste" (Editions Salvator) une étude sur les inégalités de revenu et de patrimoine dans le monde et déjà fait ce constat que l'excès de rémunération du capital sur la croissance du PIB ne pouvait être tenable ni durable. J'avais d'ailleurs failli intituler mon livre "l'humain d'abord", sur les conseils d'Axel Kahn, avant que le Front de Gauche n'en fasse son slogan !

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Thomas Piketty met en lumière une contradiction du capitalisme entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance du capital. Comme il l'explique à Mediapart : "Le taux de croissance désigne la croissance du PIB, de la production, qui est aussi celle du revenu moyen. Pendant les Trente Glorieuses, ce taux était de 4, 5 ou 6 % par an. Depuis trente ans, elle se situe autour de 1 %". "Mais cela reste nettement moins que le rendement du capital, qui est de 4 à 5 % en moyenne, parfois davantage. Cela signifie que, structurellement, le taux de rendement du capital est quatre ou cinq fois plus fort que le taux de croissance. Concrètement, cela veut dire que le patrimoine constitué dans le passé se recapitalise tout seul et que le passé dévore l’avenir. En période de croissance faible, on assiste à un retour de l’héritage et un accroissement vertigineux des inégalités de patrimoine. Ce qui a été constitué dans le passé progresse en effet beaucoup plus vite que les revenus issus de la production, notamment les revenus du travail et les salaires."

"Un rendement du capital de 4 ou 5 % par an, qui peut aller jusqu’à 8 % pour les plus hauts patrimoines, avec une économie qui, à long terme, croît d’environ 1 % par an, pose un vrai problème. Après trente ou quarante ans, on se retrouverait en effet avec des patrimoines qui augmentent indéfiniment, une divergence majeure entre les plus gros patrimoines et le reste de l’économie, qui n’est tout simplement pas soutenable d’un point de vue économique, politique ou même logique."

Dans mon livre, je faisais exactement le même constat, de cette incohérence sur le long terme entre le niveau nettement plus élevé de l'évolution de la capitalisation boursière (rendement du capital) et le niveau de croissance du PIB, au niveau mondial, avec un rapport de 3 hors inflation sur la période 1990-2007. Je faisais aussi remarquer que cet écart n'était pas durable économiquement et qu'il était le symtôme d'une rentabilité financière irréelle, basée sur l'illusion, au lieu d'être le reflet de la croissance de l'économie, démontrant que nous sommes dans une bulle générale qui devrait éclater un jour. Je l'expliquais notamment par le fait que la rémunération financière ne correspond plus à une anticipation réaliste de croissance de revenus qui devrait correspondre à la croissance de richesses, à la valeur ajoutée crée. Ceci car le cours de bourse raisonne en valeur actuelle nette des revenus futurs anticipés, il liquide par avance le futur, la gloutenerie et sa cupidité exprimée en "marked-to-market" (fair value) correspond non seulement à des dividendes reçus proportionnellement au profit de l'année, mais aussi à la plus value potentielle représentée par une vente de l'actif, de l'entreprise, une réalisation par avance de tous ses bénéfices futurs. Tant que l'optimisme règne et que cette méthode d'évaluation gagne du terrain, la valeur du capital augmente, même si la réalité ne suit pas au même rythme, jusqu'au moment où cela ne peut plus durer et que l'on revient à la réalité économique.

Thomas Piketty pointe l'intenabilité de l'écart de rendement de capital comparé à la croissance du PIB en constatant ses conséquences explosives socialement mais je ne sais pas s'il a comme moi analysé les causes de cet écart et son incohérence logique intrinsèque économiquement. Il faut lire son livre et je suis prête à en discuter avec lui ...

 

Voici un extrait de mon livre, du chapitre  "2.4  Les illusions du système de libre-échange dérégulé dans la globalisation"


5- La finance n’est plus au service de l’économie et diverge de l’économie réelle


La valeur totale des actifs dits toxiques (subprimes) est estimée à environ 800  milliards de dollars et les pertes induites des banques entre 2200 et 3600 milliards de dollars dans le monde. Alors que la capitalisation boursière mondiale a chuté de presque 50% en 2008, passant de 62 747 Mds de $ fin 2007 à 32 575 Mds de $ à fin 2008 (voir chiffres de la FIBV), soit une perte de 30 000 milliards de $, plus de 30 fois plus que la perte d’origine qui a causé la réaction en chaîne. C’est dire le prix de la confiance, ou plutôt le coût de la défiance, dû aux anticipations du marché, comparé à la valeur réelle des choses. D’autant plus que du côté de l’économie réelle, il n’y a pas eu de destruction de valeur de l’appareil de production ni des clients potentiels des entreprises (citons l’exemple des compagnies aériennes dont la valeur boursière est tombée en dessous de la valeur des actifs correspondant aux avions en leur possession). Simplement le marché anticipe par méfiance et pessimisme des pertes futures qu’il chiffre au présent, en valeur actuelle nette, via le cours de bourse.

 

Pour illustration voici l’évolution des indices boursiers, retombant au niveau de 1997, 11 ans avant :

       

Regardons maintenant l’évolution de la capitalisation boursière mondiale depuis 17 ans et comparons la à l’évolution du PIB mondiale (en $ courants) :

 

(1) Banque Mondiale http://ddp-ext.worldbank.org/ext/DDPQQ/member.do?method=getMembers&userid=1&queryId=135

* à partir de 1997, données OMC (plus précises que données BM)

(2) Fédération Internationale des Bourses de Valeurs (http://www.world-exchanges.org/statistics/time-series/market-capitalization)

Et en taux de croissance annuel :

Sur l’ensemble de la période, la capitalisation boursière mondiale s’est accrue de 147% sur les dix dernières années tandis que le PIB mondial lui augmentait de 81%, soit un rapport de presque 2, la capitalisation boursière reflétant une croissance double de celle du PIB. En moyenne annuelle, le rapport est de 2,1 (2,4 sur 17 ans) et même de 3,1 (3,6 sur 17 ans) si on raisonne en croissance réelle, hors inflation.

Or, l’accroissement de la valeur boursière d’une société devrait refléter l’anticipation de l’accroissement futur de valeur engendrée, traduite par l’anticipation des dividendes versés ou de la valeur de l’entreprise accrue par ses bénéfices mis en réserve et utilisés pour investir et développer son activité. Globalement dans le monde et sur le long terme, il devrait y avoir une équivalence entre l’évolution de la valeur des bourses (appelée capitalisation boursière) et l’évolution de la production globale, c'est-à-dire du PIB. Certes il serait plus exact de faire cette comparaison a posteriori avec un décalage dans le temps (croissance année n de la capitalisation boursière comparée à croissance exprimée en valeur actuelle des 10 années futures du PIB), et aussi pour être exact prendre en compte une croissance de capitalisation boursière hors nouvelles introductions en bourse dans l’année, qui ont un impact inflationniste sur le taux de croissance de la valeur boursière des entreprises. Il serait également plus juste de raisonner sur une valeur d’ensemble des entreprises, y compris celles qui ne sont pas cotées en bourse. Cependant, en comparant les taux d’évolution entre la valeur des entreprises cotées et celle de l’économie, de l’accroissement des richesses globales, il est logique de s’attendre à une convergence. Je laisse aux économistes puristes le soin de préciser le calcul. Mais la tendance est claire : vu rétrospectivement, nous étions dans une bulle générale. La crise des subprimes ne fut qu’une bulle de l’immense marmite bouillonnante entretenue par la chaudière des marchés financiers, dont l’éclatement a été un catalyseur de la réaction en chaîne de type thermonucléaire.

 

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