Toute vérité n'est pas bonne à dire

                                               Toute vérité n’est pas bonne à dire…

 

Et pourtant, il faut parfois avoir le courage de la dire… Le collège unique est un leurre. C’est un vœu pieux, une vision angélique de la situation. Ce projet, qui date de 1975 ! a fait son temps. Quarante ans d’échec, et si on passait à autre chose ? Collège unique, oui, mais à quel prix pourrait-on dire…

 

D’abord, parce que tous les enfants ne sont pas capables de suivre le cursus uniformisé  du collège, et cela qu’ils soient ou non, issus d’un milieu favorisé. Soit par un déficit culturel trop grand (par exemple arrivée en France à un âge tardif) soit par manque de moyens intellectuels-cela n’importe quel enseignant honnête vous le dira, dans le huis clos d’une salle des maitres, naturellement-.  Ensuite parce qu’il y a des enfants rétifs à l’école. Certes l’école doit savoir s’adapter, mais la réalité est qu’il y a des enfants qui ne seront jamais adaptés à l’école : trop rêveurs, trop réservés, trop révoltés, trop écorchés vifs.   

Que les choses soient claires : j’ai enseigné et dirigé pendant 19 ans une école maternelle située dans une zone pudiquement appelée « sensible », et je me suis battue pendant tout ce temps pour que « mes » élèves obtiennent tout ce qu’il se faisait de mieux en matière d’enseignements, de culture  et …d’enseignants. Je suis fière de l’école publique de mon pays, je trouve que nous n’avons pas à rougir par rapport à celles de nos voisins : allons voir simplement ce qui se passe dans les écoles publiques anglaises, ou encore dans celles de l’Allemagne. Nous ouvrons à tous les enfants de trois ans de notre pays l’accès à l’école gratuite, et même si tout n’est pas parfait, les pratiques pédagogiques qui y sont utilisées sont de grande qualité et reconnues à l’étranger.(encore un paradoxe bien français) C’est justement parce que je suis  forte de cette expérience et de celle des 19 années précédentes dans des écoles élémentaires ou maternelles dites « normales », que je viens ici donner mon avis sur cette énième réforme des collèges.

Le but de l’école, et particulièrement au moment de l’entrée au collège, lorsque les disparités commencent à se faire criantes, n’est pas de faire rentrer à tout prix l’enfant dans un moule unique, mais bien au contraire, de l’aider à prendre conscience de ses lacunes et de ses atouts. Quelle tristesse pour un ado que de passer quatre années en échec, et ceci qu’il soit issu de milieu favorisé ou non ! Car il y a aussi des enfants issus de milieux favorisés qui souffrent d’être obligés de poursuivre des études dans lesquelles ils sont en échec. Peut-on imaginer le calvaire vécu, à un âge où l’on ne se sent sûr de rien, et surtout pas de soi ! durant ces quatre années de mauvaises notes, de remarques désobligeantes, y compris de la part de ses condisciples, de pitié de la part des adultes compatissants, ou de mépris, voilé ou non, des autres adultes, y compris dans la sphère familiale … Comme si c’était juste une histoire de notes ! Comme si les enfants n’étaient pas capables de sentir tous seuls, qu’ils ne sont  pas à la bonne place !

La fin de la sixième devrait être un moment d’évaluation pour chaque élève. Attention : je ne parle pas là de ces évaluations écrites qui ne font que mieux enfoncer le clou dans la tête des enfants en difficulté. Non je parle d’un vrai bilan de compétences. Qu’est-ce que cet enfant a comme atouts ? Est-il prêt à poursuivre ses études jusqu’en 3ème ? Si c’est le cas, allons-y, qu’il poursuive dans un cycle ordinaire, y compris avec des effectifs plus chargés. Mais si ce n’est pas le cas, alors ouvrons-lui d’autres voies, pas des voies de garage, non, des voies d’excellence : sport, musique, théâtre, mais aussi, électronique, informatique, réseaux, multi médias, boulangerie que sais-je ! En petits effectifs, dans un système calqué sur l’alternance, afin que les jeunes reviennent régulièrement dans le collège et en compagnie de professionnels compétents. Il me semble parler un peu d’apprentissage, ici, non ? En quelque sorte, mais à condition de redonner ses lettres de noblesse à ce terme. Je préfère, je crois, le terme de professionnels d’excellence, ou bien de maitres d’initiation, ou encore de mentors. Tout ce qui permettra à l’élève comme au maitre de retrouver la noblesse de la transmission du savoir et l’émerveillement  de la connaissance. Cette activité pourrait se situer dans des lieux variés : petites entreprises, ou grandes !, ateliers, conservatoire, gymnases,  théâtres, que sais-je ! Il y a tant de professionnels, qui n’ont pas choisi le métier d’enseignant, mais qui en possèdent les vertus pédagogiques. La fierté de transmettre n’appartient pas qu’aux enseignants. Et lorsqu’un enfant a connu trop d’échecs à l’école, il faut l’en sortir, lui faire connaitre d’autres lieux de connaissance et d’apprentissage. Et organiser un va et vient entre ces nouveaux lieux d’apprentissage et le collège, afin de s’assurer d’une part que la voie choisie est bien la bonne, et d’autre part que les enfants ne se sentent pas marginalisés par rapport à leurs condisciples restés au collège.

Un mot sur les moyens : médecin et infirmière scolaires sont devenus des professionnels rares dans les collèges, ils ont en charge une population énorme et sont sans cesse en train de parer au plus pressé. Et qu’en est-il des surveillants dont les postes ont été réduits au fil des économies budgétaires ? Tous ces adultes, qui sans faire cours, sont des références indispensables au bien vivre des élèves, présents pour repérer les élèves en souffrance ou bien ceux qui sont  en butte au bizutage ou au harcèlement. Chaque fois que j’entends « une cellule d’écoute a été mise à disposition… » j’ai envie de hurler. Les cellules d’écoute c’est tous les jours qu’il faut les activer.

Je n’en veux pas à notre ministre de l’éducation actuelle. Elle a eu le courage d’accepter le fardeau laissé par son prédécesseur, lâchement parti au Parlement européen, précisément au moment du fiasco de « sa »réforme sur les rythmes scolaires. Elle a du cran même, avec tout ce qu’elle subit de la part de certains édiles politiques. Alors, allez jusqu’au bout, Madame la ministre, abandonnez cette énième réforme, désertez le conseil national de l’éducation, et allez rencontrer les profs, les vrais spécialistes, ceux qui travaillent en ZEP, sur projets, ceux qui se coltinent à la réalité.

Et pour ce qui est des classes bi langues, supprimées car réservées à une élite, n’avez-vous vous pas encore compris que ces mêmes élites trouveront toujours le moyen pour leurs enfants  de trouver la « filière » adéquate pour qu’ils se trouvent au bon endroit ? D’ailleurs, vous qui me lisez, et moi-même aussi d’ailleurs, n’avez-vous pas ou n’aurez-vous pas, le moment venu, le réflexe de placer votre enfant dans la « bonne » filière ? Pas d’angélisme, non, juste la réalité : pour son enfant on a envie d’avoir le mieux. Alors, notre tâche à nous, enseignants, et à vous, ministre et hauts responsables de l’Education est de trouver le moyen pour les enfants qui ne sont pas issus de l’élite d’accéder à ce qui se fait de mieux pour favoriser leurs cursus. Des parcours personnalisés, avec des effectifs réduits et des enseignants hyper compétents.

En cela la meilleure réforme de l’éducation de ces dernières années n’en n’est pas une. Il s’agit de la décision prise par Richard Descoings à propos de l’admission à Sciences Po des élèves issus des ZEP, dans le cadre des conventions prioritaires. Non seulement parce que cela représente un fabuleux moteur de motivation pour les élèves issus d’établissements moins côtés, mais  aussi parce qu’à terme, cela va profondément modifier le recrutement des grandes écoles dont sont issus les « grands »commis de l’état. On peut espérer que l’imprégnation des milieux sociaux d’origine agira dans tous les actes, et dans la politique menée par ces hauts dirigeants venus d’un autre monde en quelque sorte. Notre société ne pourra qu’en bénéficier.

Je suis profondément reconnaissante à R Descoings de cette décision. J’estime qu’elle a plus fait, ces neuf dernières années, pour la promotion de l’école publique en général et de celles des ZEP en particulier,  que toutes les refontes de programmes  établies durant le même laps de temps.

 

Alors, halte aux réformes, il est urgent d’attendre. Arrêtons d’avoir les yeux fixés sur les tests PISA. Que m’importe les résultats des élèves de Shanghai, ou des élèves finlandais ou suisses. Comparons des situations qui le sont. La France a toujours été une terre d’immigration. L’intégration des populations immigrantes se fait sur plusieurs années et il y a forcément des disparités avec les pays qui n’ont pas ou peu d’immigration à propos des résultats à des tests sur des jeunes de quinze ans. Une mise en parallèle entre les taux d’immigration et les résultats aux tests PISA est très parlante. Peu m’importe ces tests, vraiment. Je suis profondément convaincue que l’immigration est une immense richesse pour mon pays. Que c’est une des raisons pour lesquelles, nous restons bien placés parmi les grandes puissances. C’est cela qu’il faut garder en tête. Et ce n’est pas Manuel Valls, Isabelle Adjani, Zinedine Zidane, Anne Hidalgo ou Djamel Debbouze  ainsi que tous ces immigrés anonymes qui rendent au centuple ce que notre pays leur a donné à leur arrivée qui viendront me contredire. C’est ce qu’ils ont vécu.  

Donnons simplement  les moyens aux enseignants d’accueillir tous les élèves qui, pour diverses raisons, ne sont pas dans la norme du collège.

Avant de nous embarquer dans une énième réforme, redonnons un peu la parole aux spécialistes : les enseignants des terrains difficiles.

 

 

                                                           Marie Annick Gaudin /18 mai 2015

 

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