Carnet de bord #6: «L'exercice du pouvoir», auditions, rendez-vous, valises et chauffeur


Les critiques ont été très élogieux sur ces parfaits jeux d'acteurs, et sur la profondeur des personnages, ministres, hauts fonctionnaires, membres de cabinet, attachées de communication...
Il y a aussi dans le film l'ombre grandissante d'un contexte terrible de creusement des inégalités, et de la conscience des uns et des autres de ce qui est vraiment à l'œuvre sur le terrain : une colère grandissante et fondée, et de ce qui se trame autour des lieux de pouvoir : la peau de chagrin de la défense de l'intérêt public, l'entrée par tous les pores des intérêts privés.
Visionnage obligatoire par tous ceux qui prétendent prendre des responsabilités si la gauche l'emporte ? Et pourquoi pas des débats sur le principe interactif du théâtre de l'Opprimé où chacun peut stopper le scénario, prendre la place d'un personnage, et lui faire prendre une autre direction ? Bel exercice sur les marges de manœuvres à conquérir pour que demain soit meilleur qu'hier.
LUNDI 7 NOVEMBRE , UNIVERSITES DEPITEES

Le gouvernement met à rude épreuve les universités: désormais pour avoir de justes financements, il faut se mettre en concurrence avec les autres.
Cette fois-ci le challenge se nomme IDEX, et les universités lilloises ont prévu un petit déjeuner pour fédérer les parlementaires autour de leur projet.
Manque de chance: hier nous venons d'apprendre que l'université de Lille ne serait pas retenue.
J'arrive tôt pour ne pas être en retard, il n'y a que les nappes rouges et les petits fours, ainsi qu'un power point qui vante les mérites de l'université, et qui défile tout seul.
Peu à peu la salle se remplit, et une table solennelle aligne les trois présidents de LILLE 1, 2, 3, ainsi que les directeurs des grandes écoles. Tous des hommes, vive la parité!

Mines de circonstance et ambiance plombée.
Visiblement la volonté du gouvernement d'obliger à la fusion des universités a pesé dans les choix: Lille n'est que "fédérée". Et ce qui fait notre force: la qualité de l'enseignement, la formation continue, n'intéresse pas ce gouvernement qui a misé sur des recherches d'excellence, de celles qui rapportent des nobels ou des brevets.
En France cinq sites retenus sur 12 sont en Ile de France. certains n'ont même pas postulé. Et de toute façon, sur les millions promis, bien peu à ce jour ont été versés: du stress, du temps pour monter des dossiers, de la communication, et au bout du compte peu de dynamiques positives
Mon communiqué de presse, ICI
MARDI 8 NOVEMBRE

10 H 30 GROUPE EELV
Jean Vincent Placé ne sera pas là, et je préside: ma seule respiration de la journée s'envole.
Les nouveaux sénateurs prennent la mesure du travail au sénat, et la lecture de l'agenda des lois qui s'accumulent à l'ordre du jour leur fait lever les bras au ciel.
A 12 heures, il faut vite descendre pour une photo de notre groupe avec Eva Joly, qui tient à souligner publiquement l'exemplarité de notre parité.
12 H 45 REPAS DES QUESTEURS
Ces messieurs qui sont les grands intendants du Sénat nous invitent dans des locaux boulevard Saint Michel, nommés "questure".
Une petite course à pied dans le jardin du Luxembourg me permet d'arriver à l'heure et de court-circuiter ceux qui ont mobilisé voiture et chauffeur pour faire un kilomètre.
Le message des questeurs est celui de la sobriété: les chauffeurs non employés travailleront pour le pool ( déjà une économie de 10 pour cent des frais de taxis engagés par les autres sénateurs... Qui désormais peuvent utiliser "nos" voitures. Bon d'accord cela ne les a pas mis dans le métro, et quand le soir je me fais marcher sur les pieds dans la ligne 4, je me dis qu'à cette heure précise, peut-être un de mes collègues rentre en Citroën C 6 à son hôtel, ce qui ne fait pas avancer la cause de la planète...
Il est vertueusement question de réduire tout le train de vie, que les dotations ne seront plus que des droits de dépenses à justifier, avec des factures, qu'il y aura un plafond pour chaque menu, qu'on pourrait réduire les indemnités de frais de mandat: tout va dans le bon sens. Je ne me fais néanmoins pas des copains en signalant qu'il serait pertinent de distinguer ceux qui cumulent et ceux qui ont un unique mandat: ces derniers louent une permanence, n'ayant pas de mairie, hôtel de région ou de département. Ils assurent un secrétariat quand d'autres ont des ressources humaines municipales pour gérer leur agenda, etc.
EVALUATION DES LABORATOIRES DE RECHERCHE
La loi de 2006 a installé une agence pour ce faire, l'AERES. Le mouvement "sauvons la recherche" avait protesté, mesurant comment cette évaluation pouvait engendrer, dans l'esprit de la majorité gouvernementale, la fin de financements pour les uns, l'afflux pour les autres.
J'avais aussi interpelé le précédent directeur sur la nécessité de valoriser les chercheurs qui animent des temps de culture scientifique partagée.
Je profite donc de l'audition du nouveau directeur, Didier Houssin, pour lui passer mêmes messages.
J'attire son attention sur la mission expertise de la recherche et la nécessité de veiller à ce que les conflits d'intérêts soient sérieusement répertoriés et éliminés. Il sait de quoi je parle, il était directeur de la santé pendant la prétendue pandémie de grippe "mortelle" H 1 N 1.
A cette époque, en charge d'un rapport sur le sujet, j'avais eu à m'interroger.
Je lui fais part aussi de distorsion dans les résultats des évaluations des universités: il est avec le système actuel parfois plus intéressant de ne rien répondre que de répondre.
AUDITION DU MINISTRE WAUQUIEZ
Brillant et volubile, il sort de façon implacable "ses" chiffres sur la recherche et l'enseignement supérieur. Nos rapporteurs démontent cette fiction idéale et pointent les diminutions et carences.
Le gel des moyens, alors qu'il y a inflation, augmentation de la masse salariale et de tous les coûts revient à une baisse.
Pourtant dans dix ans 50% des chercheurs seront à la retraite, et des mesures attrayantes s'imposent pour renouveler les équipes.
La pauvreté des étudiants devient dramatique, et ceux qui travaillent finissent par décrocher de leur cursus.(35% des étudiants sont concernés)
Legendre intervient pour dire sa déception que Lille n'ait pas été retenu dans les projets "IDEX". Bariza Khiari dénonce le sort fait aux étudiants étrangers.
http://www.lemonde.fr/education/article/2011/11/16/mobilisation-croissante-en-faveur-des-diplomes-etrangers-menaces-d-expulsion_1604469_1473685.html
19H GALERIE POLKA
L'exposition annoncée a pour thème l'Afrique ( c'est la biennale de la photo à Bamako).
C'est un curieux milieu que celui de la photographie, ils sont tous là à se causer, ambiance plutôt mondaine, et peu regardent les tirages.b056A-sF-cS9Q6Ji-cQ2nxGidJoCnJH8ajdDtNE0a-Y88pE5-larEMTVohal_8Rxnw0frAiLz4kj_wJVAE3GwtB9hVe__EXnfhFnbh5tNy6PWMntnbQ
MERCREDI 9 NOVEMBRE

9 h 30 PEDAGOGIE
A la demande de plusieurs élus qui veulent mieux connaître le fonctionnement de la commission, j'ai proposé une réunion d'information pour les nouveaux. Cela est d'autant plus utile que dans cette maison les « tuyaux » se passent mal des anciens aux nouveaux, comme s'il s'agissait de parts de pouvoir à conserver. Mais à l'heure dite, il n'y a qu'un seul élu, un communiste breton : nous avons donc une sympathique conversation.
10 h 30 MARATHON BUDGETAIRE
En commission, c'est le premier rapport qui est présenté : livre et industries culturelles, et c'est J. Legendre qui le soumet au débat. Curieuses circonstances, où un élu de droite commente un budget de droite pour dire qu'il est bon, alors que la majorité va sans doute le contester en séance publique pour dire que les priorités ne sont pas les bonnes : le dialogue reste très civil. Les élus de gauche insistent pour qu'il soit fait mention de tout l'investissement des collectivités sur le sujet de la lecture.
11 h 30 RV PASCAL ROGARD ET LA SACD
C'est la société qui veille aux droits d'auteurs des créateurs de l'audiovisuel, et du spectacle vivant. Ils viennent en urgence plaider la cause du CNC dont le gouvernement veut réduire les moyens.
On en profite pour parler du passé : leur soutien inconditionnel à la répressive loi DAVSI qui ne fut jamais appliquée (Rogard me dit que c'était une transcription voulue par Jospin), et aussi leur soutien actuel à l'HADOPI. Je lui rappelle comment il avait été agressif parce que je ne m'étais pas rendue à « son » dîner d'information. Dénégations.
12 h 30 RV AU MINISTERE DES RELATIONS AVEC LE PARLEMENT
(avec chauffeur ! à cause du timing, et de l'absence de métro proche dans ce quartier... A l'arrivée, le ridicule tue : chaque « dignitaire » comme on dit est venu avec sa voiture : il faudra la prochaine fois que je tente de gérer du co-voiturage !)
C'est le ministre Ollier qui nous reçoit : il s'agit de faire connaissance, pour un bon fonctionnement de la République... et aussi probablement pour lisser les aspérités qui se sont fait jour avec l'emploi du temps bouleversé par le Sénat (Sueur ayant prolongé sa « niche ») et l'utilisation partiale de l'article 40. Jean Pierre Bel rappelle les droits de la semaine réservée aux groupes politiques, mais chacun s'engage à anticiper.
Une élue UMP représentant son groupe se trompe visiblement de lieu et s'en prend à JP Bel en citant France Soir qui dénonce le « magot de plus d'un milliard du Sénat ».
C'est l'occasion pour Bel de donner une explication : les députés ont jadis choisi que l'assemblée restitue au gouvernement sa trésorerie servant à payer les retraites ; depuis c'est le gouvernement qui les paye (ndlr : et comme il n'a plus de sous, on peut penser que cela contribue à la dette et à des intérêts payés aux banques). Le Sénat conserve l'argent des cotisations et verse lui-même les retraites, des sénateurs, comme des fonctionnaires.
Sentant que l'on s'éloigne du sujet, j'en profite pour prendre la parole et rappeler que nous n'avons pas apprécié cette utilisation inédite de l'article 40 pour un texte que le gouvernement avait eu tout le temps d'appréhender et d'éventuellement arrêter avant son arrivée en séance publique.
Malgré les deux conférences des présidents de validation de l'ordre du jour, Ollier dit que le gouvernement a été pris au dépourvu...
14h 30 AUDITION SUR L INSTITUT FRANÇAIS
Je copréside avec JL.Carrère qui pilote la commission des affaires étrangères.
En effet cet institut sous la tutelle des affaires étrangères, rend aussi des comptes à la culture puisqu'il chapeaute les attachés culturels.
L'ex ministre Darcos en est le Président et il raconte le lent démarrage de l'institut, toute son ambition pour les missions. Feuilletant rapidement le contrat d'objectifs et de moyens, j'y vois beaucoup de littérature, car au fond, il y a très peu d'argent, et des astuces de hauts fonctionnaires : dans un chapitre sur l'autonomie, ils ont le culot de mettre dans l'autofinancement de l'Institut la part des collectivités, qui, si elles sont bien présentes en cofinancement de projets, ne sont assurément pas là pour financer l'institut lui-même. Un débat documenté s'ouvre, et c'est notre ami écologiste Gattollin qui impressionne tout le monde avec la pertinence de ses questions.
16 h 30 RENDEZ-VOUS REALISATEURS DE FILMS
Même plaidoyer pour le CNC que la SACD, mais avec d'autres arguments, plus critiques sur l'évolution du CNC, et plus exigeants sur la nécessité d'un fonctionnement autonome et mutualiste. L'administratrice du Sénat ne se souvient pas que cette association avait été entendue par le passé ; en fouillant un peu, on découvre qu'ils allaient voir Ralite, célèbre communiste investi dans la culture (je comprends mieux leur large sourire quand j'ai parlé du conseil national de la résistance et de la sécurité sociale). Voilà, je trouve quelques signes politiques : les interlocuteurs changent.
17 h30
Un ami de Jean Desessard se propose de rédiger une plaquette « verte » de présentation du Sénat.
Je me contente de lui donner quelques recommandations sur cet ouvrage qui a été arbitré : pas de mention DR (Droits Réservés) sous les photos, on crédite les auteurs, et on ne plagie pas les textes d'autres brochures...
JEUDI 10 NOVEMBRE

10 h: Visite à Paris photos dont l'invitée est la biennale de Bamako. Sur place, c'est peu visible, il faut chercher les stands des africains, pour découvrir de superbes tirages, un autre œil sur la personne. Oeil du photographe d'abord, au début simple portraitiste parfois, mais œil du sujet aussi qui se voit et se montre avec ses objets préférés comme cet homme de profil sur son scooter, image de Maick Sidibé, vendue 15 000 euros.
Africaines, européennes ou américaines, ces œuvres d'art ne sont pas pour mon budget. Je demande timidement le prix d'un tirage montrant des hommes collectant les fils de cuivre autour de tas de déchets, derrière des fumées de caoutchouc: 12 000 dollars. A défaut de l'acheter, j'irais bien revoir cette galerie, mais même cela ne sera pas possible, car le magasin est à Johannesburg. Le photographe est Pieter Hugo. Le soir je lis son nom dans Libération, il est très connu.
J'enrage sur le service patrimoine du Sénat proposant de nous mettre en dépôt tous les tableaux les plus précieux, mais incapable de fournir un tirage qui montre la vraie vie, ailleurs ou ici.
Tant pis, je m'achète avec mon argent des affiches de cinéma, au moins les thèmes seront ceux de ma commission: la musique avec Woodstock de Michael Wadleigh, la peinture avec Frida Khalo, de Julie Taymor, l'école avec « Entre les murs » de Laurent Cantet.
Et puis quand même un tout petit tirage de Marc Riboud sur les enfants du Ghana, une Afrique non misérabiliste, tonique, mais qui dit quand même ses conditions de vie.
11 h30 retour au bureau (avec chauffeur...) et travail sur les courriers, encore des dizaines de demandes de rendez-vous. Puisqu'il n'y a pas de lieu pour se parler entre membres de la majorité, j'écris à JP.Bel pour l'interroger sur des points de gouvernance qui méritent arbitrage :
- Que l'on n'écrive pas « absent » de la même manière pour un élu qui n'est pas au Sénat, et un autre qui n'est certes pas dans sa commission, mais qui travaille dans une mission d'enquête, par exemple.
- Que la nécessaire sobriété de nos moyens s'accompagne de cadrage pour les dépenses, afin que les élus ne continuent pas sur d'anciens fonctionnements.
13 h repas des écologistes
Une fois de plus notre président Jean-Vincent Placé n'est pas là, il nous rejoindra plus tard: nous avons pourtant besoin de parler de notre travail, de notre stratégie. Mais il est en réunion de négociation avec le PS. Au retour le tableau me semble sombre, et conforme à ce que chacun peut entendre à la radio: Hollande a bien l'intention de construire l'EPR de Flamanville, malgré son coût et ses défauts et de poursuivre, en la diminuant peu, la production nucléaire.
14h, on sort pour aller rencontrer les associations de sans logis: Emmaüs, DAL, Secours catholique. Leurs leaders sont reçus par JP Bel Président du Sénat: ça au moins, ça change!
Du coup nous causons à quelques militants, qui n'en ont pas grand chose à faire de notre présence, et attendent du concret. Ils s'agacent de quelques élus d'autres partis venus avec leur cameraman.
15h questions d'actualité. Un sénateur socialiste que je ne connais pas vient prés de moi avec son papier s'assurer qu'il a bien 3minutes pour s'exprimer. Et bien non, c'est deux minutes et demie et c'est strict. Ainsi, chaque semaine, 10 sénateurs passent sur France 3. Une fois de plus, je vérifie que les anciens ne sont pas généreux en renseignements pratiques avec les nouveaux.
A une question de Domeizel, élu PS de ma commission culture qui s'indigne de l'utilisation abusive de l'article 40 pour empêcher que soit mise au vote la loi sur la scolarisation à trois ans, le ministre répète ses mêmes mensonges: il feint que cela aurait coûté un milliard, confondant à dessein les deux ans et les trois ans.
16h, je retrouve François Croquette, avec qui j'avais travaillé sur le Nord Sud quand j'étais en région Nord Pas de Calais. Lui est devenu attaché culturel au Québec, puis est revenu au quai d'Orsay, puis a été détaché au cabinet de JP Bel. Petite bouffée de connivence et partage de considérations éthiques, ça fait du bien. Nous échangeons sur les groupes d'amitié du Sénat, dont il serait bon qu'ils soient plus lisibles, économes, efficaces.
17h15, cette fois ci je pars tôt, ma valise à la main, en métro vers gare du nord. Manque de chance la ligne B est en grève, ce qui surcharge la ligne 4, et celle-ci s'arrête tous les 200 mètres pour des problèmes de signalisation. On étouffe, les gens se marchent sur les pieds, les grands coups de freins tassent les passagers, et les commentaires contre les chauffeurs en grève vont bon train, résonnant avec une odieuse question de l'UMP contre le droit de grève. Il faut quand même préciser que sur la ligne B les chauffeurs ont usé de leur droit de retrait pour présence d'amiante.
Je meurs de chaud, ma valise m'allonge le bras... et dire que j'ai un chauffeur...!
VENDREDI 11 NOVEMBRE

Pour moi ce sera repos, je ne serai ni à l'arc de triomphe, ni au monument de Lille. Ces hommages sont trop empreints de drapeaux, d'uniformes, de chants patriotiques, de militaires médaillés. Leur peine ne s'accompagne d'aucune leçon contre la guerre, les armes, la haine des peuples.
En 1992 quand j'avais déposé des fleurs sur les tombes des français des anglais des canadiens, mais aussi des allemands, ces anciens combattants sous le drapeau de leurs régiments m'avaient insultée.
J'apprends qu'Eva Joly ira demain déposer des fleurs au mur de la paix en souvenir des mutins. Je m'en réjouis. Mais je regrette que son équipe de campagne ne consulte personne ; j'aurais pu lui donner les cahiers du tonnelier Barthas, qui raconta si bien, jour après jour dans les tranchées, la misère, le carnage, les fraternisations, les mutins fusillés.
J'aurais pu aussi, puisqu'elle va débattre avec Guaino de l'identité nationale, lui envoyer « ma France » un petit texte que j'avais écrit en 1995 pour le journal Le Monde

LOIN DE LA BOURSE, DU BÉTON ET DES LOBBIES

MA FRANCE, ce sont des odeurs d'aubépine, des cris de marché du Nord où des accents divers vous vantent les nems, les frites ou les merguez, des vols de guêpes sur les abricots mûrs, des jeux d'écoliers enfin libérés, des pique-niques en forêt, des plages encombrées où le ressac ne domine plus les moteurs des automobilistes à la recherche d'une ultime place, où l'iode a depuis longtemps perdu face à l'ambre solaire et à la pizzeria. Cette France-là, c'est celle de l'enfance, des sensations simples, et les plus vives douleurs sont celles qu'infligent les orties ou les méduses.

Et puis, il y a notre France d'adultes, lourde de stratégies, de paroles, de colères, d'enthousiasmes, de drames, de responsabilités.

Celle où nos images d'enfance sont devenues des concepts et des enjeux : l'immigration, la distribution, le calendrier scolaire, les flux de circulation, la pollution ... Et le tableau s'est noirci: la croissance, idole vieillissante, n'apporte plus l'emploi ; l'Europe, déesse naissante, néglige des droits essentiels comme la santé, la culture ou l'information ; et à quelques heures de nos frontières on viole, on égorge, on massacre au nom de l'intégrisme religieux ou de la purification ethnique, sous le regard de militaires bleu-blanc-rouge couverts d'un casque bleu. Aujourd'hui, comme hier, dans le Golfe ou au Rwanda, notre prétendue « force » aggrave plus qu'elle ne soulage.

Alors, la France des droits de l'Homme, des trains qui arrivent à l'heure, de la baguette qui croustille, terre d'asile, de diversité et de culture, est-elle soluble dans la privatisation de la SNCF, dans les hypermarchés, dans l'égoïsme et la violence, dans les séries et jeux télévisés ; dans la mégalomanie d'un président qui veut reprendre les essais nucléaires, au risque d'une spirale atomique indomptable ?

Je ne le crois pas. Il reste au cœur des gens suffisamment d'espoir et de grandeur pour qu'à des alternances politiques, davantage mues par le rejet du sortant que par l'adhésion au programme du suivant, succède une vraie alternative généreuse. Une France qui parlerait sur la fécondité de sa démocratie.

Un Hexagone où l'expression des territoires s'imposerait à des centralismes jacobins et prétentieux.

Un espace où l'expression des habitants s'imposerait à des logiques économistes suicidaires, véritables machines à détruire l'emploi, à produire toute forme d'exclusion et de violence : refuge dans la drogue, délinquance ou vote Front National.

Une société où la culture, la parole, le débat, accouchent d'innovations, d'ouverture, de solidarité.

Faudra-t-il un déclic ? un pas de plus vers l'inacceptable des licenciements, des sans-abri, des reconductions aux frontières ? La conjonction des pêcheurs de Boulogne, des viticulteurs du Languedoc et des licenciés de GEC-Alsthom ?

Toujours est-il que notre avenir est dans cette France vigilante, où des femmes veillent à ce qu'un prétendu ordre moral ne les bafoue pas, où un évêque sort du rang, où des milliers de chômeurs s'organisent, où des milliers d'étudiants ne sont pas prêts à renoncer à leur droit à l'université, où des hommes et des femmes raisonnent autrement qu'en termes de PIB ou de compte d'exploitation.

Loin de la Bourse, du béton et des lobbies, ma France est verte, plurielle, vivante, bavarde, imaginative, impertinente. Elle est dans le cœur des gens, ceux qui ont l'ambition d'accueillir toute la misère du monde.

On n'existe que dans le regard des autres.

Mon pays se lit dans les yeux des femmes algériennes, des indiens du Chiapas, des marins clandestins du port de Dunkerque ...


SAMEDI 12 NOVEMBRE
France 3 de ma région m'invite. Comme d'habitude, le format et le thème changent jusque la dernière minute : d'abord prévue seule, je serai en débat. La semaine dernière on me disait Valérie Létard, il y a quelques jours Alex Turck, et finalement ce sera Legendre, le Sénateur UMP qui était président de la commission culture sous la droite au Sénat.

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