Bilan de 10 ans au Parlement européen

J'ai répondu aux questions du site d'informations indépendant Les nouvelles libres https://lesnouvelleslibres.com début août sur le bilan de mon mandat et les suites que je pouvais y donner y compris en termes politiques

Cette nouvelle rubrique mensuelle a pour objectif de donner la parole à différents acteurs de la vie politique, syndicale, associative française. Des personnes qui n’ont pas, ou très peu, accès aux médias dominants. Pour ce premier épisode Marie-Christine Vergiat, qui fut députée européenne de 2009 à 2019 sous l’étiquette du Front de Gauche nous a fait l’honneur de répondre à nos questions. 

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1) Votre second mandat d’eurodéputée vient de s’achever. Quel bilan tirez-vous de ces dix années passées au Parlement européen ? 

Ce bilan est plutôt positif même s’il est contrasté. J’ai appris beaucoup de choses durant ces 10 années de mandat. Au Parlement européen, on voit concrètement comment pourrait se mettre en œuvre un autre projet européen.

Le Parlement européen a beaucoup plus de pouvoirs et est beaucoup plus démocratique qu’on l’imagine trop souvent en France ; les rapports de forces s’y construisent d’abord au sein des groupes politiques, puis entre eux. Et pour mener et surtout gagner une bataille, il faut dépasser les antagonismes nationaux et chercher à construire du commun, ce que j’appellerai volontiers un intérêt général européen. Si on ne comprend pas cela, ce n’est pas la peine de dire que l’on croit à une autre Europe. J’ai aussi appris à être moins ethnocentrée, à me nourrir et à progresser à partir de l’expérience des autres.

Il y a 28 Etats membres dans l’Union européenne. Et un nombre encore plus important de peuples avec des histoires et des cultures plus ou moins différentes. On apprend à s’appuyer sur ce qui nous est commun pour aller vers un plus européen. C’est particulièrement vrai en matière sociale ;  les cultures syndicales et la construction de l’Etat providence varient d’un Etat à l’autre sans que les différences soient insurmontables et sans que la position commune ne se résume au plus petit dénominateur commun qui ne peut que tirer tous les salariés vers le bas. Donc il faut apprendre à travailler et à construire des luttes ensemble au-delà des frontières.

Mais ce que j’ai trouvé le plus difficile, le plus ingrat, est sans aucun doute l’absence de connaissance et donc de reconnaissance de notre travail, y compris pendant la campagne électorale, quel que soit nos groupes politiques d’appartenance d’ailleurs. Et c’est assez consternant de constater, et c’est particulièrement vrai en France, à quel point le fonctionnement des institutions européennes est méconnu..

2) Malgré le faible nombre des députés du groupe de la Gauche unitaire européenne / Gauche verte nordique (GUE/NGL) certains de vos combats ont-ils trouvé un écho au sein du Parlement européen ? Avez-vous pu faire passer des lois ou des amendements ? 

Aucun groupe politique au sein du Parlement européen n’a la majorité à lui tout seul. L’institution a donc un fonctionnement très différent de celui que nous connaissons en France notamment à l’Assemblée nationale où les député.e.s de la majorité suivent de façon quasi monolithique les positions du gouvernement. C’est plus vrai que jamais actuellement avec la majorité pléthorique de la République en marche. Rien de cela au Parlement européen.

Sur chaque sujet, le rapporteur, qui peut être issu de n’importe quel groupe politique (les rapports étant distribués à la proportionnelle des effectifs des groupes), travaille avec un représentant de chaque groupe politique et c’est au sein de cette équipe que se négocie l’ensemble des amendements et que se construisent des majorités, beaucoup plus diverses que ce que l’on croit généralement.

Et oui, selon les sujets, nous pouvons faire adopter un nombre d’amendements plus ou moins importants selon les textes qui sont soumis au Parlement européen et à ses commissions. C’est ce que j’ai pu faire par exemple sur les résolutions portant sur les violations des droits de l’Homme hors Union européenne et c’est ainsi que j’ai pu faire adopter un rapport sur « Migrations et droits de l’Homme » avec 6 petites voix de majorité en séance plénière.

De même, la bataille, menée au Parlement européen par la Gauche européenne et les écologistes sur la pêche électrique, a permis d’aboutir à son interdiction et de la même façon, nous avons pu sauver le plan d’aide alimentaire en faveur des plus défavorisés. Et ce ne sont là que quelques exemples.

3) Beaucoup se demandent quel rôle a un eurodéputé, pouvez-vous préciser celui-ci ainsi que les pouvoirs réels du Parlement européen ? 

Le rôle d’un ou d’une eurodéputé.e est celui de n’importe quelle parlementaire : il ou elle vote des textes législatifs, c’est-à-dire les règlements et les directives européennes. Aucun texte législatif européen ne peut être mis en oeuvre sans l’accord du Parlement européen. Les parlementaires européens votent aussi des rapports ou des résolutions par lesquelles la majorité du Parlement européen donne à voir sa position. C’est important notamment quand la Commission européenne publie des communications qui peuvent déboucher sur des textes législatifs dont elle a seule l’initiative. 

Au niveau institutionnel, on dit que le Parlement européen est co-législateur avec le Conseil représentant les gouvernements des Etats membres, c’est-à-dire que tout texte législatif doit être adopté exactement dans les mêmes termes par le Parlement et le Conseil. C’est une forme de bicamérisme.  Sans accord entre les deux institutions, il n’y a pas de texte.

On peut regretter que ces dernières années, alors que les pouvoirs du Parlement européen ont été plutôt augmentés dans les Traités, les Etats tentent par tous les moyens de le contourner et d’imposer leur point de vue. Pire, ils bloquent certaines législations européennes à défaut d’accord entre eux. On l’a vu sur le congé de maternité européen, sur la création d’un titre de séjour unique, d’un vrai droit asile européen ou sur la réforme du règlement de Dublin concernant l’examen du droit d’asile. Et, en plus, souvent, pour des raisons politiques, la majorité du Parlement cède sous la pression du Conseil.

Plutôt qu’un intérêt général européen, les Etats pratiquent l’addition des intérêts nationaux.

4) Vous avez été élue sous l’étiquette du Front de gauche. Que pensez-vous de l’éclatement de ce dernier et de la dispersion de la gauche ? 

Cet éclatement m’attriste. Les élections les unes après les autres montrent que c’est une impasse. Jamais sous la Vème République, la Gauche n’a été à un niveau aussi bas. Jamais, elle n’a envoyé aussi peu  de député.e.s au Parlement européen. Depuis 1979, date des premières élections du Parlement européen au suffrage universel, c’est la première fois qu’il n’y aura pas de communistes français dans l’hémicycle de Strasbourg. J’espère que les élections municipales seront l’occasion d’un sursaut, d’un rassemblement pour éviter de faire cadeau d’une nouvelle vague d’élu.e.s à La République en Marche et au Président de la République.

5) Comment interprétez-vous les scores, dans certains pays, des partis d’extrême-droite, notamment en Hongrie, en Pologne, ou en Italie ? 

On a oublié que les Etats de l’Europe centrale et orientale, avant de rejoindre l’UE en 2004, ont subi de véritables purges économiques et sociales, sans parler du démantèlement de leurs entreprises publiques au plus grand bénéfice des pays de l’ouest et de leurs entreprises y compris publiques. Il n’est pas surprenant que, dans ces  pays, le « modèle européen » ne fasse plus rêver.

Parallèlement, la crise financière de 2008 a permis d’accélérer la mise en place des politiques ultralibérales  avec toujours plus d’austérité, plus de casse sociale et de démantèlement des services publics. Les écarts n’ont cessé de se creuser entre États européens mais aussi à l’intérieur de ceux- ci. L’absence de solidarité européenne face aux mouvements de population consécutifs aux « révolutions arabes »  et à la « crise du Moyen-Orient » ont permis de faire des réfugiés de véritables boucs émissaires.

Et les gouvernements dits démocrates, quels qu’ils soient, plutôt que de tourner le dos aux politiques d’austérité et de combattre la montée des haines, l’ont accompagnée avec des discours et des politiques, notamment migratoires, basées sur le rejet de l’autre.

Comment s’étonner que cela fasse le jeu des nationalistes et de l’extrême- droite et qu’au final, les électeurs préfèrent l’original à la copie et ce, y compris en France. N’oublions pas notamment que Marine Le Pen a gagné 3 millions d’électeurs entre les deux tours des élections européennes. Chez nous aussi, des digues sont tombées.

6) Vous avez vécu en tant qu’eurodéputée la crise grecque et les reniements d’Alexis Tsipras en juillet 2015. Cet épisode a-t-il eu, selon vous, un impact négatif sur la dynamique des forces de la gauche radicale ? 

Oui j’ai vécu et plutôt mal vécu la crise grecque. J’ai vu comment Alexis Tsipras a été traité par les groupes de droite au Parlement européen : une sorte de mépris dont aucun autre Premier ministre n’a fait l’objet. J’ai entendu le Président de la Commission dire qu’il ne pouvait y avoir de démocratie en dehors des Traités. Et j’ai constaté combien on avait laissé Alexis Tsipras seul lors du bras de fer qui l’a opposé aux ministres de l’économie et des finances de la zone euro après le OXI, le non des Grecs. 

Peu ont vu que ces ministres ont tout fait pour pousser la Grèce et son gouvernement de Gauche radicale hors de la zone euro, voire de l’UE. Alexis Tsipras s’est trouvé devant un choix cornélien : quitter la zone euro, voire l’UE (ce que les Grecs dans leur immense majorité ne voulaient pas) ou accepter le 3ème mémorandum. Je ne suis pas grecque et je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place ou à celle des parlementaires grecs. 

J’ai juste pu constater qu’Alexis Tsipras avait conservé une majorité pour gouverner jusqu’à ce qu’il provoque des élections anticipées et qu’il a certes perdu les élections en Grèce, mais avec un score supérieur à 32 % des voix dont beaucoup de gouvernements européens aimerait se prévaloir y compris en étant vainqueur des élections. Nous pourrions avoir quelques surprises dans ce pays dans les prochaines années. 

Et si cette phase difficile pour la Gauche européenne a eu un impact, c’est plutôt en donnant à voir notre incapacité à analyser la situation en Grèce, à être solidaire et à dénoncer la façon dont les gouvernements néolibéraux, quels qu’ils soient, ont empêché toute expérience originale menaçant les dogmes européens.

7) D’ailleurs vous êtes aussi membre du Parti de la gauche européenne, est-ce un instrument viable au niveau européen pour créer un rapport de force favorable ?   

Le Parti de la Gauche européenne (PGE) est l’un des plus jeunes partis européens. Il a été créé en 2004 par des partis qui voulaient faire front contre le projet de Constitution européenne dont l’objectif était de franchir de nouvelles étapes dans la construction d’une Europe d’abord conçue comme un vaste marché.

Le PGE a beaucoup souffert ces dernières années des divisions de la gauche française et ceux qui y ont contribué portent une lourde responsabilité dans la situation actuelle alors que jusqu’alors ses partis membres avaient refusé de transposer leurs querelles nationales internes au sein du parti européen.

En 2014, nous avions fait une campagne européenne qui nous avait permis de porter le nombre de nos député.e.s européen.ne.s de 35 à 52. Je constate que, cette fois, les divisions ont conduit à l’effet inverse et la GUE/NGL ne compte plus que 41 membres. Tous les partis européens doivent améliorer leur fonctionnement et être attractifs pour les nouvelles forces sociales et politiques qui se constituent notamment à l’est de l’UE.

Pour ma part, mais c’est un avis personnel, je pense qu’une liste paneuropéenne pourrait constituer un outil intéressant pour donner à voir l’idée d’une autre Europe notamment dans les pays où le PGE et ses partis membres peinent à dépasser les enjeux nationaux.

8) Vous êtes membre du Comité consultatif de DIEM25, pourtant vous avez fait le choix de soutenir Ian Brossat pour ces élections, pourquoi lui et pas Benoît Hamon qui est lié au DIEM25 ou bien Manon Aubry ?

J’ai été élue en 2009 sous l’étiquette Front de Gauche. J’ai accepté de me représenter en 2014 car le Front de Gauche était toujours un cadre de rassemblement et c’est pour ce rassemblement des Gauches que j’ai milité en 2017 tout comme en amont des élections européennes. Ce rassemblement n’a pas eu lieu et je le regrette sincèrement car je pense qu’il a privé nos concitoyens de représentants au Parlement européen. Je n’ai pas voulu me représenter notamment parce que ce rassemblement n’était pas à l’ordre du jour. J’ai donc appelé à voter pour la liste des communistes conduite par Ian Brossat par fidélité aux militant.e.s qui m’ont toujours soutenue notamment dans la circonscription on script ion du sud-est dont j’ai été l’élue pendant 10 ans. Je ne vois pas quel autre choix j’aurais pu faire sans avoir l’impression de me renier.

9) Au vu des faibles résultats des partis et mouvements affiliés au groupe de la GUE/NGL, que faut-il changer pour que ces formations obtiennent des scores conséquents ? 

La composition de la GUE/NGL est très diverse. Certains se reconnaissent dans le PGE ; d’autres non. Certains pensent qu’une autre Europe est possible ; d’autres pensent que ce cadre n’est pas réformable. Mais quand nous devons agir au sein des institutions européennes actuelles, nos votes sont le plus souvent identiques. Alors c’est un outil précieux qu’il faut consolider.

Je constate qu’aucun parti membre n’a songé à le quitter pour rejoindre d’autres groupes politiques et que certaines forces qui l’ont beaucoup critiqué ces dernières années, siègent en son sein et en assurent même désormais la co-présidence. Je m’en félicite et je ne doute pas que ce sera un excellent apprentissage de la construction commune d’une autre Europe. 

Vu l’état de la Gauche européenne, tout le monde a intérêt au rassemblement pour sortir de l’impasse et faire front face à la montée des nationalismes et de l’extrême droite.

10) Sur le plan personnel quels sont vos projets politiques ? Envisagez-vous de reprendre le combat au niveau national cette fois-ci ?

Je n’ai aucun projet politique pour le moment. Ma vie militante a en permanence associé des combats politiques au sens strict du du terme et des combats associatifs. J’ai fait peser la balance tantôt d’un côté tantôt de l’autre.

J’avais quitté la vie politique en 2005 et ce sont des militants communistes qui m’ont convaincue de m’engager pour les élections européennes de 2009. Aujourd’hui, j’ai envie de me réinvestir dans la vie associative en profitant de l’expérience que j’ai acquise au niveau européen.

Mes ami-e-s de la LDH m’ont fait de nouveau confiance en m’élisant à leur direction et ont proposé lors du dernier Congrès en juin dernier que je sois l’une des vice-présidentes du mouvement. C’est là que j’ai d’abord envie de mener mes combats dans les prochaines années en m’appuyant sur mon expérience au Parlement européen notamment autour de la question migratoire.

 

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