VIOL: des victimes qui dérangent

Qui voudrait s’identifier à une victime de viol ? Femme ou enfant, les tabous jouent contre elle, parce que l’idée même du viol est profondément dérangeante.

L’inavouable exception

Le viol est un crime contre l’humain. Véritable entreprise de déstructuration, il nie la victime, la réduit à un objet de jouissance inanimé – au sens littéral du terme : « sans âme ». Cet abus de pouvoir par la violence, par l’appropriation forcée du corps de l’autre, viole du même coup les lois élémentaires qui régissent les sociétés humaines. Comme tout crime, me dira-t-on… Non, car dans le cas d’un viol sur mineur, c’est un tabou fondamental qui est foulé aux pieds.

Dans toutes les espèces animales évoluées, les petits bénéficient d’un statut à part impliquant bienveillance et protection. Chez l’être humain, la montée en progrès des civilisations s’est accompagnée d’une protection renforcée des mineurs contre toutes les formes d’abus, du travail précoce à la maltraitance.

Le viol fait table rase de ces prescriptions essentielles. En s’attaquant à un enfant, le violeur profite de sa vulnérabilité, abuse de sa confiance, use de stratégies de manipulation qui assurent son emprise sur un psychisme immature. Il emploie toutes les ressources de l’esprit humain pour se conduire en prédateur envers un membre particulièrement vulnérable de sa propre espèce.

  • Déni de justice

Au pays des Droits de l’Homme et du Citoyen, un long calvaire attend la victime d’un viol. Sous le prétexte d’épargner à la victime une longue et lourde procédure devant une cour d’assises, la plupart des viols sont « correctionnalisés », c’est-à-dire traités comme des délits et non des crimes. Résultat, beaucoup trop de femmes violées sont condamnées à survivre sans jamais pouvoir s’exprimer sur ce qui leur est arrivé.

Pourquoi une société moderne fondée sur des valeurs humanistes et protectrices, lutte-t-elle si mal contre les violences sexuelles, notamment envers les enfants ? Ceci, malgré le nombre effarant des victimes, malgré la gravité des conséquences sur leur santé physique et mentale. Pourquoi ne veille-t-on pas plus attentivement sur des droits proclamés à cor et à cri, et sur le premier d’entre eux : le droit au respect de l’intégrité corporelle ?

C’est simple : parce que les violences sexuelles ne sont pas tout à fait des violences comme les autres. L’absence d’empathie et de solidarité prend le dessus sur le réflexe protecteur ; la société a tendance à récuser une parole jugée gênante, sinon indécente.

Rongées par un injuste sentiment de culpabilité, les victimes elles-mêmes s’emploient la plupart du temps à enterrer l’événement. Elles espèrent sceller sous la lourde chape de l’oubli, en même temps que leurs souvenirs, la souillure et sa conséquence : un insurmontable mal-être.

  • Une omerta culturelle et sociétale

Il existe une « culture du viol » sous-jacente, que l’on pourrait définir comme un refus de conceptualiser la violence sexuelle, d’en reconnaître la réalité ou les conséquences, et d’entendre celles-ci lorsqu’elles sont révélées.

Entendons-nous bien : cette attitude n’est pas seulement celle du violeur, mais de tout notre système. En amont, on dénonce avec force et indignation ; en aval, confrontés aux faits, on élude, on doute, on classe sans suite, bref, on pratique une forme de complicité passive. Par lâcheté collective, angoisse devant l’impensable, volonté de minorer un problème qui dérange, ou parce que les autorités et les médias subissent à leur insu l’influence du discours de l’agresseur – dominant par nature…

La fréquente méconnaissance des mécanismes psychotraumatiques par les différents intervenants – forces de l’ordre, magistrats instructeurs, juges d’assises, avocats, médias et simples observateurs – achèvent d’isoler les victimes. Désemparées, sans soutien ni réconfort, elles sont ainsi réduites à un silence qui, au fond, arrange bien une société redoutant d’être confrontée à ses failles, à ses démons.

Des victimes abandonnées à leur triste sort : il s’agit là d’un processus qui ajoute de la violence à la violence, au bénéfice de l’agresseur campé dans le déni ; et tout cela renforce l’impunité des violeurs au sein d’un système resté patriarcal, donc passablement indulgent envers les pulsions sexuelles – à moins que leur caractère criminel ne soit prouvé en bonne et due forme.

  • « C’est elle qui voulait »

Tout un magma de présupposés malsains conduit insidieusement à une relative banalisation des violences sexuelles. Plus encore que la dénégation (« Elle ment, il ne s’est rien passé »), la posture défensive la plus fréquente chez les violeurs reste « Elle était consentante ». Cette formule sous-entend l’inadmissible aphorisme « Qui ne dit mot consent » suggérant que ne pas résister, c’est accepter ; qu’en pareil cas, il n’y aurait pas de « vrai viol ».

Sont ainsi éludées la capacité de l’agresseur à imposer sa domination sans violence ni menace – et à l’inverse, l’incapacité d’une victime paralysée par la terreur, la gêne, l’humiliation, ou trop faible pour oser se défendre et dire clairement « non ». L’effet de sidération est un mécanisme bien connu : cet état de paralysie qui fige le corps, brouille la mémoire et les repères spatio-temporels, empêche la victime de crier et de fuir, mais aussi de se défendre après coup, malgré les années écoulées.

Quand il s’agit d’un enfant, affirmer qu’il possédait l’aptitude physique et psychique au refus de soi, ou pire, au consentement qu’on se plaît à lui prêter, relève de la plus affreuse légèreté, sinon de la mauvaise foi.

Au-delà des considérations sur le comportement de la victime, imagine-t-on vraiment un violeur stoppé en plein élan par des protestations, et qui libérerait sa proie en s’excusant, tout penaud : « Oh, désolé, je croyais que vous étiez d’accord… » ? Les bonnes âmes qui invoquent à décharge une virilité impulsive devraient s’interroger sur ce point – et réaliser qu’un prédateur sexuel sur le point de conclure est à peu près aussi facile à arrêter avec des « je ne veux pas » qu’un missile verrouillé sur sa cible.

  • Retour vers le trauma

Autre aspect souvent mis en avant, la question du temps de réaction : « Pourquoi a-t-elle attendu pour parler ? »… Sous-entendu : une « vraie » victime laisserait-elle passer dix, vingt, trente ans avant de dénoncer un viol ?Eh bien oui ; de même que certaines ne parviendront jamais à s’y résoudre.

À un contexte très défavorable à la dénonciation, il faut ajouter la difficulté d’une procédure de dépôt de plainte, pour une victime profondément bouleversée. Il est exigé qu’elle rapporte les « faits supposés » en respectant leur chronologie et sans rien omettre ni oublier : c’est la moindre des choses en matière pénale, au regard de ce qu’encourt l’accusé.

La difficulté réside dans le fait que l’existence d’un délai de prescription empêche les victimes de trouver le temps de se reconstruire si peu que ce soit, de prendre assez de recul pour évoquer leur viol. Il s’ensuit assez souvent un discours confus, entaché d’errements, de trous de mémoire, voire de divagations. Le cerveau n’aime pas qu’on le conduise sur les sentiers d’un souvenir traumatisant ; pour éviter la reviviscence du choc, il cherche à se dérober, emprunte des chemins de traverse. Et la confrontation avec l’agresseur au tribunal est une épreuve si douloureuse, si violente en soi, que beaucoup de victimes ne peuvent se résoudre à l’envisager.

Si certaines réussissent à porter plainte et trouvent le courage de se porter partie civile lors du procès en assises, d’autres en sont empêchées par la prescription. L’agresseur peut se prévaloir du « droit à l’oubli », même si la victime, elle, n’oubliera jamais…

  • Pourquoi le viol doit devenir un crime imprescriptible

En dehors du fameux « droit à l’oubli » et de l’absence matérielle de preuves, l’un des arguments les plus fréquents contre l’abolition de la prescription pour les victimes d’agressions sexuelles est le caractère exceptionnel de l’imprescriptibilité, réservée aux seuls « crimes contre l’humanité ».

Le viol n’en fait évidemment pas partie – malgré son caractère spécifique : il s’agit en effet d’un crime auquel on survit, en restant toutefois profondément marqué ; les conséquences à long terme sur la victime elle-même, mais aussi sur ses proches et notamment ses propres enfants, peuvent être dévastatrices.

C’est en ce sens que la possibilité de parler, d’obtenir justice et apaisement, même très longtemps après les faits, devrait être regardée comme une nécessité vitale pour la société toute entière.

 

Marie Claude BARBIN

Extraits de "L’enfant et le prédateur" disponible sur Amazon.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.