Il y a cette image, filmée, dans le jardin, M. marche lentement à travers les fils blancs de l’installation d’Edith, la lumière est orangée, il fait beau comme chaque fois, l’araignée si on veut qui prolonge sa toile, installe ses lignes, un horizon et je pense, parce que je suis un peu obsédée, à la jeune fille qui dit qu’elle n’a rien à apprendre des vieilles et dessine à merveille les violences faites aux femmes par les dieux, elle sera transformée en araignée par Athéna, je pense aux formes chez le poète latin qui sont à la fois figées et jamais elles-mêmes, qui excèdent leur forme et y sont pourtant absolument, atrocement soumises.
N. reproduit un Maillol, au fusain, dans la bibliothèque.
M. marche entre les fils et non loin est le fil rouge de l’eau, plein de fer, l’eau ne bouge pas, immobile reçoit le soleil, trois ronds violets de soleil.
Denis filme.
Le jeune homme est flou à l’image, après, quand on regarde.
Il y a ces photos que nous prenons des mots cueillis jusque-là.
Les noms des choses, des fleurs, des écorces calligraphiés en arabe.
Les mots cueillis et rendus ici et là, au jardin, passés par la main.
Le liquidambar dont on a le nom en latin arabe anglais et espagnol.
Une fleur de camélia.

Les mois d’hiver, dit M., avant l’asile et avant Bayonne, les mois d’hiver passés à La Chapelle - où la mairie de Paris a installé ses pierres, pour qu’on n’y dorme pas.
On était mieux dehors, avec toute l’aide reçue des gens comme toi, on était mieux dehors que les petits qui dormaient dans les hôtels pleins de puces, très sales.
On a reçu de l’aide. On a reçu à manger, des explications, des paroles, des encouragements.
Chaque jour.

Le jour où les dirigeants du G7 se serrent la main dans le décor idyllique d'une station balnéaire sicilienne, deux mille deux cents personnes sont secourues en Méditerranée par des garde-côtes italiens et des navires de la marine marchande déroutés de force pour sauver des vies en mer.
Merveilleux théâtre antique de Taormine, poignées de main entre dirigeants, qui seront demain commentées largement - ou pas.
Mille quatre personnes secourues par l’Aquarius débarquent à Salerne loin des regards. La veille du G7, trente cinq personnes, dont une dizaine d’enfants, se noient en Méditerranée.
Mais rien.
Des pierres sous le pont de la Chapelle.
Des empêchements à l’aide qu’on porte et veut porter, des empêchements de plus en plus assumés.
Des policiers qui nettoient, débarrassent, font circuler, chassent, contrôlent, arrêtent.
Et cette pétition de femmes qui disent disparaître de leur espace public du dix-huitième arrondissement parisien.
Plainte adressée à la mairie de Paris et relayée par Le parisien.
Les responsables sont les hommes, disent les plaignantes, ils sont nombreux dans ce quartier. Et ils sont musulmans.

De nombreux hommes tentent d’entrer dans le centre, à la Chapelle, que la Mairie de Paris a prévu d’une capacité d’accueil insuffisante, ces hommes et enfants ont fait naufrage en Méditerranée après qu’ils ont été torturés en Libye ou dans le désert, ils remercient, c’est comme ça que j’ai survécu, avec des personnes comme toi qui m’ont porté à manger chaque jour, m’ont parlé et aidé dans la rue. Jane qui a aidé et aide dans la rue le dit : jamais un geste un mot jamais un regard déplacé. Les hommes en question ont seize ans, vingt ans, vingt-quatre. La plainte s’envenime, l’hystérie de Frankfort est loin et la campagne pour les élections présidentielles nous a, étonnamment, un peu épargnés, l’hystérie de Frankfort et celle du burkini sont loin, il nous en fallait une autre, semble-t-il - elle a été lancée par deux associations, SOS La Chapelle et demain Le Chapelle.

Nos responsabilités sont immenses et les moyens de l’Aquarius limités.
Nos responsabilités sont immenses - mais nous ne sommes pas fatigués.

Comment comprendre que seuls les éducateurs qui nous interrogent n’imaginent pas comment nous vivons en Guinée, demande l’enfant dont la minorité n’est pas reconnue. Tout le monde comprend. Seul l’éducateur ne comprend pas. Il dit : quel âge as-tu ? Quel âge a ton père ? Combien as-tu d’anniversaires ?

Après le séjour chez Thomas, où l’angoisse, comme disait Philippe, est passée de la minorité reconnue-non reconnue au passage du niveau 2 au niveau 3 d’un jeu de stratégie, la chambre d’hôtel de la rue de l’asile Popincourt a tout fait dégringoler de nouveau. Tu pouvais t’entraîner au foot, enfin ? Tu n’as pas assez de souffle. Tu pouvais rejoindre un atelier de montage de petits films amateurs ? Tu crains ne pas être assez isolé au regard de tes évaluateurs. Tu crois qu’on te suit dans la rue, tu es figé à l’hôtel qui pue, en attente de notification. Il y a tout dans ma tête, ma tête me fait mal, et les yeux. Je ne me sens pas très en forme pour le Ramadan mais le midi je ne sais pas où il faut manger. Les draps sont sales à l’hôtel, je n’en veux pas d’autres, on pourrait me faire quitter le dispositif si on voyait que quelqu’un m’a donné un drap.

Tu ne peux te plaindre à personne et on ne peut te plaindre à personne sans risquer de te faire quitter le dispositif qui t’évalue et prend son temps.
 
Avec Thomas, au téléphone, quand on raconte la maltraitance de l’institution, on fait la part des choses : les aberrations du découpage entre associations partenaires de la ville de Paris (et la palme à qui loue les hôtels, odeur insupportable, les éducateurs ne peuvent pas rentrer dans les chambres sans se serrer le nez mais ne semblent pas choqués que les gamins y dorment) et la bêtise ou l’inculture personnelle de qui croit qu’on fête partout dans le monde son anniversaire, entouré de son père, sa mère, ses soeurs, ses frères.

Alors, le premier soir dans l’hôtel : qu’est-ce qu’on va faire ? Les larmes, brusquement.  Elles enflent. Ne s’arrêtent pas. Après ton départ à l’âge de neuf ou dix ans de la maison paternelle, après les boulots très durs, les camions dans le désert, ce que tu peux en dire et ce que tu ne peux pas encore en dire, après la mer d’étain et on te bat pour que tu entres dedans, après l’Espagne et les nuits de Paris, la peur folle qu’on t’a faite à Pau, après toutes les violences, tu sanglotes à l’hôtel comme un petit enfant : qu’est-ce qu’on va faire, comment je vais faire, je suis fatigué, fatigué.

L’éducateur te posait les questions et il ne voulait pas tes réponses. La mort de ta maman, le rejet de ton père qui a déclaré il n’y a pas longtemps à Monsieur K. tentant de recevoir de lui le certificat original de ta naissance qu’il ne se reconnaissait pas d’autres enfants que ceux qui étaient autour de lui, les exils, la perte de l’ami qui t’a conduit en Europe, les chocs, tout revenait. Tout revenait et tu l’offrais à l’éducateur qui t’évaluait, tu lui disais tout à voix mi basse et réfléchie, tu cherchais le plus juste, comme tu sais faire, il te pressait, il ne voulait pas ça, il ne voulait pas du récit, il se moquait du récit, il voulait des dates et il te posait des pièges, il vérifiait, soupçonnait, tu offrais un récit et on le jetait par terre, c’était le cadeau de toute ta vie que tu faisais et on le jetait par terre, les sanglots étaient déchirants au téléphone, qu’est ce qu’on va devenir maintenant, à qui je vais raconter, à qui.

Tu veux mon histoire, prends mon histoire, prends mes hésitations.
Tu ne veux pas de mon histoire mais tu la demandes quand même ?
Qui sont ces gens-là qui posent des questions pour ne pas écouter les réponses ?
Dis, qui sont ces gens-là ? 
Sanglots.
Dormir la fenêtre ouverte.
Il y a là-dedans des maladies, il y a dans l’odeur des maladies.
Plus tard une voisine t’a donné serpillères, éponges, lessives.
Tu as nettoyé la chambre.

Mercredi soir la réponse est tombée : tu n’es pas mineur. C’est ce qu’ils ont décidé.
Echo à tes larmes de la semaine dernière, les miennes coulent et tu les entends. Elles m’ont surprise.
C’est la bataille numéro deux qui commence, dis-tu, on en est là, maintenant, on ne va pas pleurer.
On va faire le recours.

Auparavant, non loin de Bayonne, au jardin du mercredi, on faisait le tour du jardin avec M., on était pris dans les filets très doux et très flous d’Edith qui a installé son oeuvre géante d’un arbre à un arbre, on prenait le temps, M. photographiait un arbre, un chemin, une fleur, un bout d’écorce, de ciel, de lac, de tourbière.
Qui fait du bénévolat, en France ? Les jeunes, les étrangers, les plus vieux ?
Tout le monde peut.
M. raconte qu’il s’est engagé comme volontaire dans une association qui lutte contre le réchauffement climatique.
Le climat, jamais j’avais entendu avant. J’aimerais un cours là-dessus, qu’on m’explique mieux. Dans un français qui ne prend pas le train. Ou en arabe.
On rit du train que prend la langue.
On trouve dans le jardin N., elle dessine selon modèle.
Corinne et Denis se promènent.
Tellement de gentillesse, on s’en fait la remarque une fois de plus.
Les autres ne sont pas là, c’est Ramadan.
Oh ils peuvent venir et dormir à l’ombre des arbres. 
Ici, pas besoin de faire quelque chose, dit Corinne.

Et cet ami débouté de l’asile qui a trouvé un ami avec qui se marier ? Deux hommes ensemble. Ce qui fait bouger drôlement les lignes : M. en rit encore. C’est pas rien, de faire ça. Ils sont homo ou pas ? Peu importe, d’accord. S’ils sont homos ou s’ils ne le sont pas. C’est bien de faire ça. Je comprends. Et c’est quand même incroyable, la vie.

On marche encore, le soleil s’est levé pour de bon, et si on a quitté les fils d’Edith et d’Arachné dans les bois, entre les branches, le fouillis des hautes herbes, les pollens blancs et cotonneux des graminées qui volent, on est encore dans une forme bienveillante de flou. Ah c’est pas ici qu’il faut venir chercher des fixations, des figements, des formes dures, posées, plantées. Ici, tout apprend à bouger.

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