«Il n'y a pas de problème»

... jusqu’à ce que, enfants ou pas, bientôt, bien sûr, ils ne le soient plus. Un sceau. Une légalisation, une autre. Deux ans après, on en est à deux légalisations nécessaires, peut-être une troisième, sur des papiers d’Etat Civil qui sont déjà supplétifs, qui viennent à la place des premiers...

Combien de temps vous allez me tenir le pantalon pour que je rentre dedans ?
Il y a un moment, je devrais m’habiller tout seul.
Si on me laisse utiliser le micro-onde, je n’ai pas besoin de psy.
Je ne suis pas fou, ce sont les choses qui sont folles.

Jusque-là il n’a rien revendiqué, il a attendu, à la bouche l’expression conclusive, après réussite ou après échec : il n’y a pas de problème. La suite : longue liste de tous les risques, des risques que les risques passés et dépassés rendent crédibles, hélas, les risques ressassés, jusqu’à ce qu’ils semblent délirants. La longue répétition des risques à venir et prévoir.

Je veux manger à l’heure qui me convient.
Je n’ai pas rendez-vous à la préfecture alors que je suis majeur dans un mois.
Je veux un appartement.

La malveillance de mes éducateurs, question de caractère. Voyons un peu, disons-nous, pourquoi ils ne tiennent pas compte de ce que tu dis. Non, tranche l’adolescent qui jusque-là a toujours tout compris, toujours tout voulu comprendre, non, c’est question de caractère. La personne en face de moi ne veut pas que je gagne mon contrat.

Je vais bien mais j’ai les maladies dans mon sang.
Je vais bien mais ils ont vendu mon sang.
Ils m’ont vendu.

On dit à l’adolescent : ne ressasse donc pas, ne répète pas, n’imagine pas.
Lui qui a dû tout savoir imaginer. Qui a dû tout imaginer, même l’inimaginable.
A imaginé à la place de ceux qui se sont montrés, à chaque étape de son parcours, le faisant tourner en rond, de quête de signature en quête de signature (si untel a signé je peux signer mais il ne signera que si j’ai signé, boucle aberrante), qui se sont montrés, donc, dépourvus d’imaginaire.

Il a imaginé à la place de tout le monde. A anticipé. On l’aidait à anticiper, on assiste à la suite folle de tout ça, ou plutôt, à ce que font, à force, à l’anticipation, les anticipations sans erreur, admirables, ce que fait, à force, à l’âme, la force d’avoir toujours des réponses rusées à des questions tordues. Toujours debout, le garçon, il n’y a pas de problème, deux fois peut-être des larmes, deux fois seulement, et une fois, il y a un an et huit mois, la fuite, salvatrice, suivant son intuition, évitant la prison où ce département, qui doit protéger les enfants, allait, comme il y envoie d’autres, l’envoyer. Suivre toujours l’intuition, jusqu’à ce jour où on te dit : attention, ton intuition, c’est du délire, n’imagine pas, n’anticipe pas, calme-toi.

Il n’y a pas de problème.
J’irai bien si j'avais un four micro-onde le matin pour faire chauffer mon bol.
Un psy contre la folie des autres ?
Un psy pour supporter la folie des autres ?

Tu te souviens, tu comprenais que le chemin A était barré pour raisons illégales mais généralisées, ce n’était pas une violence qui t’était adressée, on allait emprunter B, en faisant en sorte que C, que D, on ouvrait des pistes, il fallait anticiper, tu anticipais plus que nous tous.
C’était une lutte, la lutte de la minorité.
A peine gagnée, il fallait commencer celle de la majorité, celle des papiers. Tu avais des coups d’avance, sur nous et sur l’administration, en face, gamin que tu étais.

On ne va pas me tenir le pantalon longtemps.
Je vais rentrer dedans tout seul.

Les mineurs peuvent se voir attribuer, à cause de leur vulnérabilité et de la loi qui le dit, une protection que les personnes qui fuient la guerre (à l’exception des guerres climatiques, économiques) peuvent aussi se voir attribuer. En raison de leur vulnérabilité, qu’on imagine désirable puisque susceptible d’être protégée, les demandeurs d’asile sont malmenés, Dublin II, III, bientôt IV. Les enfants, on n’imagine même pas. Avec les enfants, il est question de chercher les preuves, les signes, les marques. En quête (incessante) de ce qui les fait enfants ou pas enfants. Jusqu’à ce que, enfants ou pas, bientôt, bien sûr, ils ne le soient plus. Un sceau. Un label. Une légalisation, une autre. Deux ans après, on en est à deux légalisations nécessaires, peut-être une troisième, sur des papiers d’Etat Civil qui sont déjà supplétifs, qui viennent à la place des premiers. Attention, l’encre, qu’elle soit un peu en relief, un peu comme ci, comme ça. Les majuscules. Dire qu’on est fous, c’est peu.

Enfant, reconnu, plus pour longtemps, tu as 18 ans dans quelques mois, tu ne peux pas, trop enfant, te servir du micro-onde. Tu peux comprendre tout ça comme tu as toujours tout compris, tu peux jouer, il n’y a pas de problème, tu es d’accord pour jouer le jeu, et tu vas le gagner. Tu es encore d’accord, tu es d’accord toujours, toujours, et la date de majorité approche. Les repas sont manqués. La fatigue est lourde. Aux paroles sans amabilité qu’on t’adresse, tu en retournes de légèrement arrogantes. Tu t’excuses. Te calmes. Tu reviens. Une fois, deux fois, je ne vous lâcherai pas, c’est exactement ce qu’on disait il y a deux ans, on ne les lâchera pas, les fous, ceux qui nous rendent fous.

Cette sorte d’ordalie : si tu es un enfant tu vas le prouver par l’épuisement. Si tu n’es pas épuisé, tu n’es pas un enfant. Dehors. Ou épuisé ou dehors. 18 ans, cette frontière, ces traces et ces preuves à rassembler, contre lesquelles toutes les mauvaises volontés du monde s’unissent. L’acharnement contre un millier d’enfants en France. Il faudrait comprendre, là.

L’enfant est tellement enfant, il est inouï, il est seul, il est l’objet idéal de mon métier, moi éducateur.trice pour enfants, peut-être c’est trop, il est à la place même de mon métier, c’est éblouissant.
Et il arrive avec tout ce que je ne comprends pas.
Moi j’ai un contrat précaire, je reçois des ordres, l’inspecteur.trice ne me respecte pas, les services ne s’entendent pas, j’ai accès à des informations tronquées. Si j’essaie d’y voir plus clair, d’y voir en entier, je serais, aussi impuissant.e, encore plus fragile. Il y a tout ce que je ne peux pas comprendre.
Moi, je ne peux pas vivre à Paris, impossible de m’y loger.
Le gamin qui était l’exemple même (tellement que je ne pouvais que le nier) de l’isolement, de la vulnérabilité, réclame à présent des produits de qualité, il ne veut pas les vêtements récupérés, il veut manger à ses heures, dormir à Paris, pas en foyer, mais dans tel ou tel arrondissement. Deuxième perplexité. L’enfant venu de nulle part, comme en surprise, devient adolescent. Un qui sait beaucoup de choses, qui anticipe.

Si seulement on me mettait dans un appartement.
Toujours pas de rendez-vous à la préfecture, ils vont me gâter mes papiers.

Ils étaient un phénomène, ils deviennent des ados.
Des ados qui anticipent, les éducateurs n’y comprennent rien.
Arrêtons-nous un instant : personne n’y comprend rien.
Ils sont un phénomène, venus d’Afrique de l’Ouest, nombreux, dit-on, en réalité pas tant que ça. Le phénomène étonne plus que le nombre. Que viennent-ils chercher ? Que fuient-ils ? Pas la guerre, ou alors on sait pas ? Il y a des guerres qui n’ont pas de nom, des conflits dont on ne parle pas ? Le manque d’espoir ? Il en faut, de l’espoir, pour fuir ainsi. La misère - mais quelle énergie dans la misère, et que faire de l’or de l’aventure ? On ne sait pas très bien concilier les deux, misère et désir d’aventure, on ne comprend pas et on veut comprendre, on veut comprendre vite, on veut comprendre trop.

Si on pouvait juste regarder. Ne pas comprendre, regarder. Le phénomène, et chaque adolescent-héros, dans les yeux.

S’ils ont choisi le voyage, ils disent qu’ils préféraient, à la désespérance au pays, le désert, la mer, les centres de rétention, les embrouilles, les zigzags des administrations d’Europe.
Parfois ils le chuchotent, tout de suite - ou longtemps après : ils ont vu la mort.
Ils disent qu’ils sont des soldats. Les aventuriers se sont aventurés. Chacun est arrivé héros, bien singulier. Ils étaient des forces, une force ne va pas forcément avec une cause, avec des causes, une force n’est pas forcément dirigée, motivée. Ils étaient des forces, et ils sont arrivés. Sont arrivés héros et comme des héros ils le savent, soudain, ils sont hyper mortels. Ils sont seuls, ils sont hyper mortels. Ils sont dehors, dans les hôtels malsains, des centres, quelques maisons solidaires, dans des foyers, ils attendent, ils savent ce qu’ils ont vécu, les coups, le chaud, la soif, la peur, et tout le reste, qu’on ne dira jamais.

Je n’ai plus de Guinée.
Quand j’aurai mes papiers, j’irai au pays, le visiter.
Il faut avoir ses papiers pour choisir de partir au singulier.

A leur tour de ne rien comprendre, plus ils comprennent ce que font les administrations, plus ils comprennent le temps qu’elles font perdre, moins ils comprennent ce qu’ils ont été et mené jusque-là. J’ai traversé le désert, j’ai passé la mer, avec les sanglots et la rage. Pour qui, pourquoi. Plus ils s’approchent des papiers, plus les papiers s’éloignent. Moins ils comprennent le phénomène qu’ils ont été, les petits soldats-héros qui sont passés par les pics d’aventure.

Les fatigues se sont accumulées - et les patiences. Les sagesses, aussi. Il y avait ce stock de patiences et sagesses, on se le gardait comme ça, il n’y a pas de problème, c’était prévu, jusqu’à la réussite, jusqu’aux papiers. De héros on deviendrait élève, apprenti, électricien. Soudain, on dit qu’on ne peut pas continuer. Je n’irai pas plus loin. Une fois de plus, on ne me dira pas non. On ne me fera plus jamais tourner dans le vide, d’une institution à une autre, d’un mec qui me parle mal à un autre qui croit que je suis tout petit garçon. On ne me fera pas rentrer de force dans un pantalon, je suis grand pour m’habiller tout seul. Soudain, je m’assieds, je décide de ne pas continuer.

Calme-toi, n’imagine pas, n’anticipe pas, ne crois pas au complot contre toi. L’institution s’inquiète, tu es hyper nerveux, tu l’es, tes craintes sont excessives. Soudain, l’institution prend soin. A sa façon, qui est, parfois, façon violente. On va te faire dormir, on te dit que tu vas rester là. Tu es pieds nus dans la pièce où attendre l’infirmier, toi qui voulais un micro-onde pour réchauffer tes petits déjeuners. La pièce est entre-baillée. Tu vas te sauver, ce ne sera pas la première fois. Il y a dans l’élan de la fuite, pieds nus dans les rues de la ville, tout l’élan qui te revient. On te rattrape.

Il n’y a pas de problème.
Je vais bien, je vais dormir, dormir, puis me relever.

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