Histoire vraie, de Conakry à Ixelles, après Irun et Poitiers

La route, c’est fini, Espagne France Belgique Allemagne et demi-tour. Europe est une terre avant une autre terre, mais il n’y a pas d’autre terre, Europe n’est qu’une étape avant un but mais il n’y a pas d’autre but. On est arrivé à la fin et on tourne dans la fin comme dans une cage.

Les histoires qu’on aime, dont on a besoin, qu’on reçoit et qu’on raconte, ont la structure des histoires qu’on connaît déjà : contes, contes cruels, épopées. Ici on trouvera une enfant en danger, en aventure, quelques personnages adjuvants, comme on disait à l’école, quand on apprenait le schéma actanciel, joyeusement oublié. Dans les histoires qu’on aime, celles d’autrefois et d’aujourd’hui, une question est posée. Oedipe souvent dénoue l’énigme - on ne peut pas dire que ce soit la meilleure idée qu’il ait.

Une nuit d’insomnie au bord du Clain, à Poitiers. Le corps devenu passage, si vif passage qu’il faut le dire, il y a dedans, dans le corps et la nuit, quelque chose d’effrayant. Le tulipier par dessus la rivière embroussaillée et grise, tiède. Ce coup de fil, au petit matin. Le coup de fil porte les ingrédients d’une bonne histoire. Au coeur de l’histoire racontée au téléphone, une enfant. D’Irun, Poitiers et Bruxelles, chacun dans sa chambre ou cuisine du petit déjeuner, nous sommes projetés, par ondes électromagnétiques, au coeur de l’histoire dans laquelle il y a, comme protagoniste principale, une enfant, 15 ans, venue de Conakry. D’Irun on nous dit, au téléphone : un ange, une perle, un diamant, on ajoute : brut. Un diamant brut.

Le diamant brut avait quitté son pays pour en remonter d’autres, territoires après territoires, territoires sans nom et sans spécificité sinon du point de vue des plus ou moins grands dangers qu’on y rencontrerait, ici le viol, ici le feu du soleil, là les policiers jetant des pierres, la noyade, les centres, puis le vide total parce qu’il n’y a plus de route. La route, c’est fini, Espagne France Belgique Allemagne et demi-tour. Europe est une terre avant une autre terre, mais il n’y a pas d’autre terre, Europe n’est qu’une étape avant un but mais il n’y a pas d’autre but. On est arrivé à la fin et on tourne dans la fin comme dans une cage.

L’enfant, 15 ans, le diamant brut, appelle au secours. Appelle Irun au secours parce qu’Irun a croisé sa route et Irun au petit matin appelle à son tour au secours. Le diamant brut ne sait pas dans quel pays elle est arrivée, y est arrivée avec deux adultes qui ont disparu voici trois jours. Le diamant brut, dite l’ange à Irun, est enfermée dans une pièce dont elle n’a pas la clef, si elle sort ne rentrera plus, les adultes parents ont disparu, le pays sans nom d’Europe les a mangés. Irun géolocalise l’enfant par téléphone portable, voici l’adresse, porte de Namur, Ixelles. La rue, de tel à tel numéro. Belgique donc. Irun dépêche des éclaireurs de Belgique contactés de Poitiers, les éclaireurs de Belgique crient, dans la rue, aux fenêtres, le prénom du diamant angélique. L’enfant fermée ou dedans ou dehors, pas de passage possible dans un pays qui n’a pas de nom et ne permet, puisqu’on est arrivé, lui non plus, aucun passage. Le piège, et la panique. D’Irun à Poitiers à Ixelles on se fait passer l’histoire à trous, on a très peu de choses pour ravauder les trous, on fait avec le très peu, on ajoute des éléments, des hypothèses, les éléments-hypothèses débordent l’histoire, par le bas, par le haut, c’est l’endroit fourmillant de la croissance des histoires et on est, Irun, Poitiers et Ixelles, heureux de la croissance fourmillante des histoires parce qu’on sait que jamais aucune histoire n’est une somme chronologique stricte de personnages, psychologies, d’accidents.

Tout ce monde, d’autres encore, autour d’une enfant passée à Irun, accompagnée de cousin cousine, tout ce monde, malgré les éléments chaotiques de l’histoire, autour d’une enfant qui est un ange, un diamant brut, toutes ces mains, ces oreilles et ces bouches, d’Irun à Ixelles, pour faire passer, écouter, pour comprendre - et pour joyeusement ne pas comprendre. Tu as ici les continents, les mers, les dieux et les forces contraires, tu as ici les empêchements, les flots vagues flux toutes les grimaces et tu as une personne, pas un flot de personnes, une personne, une perle précieuse, comme on dit à Irun, suivie d’ici à là, suivie sauvée par un groupe de personnes qui ne se connaissent pas mais suivent sauvent ensemble, sauvent une personne, ouvrent les portes, rusent avec les portes, tu sais, ces petites cales qu’on peut coincer dedans pour ouvrir quand on ne peut plus ouvrir. Toutes, qui suivent sauvent ensemble, un, une, chacun, chacune.

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