L'ASE contre l'ASE

Quand on se présente avec un enfant qu’on accompagne et dont les institutions préfèrent qu’il ne soit pas accompagné, qu’il porte bien son nom de Mineur Non Accompagné, la première question, la même : qui êtes-vous ? Avant bonjour, avant l’accueil, avant tout - et la question est crispée.

1/ ASE contre ASE. Contre un adolescent, tout juste 16 ans, aujourd'hui reconnu mineur par la juge des enfants de Bayonne, protégé par le département,  la plainte initiée par l'ASE à Pau, au mois de mars, est suivie par le Procureur : le jeune aurait, pendant les 15 jours où le département l'a nourri avant de lui prendre, en guise d'évaluation, ses empreintes, escroqué le département. En effet, comme celles de tous les enfants qui prennent cette route, ses empreintes le disent majeur en Espagne. On ne revient pas sur les mauvais traitements (CRA, mise à la rue, non convocation chez la juge des enfants qui lève l'OPP qu'un procureur, à Rodez, avait d'abord décidée). On ne revient pas, mais on note ceci : l'audience en correctionnelle est prévue le 13 septembre 2018. A cette date, pensent l'ASE et le Procureur, sans doute l'enfant sera loin. D'ailleurs le DG des Solidarités au département 64 nous l'a dit au mois de juillet : ces plaintes sont préventives, elles visent à ce que personne ne recommence, on ne pense pas sérieusement obtenir les 10.000 euros demandés d'un jeune homme guinéen sans représentation ni moyen sur le territoire.


2/ Appel. Quand la juge de Bayonne reconnaît malgré tout l'enfant enfant en juin 2018, ni le procureur ni l'ASE ne font appel de son jugement. Ils le pourraient, ils ne le font pas.


3/ Le 13 septembre. L'enfant est là et des personnes dont on ne sait pas bien qui elles sont (ce sera la grande question : "d'ailleurs qui êtes vous ?", à la fois question agressive et inquiète, la même question, chaque fois, à chaque éducateur, éducatrice), des personnes dont on ne sait pas très bien qui elles sont lui ont prévu un.e avocat.e. Les personnes se sont débrouillé.e.s pour que les éducateurs.trices chez qui l'enfant est placé le conduisent chez l'avocate, une éducatrice l'a fait, Nathalie, après ça l'avocate a eu quinze interlocuteurs.trices, a renvoyé plusieurs fois à l'ASE la convocation au tribunal.


4/ Juge contre juge. Le 12 au soir, deux coups durs. Le premier : quelqu'un,  on ne sait pas qui, a demandé un rapport à la PAF. A envoyé les papiers du mineur reconnu et protégé à la PAF en vue de l'audience. Si les un.e.s et les autres nous pensions qu’un juge des enfants qui avait jugé l’enfant enfant ne pouvait pas être déjugé par un juge au pénal, nous nous trompions. La PAF a donc analysé les papiers de l’enfant qui vit au foyer de l’enfance et va au lycée - et parmi  les soupçons habituels, le délai de transcription au registre d’état civil, des dates qu’on trouve non coïncidentes, la France ne veut décidément pas reconnaître les actes d’état civil guinéen, on peut rire un peu : la PAF juge le document soupçonnable parce qu’une phrase commence par une majuscule, Au fond. Et la suivante, à la ligne, par une minuscule, vu que… Oui oui la PAF fait la différence entre majuscules et minuscules.


5/ "Qui êtes-vous, d’ailleurs ?" Deuxième coup dur : l’avocate, après quinze coups de fils (à des éducateurs.trices différent.e.s) parle, au téléphone, au chef de service du foyer. À qui quelqu’un a dit (dans cette histoire on rêve de dire les noms, on se retient pour de bonnes raisons) qu’il n’y aurait pas de problème, le juge se déclarerait incompétent puisque l’enfant était mineur. Le chef de service annonçait donc qu’ils ne conduiraient pas l’enfant à son procès. Il n’ira pas. De toute façon, il n’y a personne pour le conduire. Alors là on se pince, avec l’avocate. "Mon enfant, tu es convoqué au tribunal mais moi, ton représentant légal, je décide de ne pas t’y emmener". Les soutiens, dont on ne sait pas qui ils sont (« qui êtes-vous, d’ailleurs, pour que je vous parle ainsi » - la question est posée après un bon quart d’heure de discussion et d’emportement), appellent le chef de service. Ou plutôt : un soutien appelle le chef de service. C’est tout à son honneur, le chef de service répond longuement malgré la tension de l’échange. Il en dit, des choses. À on ne sait pas trop bien qui, d'ailleurs, « qui êtes vous d’ailleurs ? »


6/ Procureur contre procureur. Le 13, quand on arrive à Pau, on apprend assez vite, par l’avocate, que ce n’est pas l’ASE qui a demandé le rapport de police, l’authentification des papiers par la PAF. Qui, on le note, a fait vite cette fois : trois jours. Certains adolescents que je connais attendent depuis huit mois l’analyse de leurs documents d’état-civil. On ne savait pas, la veille, en parlant au chef de service, que ce n’était pas l’ASE. Il faut dire que l’ASE avait tout fait pour qu’on croie que c’était elle qui. Cette exigence : qu’il n’y ait personne pour accompagner l’enfant à Pau. Qu'on ne voie pas de façon si évidente l'ASE contre l'ASE. Mais on voit le mal partout. En fait, c’est plus simple. C’est le procureur qui a demandé l’analyse des documents. C’est plus simple : un procureur, après que la juge des enfants a reconnu un enfant mineur à Bayonne, n’a pas fait appel et le même procureur, puisque Pau et Bayonne sont sous la même responsabilité, le soupçonne de majorité. D’ailleurs, les policiers, dans le rapport, s’inquiètent : « de nouveau, écrivent-ils, il semble qu’il soit protégé par l’aide sociale à l’enfance ». On ne peut pas s’empêcher, on forme, l’espace d’un moment, des images : des policiers costumés, de foire, des monstres, sortes de géants ou marionnettes, pleins d’affreux Alpha Condé, dirait M, cherchant à débusquer les enfants qui n’auraient qu’une idée, se faire abusivement protéger par des départements, pleins de départements, par des départements après d’autres départements. On rit.


7/ Chef de service. La veille, au téléphone. Il ne pouvait pas dire, il voulait dire, il était comme tout le monde, il se réfugiait derrière les choses qu’il savait (l’organigramme), attaquait un peu parce qu’il se faisait attaquer (« qui êtes-vous, d’ailleurs », « il faudrait d’abord que vous y compreniez quelque chose »), se défendait (« ça, c’est pas mon boulot »), en vrai nous en étions à : « je ne sais pas et je sais très bien », et à : « je fais mon métier, vous vous êtes militante », mais soudain, et ça, ça s’appelle de la bonne volonté, on a réussi à s’entendre : l’enfant est sous la garde de l’ASE. OK. Nous, nous sommes l’association prestataire de l’ASE qui s’appelle X. Nous n’avons pas assez d’éducateurs pour en bloquer un toute la journée pour une audience. XX nous a dit que le juge allait se déclarer incompétent et qu’il n’y avait pas de risques. Nous ne sommes pas les responsables légaux de l’enfant, c’est l’ASE. Le responsable légal de l’enfant c’est l’inspectrice. Qui s’appelle ? Madame Elazouzi. C’est pas notre place, nous a-t-on dit, d’être sollicité par un magistrat. D’ailleurs Madame Elazouzi n’a pas reçu la convocation (voir points 1 et 3) du tribunal. Bien sûr : le procureur ne pensait pas que l’enfant serait, le 13 décembre, protégé par le département. Il n’allait pas convoquer l’ASE. Donc : n’y allez pas. De quelque manière qu’on le dise. C’est pour ça que nous, les soutiens, avec l’avocate, on avait imaginé l’ASE mêlée à tout ça. Non, non, c’était le procureur qui commandait l’évaluation documentaire. L’ASE se contentait de ne pas conduire un enfant sous sa responsabilité quand il était convoqué devant le tribunal correctionnel.


8/ L’inspectrice. Qu’elle soit sûre d’une chose : on lui présentera la facture de l’autoroute, de l’essence, du repas de l’enfant. Et de l’avocate. On lui présentera.


9/ Procès. On ne plaidera pas sur le fond, l’audience est renvoyée au 17 janvier, le temps de faire légaliser par les ambassades qu’on peut, celle de Guinée en France mais surtout celle de France en Guinée, les documents d’état civil. Le temps de demander à l’oncle qui a obtenu les papiers un résumé écrit, comment les a-t-il obtenus, le temps de demander au juge de Boké des compléments d’information, le temps de. Le 17 janvier, le tribunal correctionnel décidera si l’enfant est enfant (grâce à l’oncle, le juge de Boké, les ambassades) et ne lui doit rien, n’a pas dévoré l’argent du département, l’a mangé normalement, raisonnablement, ou si l’enfant n’est pas un enfant, est un ogre, abusif, trompeur, de 18 ans au moins.


10/ Détail ? À Pau comme à Bayonne, nous avons croisé des éducateurs.trices. C’est vrai que nos rencontres ne sont pas calmes. Elle ne peuvent pas l’être. Au téléphone, elles finissent par : «qui êtes-vous, d’ailleurs ?» Quand on se présente avec un enfant qu’on accompagne et dont les institutions préfèrent qu’il ne soit pas accompagné, qu’il porte bien son nom de mineur non accompagné, la première question est la même : qui êtes-vous ? Avant bonjour, avant l’accueil, avant tout - et la question est crispée. Devant ce bureau du COS, à Pau, passant par là parce que l’enfant le voulait, sur le trottoir on se faisait verbalement agresser parce qu’on regardait, flânait et accompagnait : qui êtes-vous ? Et vous, on a répondu. C’est moi qui pose les questions, a dit l'éducatrice. Elle a repris : qui êtes-vous ? On a dit : mais des gens, des personnes, des proches ou des non proches, comme vous voulez, et vous ? Elle a insisté : vous raccompagnez un jeune, qui êtes-vous ? On a ri, on ne raccompagnait personne, elle le confondait avec quelqu'un, ça faisait bien longtemps qu'il n'était plus là, il voulait juste dire bonjour. Bonjour, elle a dit, mais on va pas, on va pas pouvoir, c'est qu'on est en réunion, on est, on n'a pas, on est stressés, on a des jeunes malades et tout. En repassant, par la fenêtre, on a vu la tête des gens en réunion.
C'est pas la tête des gens heureux, a dit l’enfant.


11/ L’enfant ? Qui y a pensé aujourd’hui ? Même pas nous. Nous avions passé une partie de la nuit à chercher des parades et l’autre en insomnies, nous avions de la violence, de la colère, beaucoup trop de colères. L'enfant, ce n’est même pas qu’il s’inquiétait de devoir recommencer le combat de la minorité même si oui, il s’en inquiétait et même si, oui, il devait le recommencer, c’est qu’il ne voulait plus parler, pas de questions, il disait, pas de questions, je ne veux pas répondre aux questions, ils ont menti, ils ont menti, ils mentent. Dans la voiture il s’endormait comme un tout petit et en arrivant au foyer, il pleurait.

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