Ceuta city (#JamaisParesseux)

J'ai marché, j'ai rampé, j'ai grimpé, j'ai nagé, Alhamdoulilah je suis arrivé sain et sauf #jamais_paresseux

Les petits garçons sont partis sous les encouragements. Enfin, pas tous. Je ne sais pas, I, comment tu es parti. Sous quel regard. Ta petite soeur, qu’on voit, sur la photo, morte de maladie que tu ne sais pas, ton jeune frère, à côté de toi sur l’autre photo, mort du choléra, ton père mort, ta mère remariée quand tu avais un an. Une tante, la plus jeune soeur de ton père, t’a élevé jusqu’à tes dix ans. Son fils t’envoie les photos, à défaut de l’extrait d’acte de naissance et du jugement supplétif - jugement qu’on demande aux garçons et filles du sud du Sahara quand on considère leurs extraits d’acte de naissance incomplets. Tu as dix-sept ans et demi. Ta tante n’a pas fait d’études, dis-tu, c’est pourquoi elle ne comprend pas l’urgence des papiers. Mais elle n’est pas une villageoise comme ta mère, que tu renonces à retrouver. Le jugement supplétif, le chef de famille va s’en occuper, de retour du village. En attendant, tu reçois les photos de ton enfance.

A, tu es entré, dès que tu es entré, tu as appelé ton père, il était sur le marché, il a poussé un cri. Ta mère, tu l’as eue quand tu es arrivé ce côté de la frontière, à Bayonne, et elle a beaucoup pleuré. Elle a pleuré quand tu es sorti, inconsolable, tu l’a su sur la route, c’est pour avoir du courage que tu ne l’as pas appelée avant. C’est ton père qui t’a envoyé pensionnaire dans une école coranique à la campagne, il y a école coranique et école coranique, il y a celles où on apprend et celles où on apprend pas, où on répète et où on est frappé si on ne répète pas. Ta mère a pleuré une première fois, au moment de l’école coranique. Elle a pleuré une deuxième fois quand tu es sorti. Elle a pleuré tout le temps de ton trajet et le jour où tu lui dis que tu es entré, ta mère a beaucoup beaucoup pleuré. Tu lui as dit : c’est incroyable, il y a ici des gens qui veulent m’aider à rester, Dieu m’aime, elle a encore pleuré, de joie.

Les petits garçons sont partis sous les encouragements. Tout au long du trajet, c’était des guerriers, des petits soldats d’héroïsme. Je suis parti en héros, écrit Deep Negro, et me revoici à mon point de départ. Mais ça ira, petit à petit, si Dieu le veut. Noir Arcadien. Le King. Force de Frappe. Samy Kalassh. Force Tranquille. Djibril L’or Noir. On repart, les proches sont loin si proches qui te manquent, tu les poses en photo sur ta page qu’on appelle mur, chère mère, bro, frero, petit, pères et frères, et nous, soldats. Sur les photos tu as le téléphone à la main, ou bien c’est en gros plan ton visage dur d’enfant dur qui va passer ou est passé par CEUTA CITY, ton visage le front plissé, tu cherches la dureté, ça ressemble à de l’étonnement, derrière toi le supermarché, l’abondance, cette photo de groupe avant passage, entre nous pour un peu de force avant l’épreuve, si Dieu le veut, entre nous soldats # 237#, qui d'entre nous pourra oublier l'un de noh pire cochmar mais bon c qu'une histoire aujourd’hui, inoubliable #CEUTA *CITY# c pour les VRAIS #HBD lesSOLDATS#, Madrid, Madrid sous les encouragements, puis la photo de profil sur fond de Tour Eiffel, Tour Eiffel sous les encouragements, nos petits sortis indemnes, nos petits sont entrés, malgré les coups on m’a pas pris mon sourire, écrit l’un d’eux, bientôt l’école, Nantes, Poitiers, Paris, Chaumont, photos des centres mais c’est aller un peu vite en besogne, c’est après dédales administratifs, nuits dehors et rencontres et conseils, après les ASE et les SEMNA et comme dit S, c’est après ce conseil, ce conseil qui m’a toujours porté : chaque chose que tu vis n’est qu’une bataille, chaque chose n’est qu’une chose, on n’y va jamais que de bataille en bataille.

Nous recevons quelque chose de l’aventure, nous qui nous tenons de ce côté de l’aventure. Quelque chose de l’incroyable périple. La notion de danger (danger rencontré lors de l’incroyable périple) est incomparable à la notion qu’ici, de ce côté ci de l’aventure, nous en avons.

On ne sait pas si tu as vu mourir un camarade mais si tu n’as pas vu tu as pu voir, tu aurais pu voir, tu aurais pu voir mourir un camarade et tu aurais pu être à deux doigts de mourir toi-même. Et ça, dans une situation qui n’est pas la guerre. Dans une situation de déplacement. Si je ne peux pas comparer guerre et paix, je peux comparer les expériences de déplacements. Je peux comparer déplacement et déplacement. Je le peux en principe. Déplacement d’ici à là-bas, de là-bas à ici. Passage par CEUTA CITY, qui est devenue, sur tes pages FB, maquette de ville comme maquette de ville dans un jeu vidéo. Je peux comparer des expériences de déplacements et des expériences de jeunesse et de sauts dans l’aventure.

Pourtant, je ne peux pas comparer. Toi, tu as pu voir, ou tu aurais pu voir, un copain mourir, tué par un gars du Sahara, un rebelle, à la porte de l’Algérie, tu as été soumis à la torture contre l’argent que tes parents donnaient en direct pour que ça s’arrête, tu as été à deux doigts de ne plus jamais rien voir du tout. Cette expérience de déplacement, comparable en principe avec une expérience de déplacement, on ne peut pas la comparer à nos expériences de déplacements, de ce côté-ci de l’aventure.

Incomparables aussi, les notions du temps. Le temps qui passe, les étapes, la vitesse et le recommencement. Il y a ceux qui arrivent après trois mois de route ou après dix ans d’errance. Tu es rentré ! Dit quelqu’un au téléphone, pleurs, pleurs et joie. Parfois le voyage a duré dix ans, parfois trois mois. Dix ans, les temps ont filé, tu les résumes en quelques mots, désert, Algérie, Maroc, cauchemar, CEUTA, la mer, l’Espagne, je suis entré. De la survie tu ne dis rien et de l’amour des tiens, tu suggères qu’il est aussi présent que lointain. Quelque chose te porte fort, te tient fort, la parole d’une mère, le désir d’une mère, la mort d’une mère. Trois mois et tu dis à peu près les mêmes mots qu’après dix ans, Dieu m’a aimé, tu ajoutes, et tu salues et tu ne prends pas la parole avant qu’on ne te la donne.

Dix ans ou trois mois, les temps ont filé. Il y a les retours au point de départ, les re-départs, la compréhension que tout n’est qu’étape, toujours, la hâte et la peur que le voyage se termine, la routine et la banalité de la vie, après. Dix ans ou trois mois, il y a l’immense différence du corps qui a grandi, a changé tout seul, sans que personne n’y assiste, ou bien ce sont des groupes qui ont assisté à la métamorphose, des forêts, des camarades soldats, comme tu dis, des grands, des ennemis, des rebelles, le désert, les camions, le camp, CEUTA CITY, et qui sait ce que.

Ton corps a grandi tout seul, d’enfant sur la route tu es devenu jeune homme sur la route, tu es devenu homme sur la route, tu ne le sais pas trop, un peu quand même, tu résistes à tout de ton incomparable lenteur, tu résistes au temps, tu résistes à la croissance, et ce rythme qui n’est qu’à toi, le temps de parler, de chercher, de regarder, de te lever, tu dis : ma mère était une géante, tu es un enfant qui n’est n’est plus un enfant et qui ne s’en est pas rendu compte, tu es un enfant qui a vécu des risques d’enfants qu’on croit, de ce côté-ci de l’aventure, des risques d’autres temps ; chez nous tu veux dormir dans un lit d’enfant, tu te plies en deux pour t’y caser.

Mon père aussi était géant, c’est ce qu’on raconte, il devait se plier en deux pour rentrer dans une maison.

Ils sont partis sous les encouragements. D’ici, après coup, d’ici, qu’on appelle pour rire la nouvelle nouvelle Guinée, on retrace à grandes lignes le périple. Pas trop. Tout le monde demandera. Ne pas trop demander. Prendre ce qui vient. Un cauchemar. Une insomnie. Le désir d’apprendre. Ne prendre rien d’autre, prendre le dessus du récit, ce qu’on en sait, ce qui témoigne tout seul, les noms des lieux et les dates, bien retenus.

Il y a le Darfour qui n’est plus Darfour, se révèle Tchad, après tout c’est à la frontière, ce n’est qu’un demi demi arrangement, c’est peut-être la même ethnie d’un côté de l’autre de la frontière, on ne dit rien, si Darfour c’est Darfour, ne pas chercher, il y a mille stratégies de survie et de récits, des tas, des stratégies rusées et utiles, des stratégies inutiles. Stratégie qui consiste à faire mourir père et mère, une balle dans la tête, celle qui consiste à se rajeunir sans souci même de minorité, 22 au lieu de 28, on m’adoptera m’aidera m’aimera mieux, stratégie qui consiste à dire que tu es venu seul quand tu n’es pas venu seul et celle qui consiste, suivant une toute autre logique, à dire que tu n’es pas venu seul alors que tu es venu, en trois mois, c’est à dire aimé de Dieu, seul.

Celles qui disent que ton frère est ton père, ton père un frère, ton père un inconnu, ton père Tchadien et toi Soudanais.
Celles qui font des frontières à l’intérieur d’une famille pour échapper aux frontières.
Celles qui te font des frontières à l’intérieur.
Au fond, tu es mort de père et de mère, à force, il t’en reste l’amour, un amour de quinze, seize, dix-sept, un amour de mille et mille années.

Sous les applaudissements. Les encouragements. Sauf quand tu n’es pas passé, quand pour une raison parmi les raisons le danger a eu raison de toi et du passage, tu n’es pas sorti, pas sorti jusqu’au bout, l’Algérie pour la Guinée c’est après tortures et rackets, ta mère pleure, tu travailles deux mois sur un chantier, le patron t’envoie les flics au lieu de ton salaire, tu échappes et te caches, tu vis caché affamé, tu cherches CARITAS, OIM, quelque chose, organisation, droits de l’homme, rentrer au pays avec autre chose que des biscuits et un gobelet d’eau pour passer le désert. T’es pris au piège d’Algérie, tu passes pas, caché affamé, ta mère pleure, morte d’affolement. Il y a cette nasse, entre un pays et un pays, le désert la mer, les touaregs qu’on appelle rebelles, les trafics, le camp, la mer, les dédales européens des empreintes des centres des récits des os et des mâchoires, il y a cette nasse, l’aventure, que les soldats, comme ils disent, traversent en Nike, avec Iphone et jeans à la mode, nos petits héros, Deep Negro, Le King, Force de Frappe, Zen Le Noir, l’Africain, etc. Immatricule #37883# merde le numba si non # DIEU# Grand

De l’autre côté de l’aventure, nous ne mesurons pas l’épaisseur de l’aventure. Nous sommes effrayés de voir des enfants en vadrouille et en vrac. Effrayés et/ou ravis. A deux doigts de nous exalter sans comprendre où elle était cachée, notre puissance d’exaltation, depuis le temps. Ces jeunes, si beaux. Une jeunesse qui va, qui vient, entre. Se rue.

Il y a les impossibilités. Celles qui sont dictées par les lois les circulaires les méthodes et les pratiques, les formulaires, les titres de séjour, les reconnaissances ou pas, les régularités ou non. Tout d’un coup, tout le fermé du monde s’ouvre. Je ne peux pas (parce que c’est informatisé, parce que j’ai un supérieur, parce que je me mets en danger, parce qu’une attestation, une signature, une assurance manque), mais je peux. On peut. Choisis de pouvoir. En des endroits inattendus, voir comment tout le fermé s’ouvre, en désobéissance et cette désobéissance est contagieuse. Les conditions de fermeture créent une exaltation de désobéissance et de joie de transgression, ouvrir la porte à M, à I, à S, une porte qui était fermée, fermée, fermée. L’impossibilité crée les conditions de la possibilité, comme c’est d’une pièce fermée qu’il est le plus excitant de chercher à s’enfuir.

Et puis il y a nos ambiguïtés. Nous sommes doubles ou mieux que ça, c’est ce que nous rappellent les petits garçons, sous les encouragements ; nous sommes sages et bien nourris, nous sommes de ce monde où nous avons des projets et plus ou moins un toit, et plus ou moins des enfants que nous avons protégés sous un toit, et nous sommes aussi irraisonnables et aventureux et nous sommes ces enfants que jamais jamais ne pourrons protéger, nous sommes et avons des enfances en nous que jamais jamais ne pourrons protéger, nous sommes le lointain et l’amour lointain d’une mère, nous sommes l’aventure comme un jeu qui peut finir au désert ou dans une cachette d’Algérie, en désarroi et dépression, en mutique expérience. Nous somme troublés par ces enfants qui se ruent, petits soldats, comme ils disent, qui vont, arrivent, qui rient un peu quand on les dit  enfants, les corps en changement tout au long de l’aventure, de Guinée en Europe, je suis entré, c cool fréro, courage pour la suite de ta mission, force à tw, la victoire et rien qu’elle.

J'ai marché
J'ai rampé
J'ai grimpé
J'ai nagé
Alhamdoulilah je suis arrivé sain et sauf
#jamais_paresseux

 

 

 

 

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