Du conte au documentaire, mineur isolé à Paris

Ta mère morte t’a vieilli et le travail comme la route t’ont vieilli, le désert t’a vieilli et la forêt de Paris t’a vieilli comme le fait aussi un ventre de loup. Ce qu’on fait aux enfants qui marchent dans Paris, aux enfants qui marchent sans cesser et sans dormir dans les nuits de Paris.


Je suis assise dans ma chambre, commence à lire le jeune homme.
Il a quinze ou seize ans.
Des garçons de son âge qui dans un groupe écrivent et disent je suis assise, je ne crois pas en avoir jamais rencontré.
Ce qui devait se passer : éclat de rire général.
Il s’est trompé ? Pas du tout, dit-il, c’est ma narratrice qui parle.
Il continue : je suis assise dans ma chambre et je rêve d’aller me baigner avec mes copines dans la mer. Je demande à mon père si je peux aller me baigner avec mes copines dans la mer et mon père dit non, tu ne peux pas, la mer est dangereuse et tu dois rester avec moi.

Dans le conte 2017 que nous lit le garçon, le père descend sur le sable, concession faite au désir de sa fille de se baigner. D’accord, mais à minuit, ton carrosse est avancé. Quand l’heure du milieu de la nuit sonne, il ne faut pas la dépasser. Les filles peuvent s’y noyer. Dans le milieu de ce conte 2017 où la jeune fille  est assise sur le sable près de son père alors que les copines se baignent dans la mer déchaînée, le père a des arguments qui ne sont pas si stupides : tu ne sais pas nager. N’empêche, les copines se moquent de la fille tenue par son père sur le sable et s’éloignent libres de la berge. Le seul homme qui vaille dans leur histoire à elles, ce n’est pas un père sur le sable mais un qu’on n’a pas croisé encore, qu’on croisera peut-être, libre et loin, imprévisible, dans les vagues.

Jadis les petites filles traversaient des forêts, nourrissaient des grand-mères et mouraient croquées pour se réveiller puissantes dans un monde de femmes puissantes, c’est à dire de femmes qui savent. Savent cuisiner, coudre et laver et à la place des femmes d’avant être des femmes. Cuisiner coudre et laver, on l’a bien transformé. A l’époque le seul homme de l’affaire était le loup, qui comme chacun sait était quand même un homme mais un homme un peu spécial, tout à fait poilu et tout à fait prometteur. Il n’hésitait pas à grimer la grand mère, ou bien c’était le contraire : la vieille en bout de course le grimait, poilu et prometteur comme il était. Avec les métamorphoses, les contes anciens des forêts savaient faire. Pas de père ni de chasseur, à l’époque des contes d’alors, pour sauver les filles des ventres des hommes- loups dans lesquels elles nageaient. Elles faisaient ça très bien toutes seules.

Dans le milieu de notre conte 2017, il y a un père.
Le voilà, le père, bel et bien arrivé.
Sur le tard dans le monde des récits, mais il est arrivé.
Il retient sur le sable prisonnière sa fille que défient les copines libres.
Il ne va pas la retenir longtemps.
La jeune fille qui parle quitte le père, elle le quitte grâce à ses cheveux qui poussent soudain. Puis de tout son corps.
Qu’à cela ne tienne, lit le garçon.
Mes cheveux longs se libèrent, ils deviennent des algues, des fleurs, des lianes.
Mon corps glisse et coule et culbute dans l’écume des eaux.
Mon corps est enveloppé d’eau de mer et l’eau de mer est douce à mon corps qu’elle porte. Mon corps devient un corps qui sait nager. D’ailleurs mes jambes battent régulièrement la mesure, elles s’unissent, je passerai ma vie dans l’eau, je suis, dit le garçon 2007, au lycée Victor Hugo de Marseille, je suis une sirène.
Une sirène libre.
Les garçons et les filles de la classe applaudissent.

Tout le monde n’est pas aussi libre qu’un garçon de quinze ou seize ans en classe de seconde dans un lycée marseillais.  Dans le documentaire 2017, on a l’embarras du choix pour trouver des choses et des gestes moins libres. A la radio, ce matin, on donne la parole à un imbécile que le multiculturalisme terrorise. Il y a longtemps que cette parole de peur et de repli, comme on dit, est largement décomplexée. On n’est pas dans un conte 2017, mais dans un documentaire 2017, année pendant laquelle on peut entendre « qu’on ne se sent pas chez nous »,  l’entendre à une heure de grande écoute, à la radio publique et lire presque au même moment un tweet perfide qui explique contre tout bon sens et contre la vérité qu’à laisser entrer les réfugiés ce sont des Mohammed Merah qu’on risque de laisser entrer. Mots de passe et mensonges largement repris, mots racistes excitant au racisme, perversité de la démarche qui compte sur l’andouillerie du récepteur et sa malléabilité, les mots ont tué les faits, il y a des mots gros comme tout, on dit qu’on y croit, à celui-là je crois, coupé de son fait ou de son geste, de sa chose, j’y crois, je veux y croire, ça me fait du bien d’y croire, à un autre je ne crois pas, je ne souhaite pas y croire, ça ne me plait pas d’y croire. L’immigration est bonne pour l’économie du pays ? Je n’y crois pas. Non, non, c’est comme ça je n’y crois pas. Pas rationnel, je ne suis pas rationnel, je n’y crois pas. Mohammed Merah français né en France ? Non, non, je ne crois pas. Les mots tronqués de choses et la croyance brandie en argumentaire. Mais le pire c’est quand les mots coupés des choses comme ils le sont (fraternité, par exemple, qui a perdu son signifié, ou assistance, qui l’a drôlement perdu aussi, après semblants de boulots parlementaires), le pire c’est quand les mots coupés des choses sont accompagnés d’actions prises en exemple ou décalques des mots. Par exemple c’est laisser les enfants qu’on appelle mineurs isolés dans les rues de Paris, sans prévoir d’hébergement, les laisser errer dans les nuits de Paris alors qu’on affirme nos dispositifs de mise à l’abri et de protection de l’enfance - inscrite dans la loi. Remplir les centres de rétention administrative, c’est à dire les prisons, de personnes qui n’ont pas commis de délits. En prison sans délit, c’est bien suspect, diront le monsieur et la dame qui ne se veulent pas rationnels et croient ce qu’ils voient, le geste est une parole qui s’ignore (à peine). Si tu es dedans, il y a une raison. Poser des pierres, communiquant sur les travaux à venir qu’elles expliquent (mal, d’ailleurs, ou je n’ai pas compris) à l’endroit même où les corps les plus épuisés et les moins protégés se couchaient jusque-là, sous un pont de Paris, c’est un acte qui crie. Qui crie cruauté. Sans les mots. Ou avec des mots qui ont perdu de vue leur sens, leur rayonnement, leur champ.

On n’est pas dans un conte 2017 quand on rencontre Saa après Irun, il a été contrôlé par la PAF, tournez à gauche a dit le policier, repartez à Bilbao. Il a tourné à droite bien évidemment et il a pris le pont. Hendaye. Bayonne, la gare. Paris. L’enfant de seize ans fait plus vieux que son âge, c’est la souffrance qui a fait ça à mes joues. L’enfant de seize ans dans la ville ne cesse de marcher depuis samedi soir, ne pas dormir mais marcher, le nombre de choses  apprises depuis que sa mère est morte, il avait onze ans, on l’a arraché à l’école qu’il aimait, il a travaillé dur dans les champs, puis dur comme docker en Algérie, a travaillé dur pour gagner et passer, n'a pas gagné mais un jour un camion a eu pitié, je te fais passer jusqu’au Maroc, il est passé, dans le camion bondé, quatre mois pour traverser l’Espagne, arrivé à Paris a longtemps attendu avant que quelqu’un dise : vous n’avez pas seize ans, appelez donc le 115, sans écoute sans discussion et sans récépissé à contester, c’est la douleur et le temps passé qui a fait ça à mes joues, Denis dit laissez-lui du temps de repos et il reprendra ses joues de seize ans, Philippe écrit un courrier pour rappeler aux élus ce qu’ils doivent à l’enfance, pendant ce temps l’enfance marche toute la nuit dans les rues de Paris, l’Est de préférence parce qu’il y a des noirs, l’enfance marche glacée dans la nuit de mars de Paris, s’installe sous un porche, somnole dix minutes, repart, désire faire des études, tu seras un grand personnage, mon fils, un grand personnage ça passe par Paris, il y est, et les études, on n’y est pas encore, il faudrait aussi qu’il passe par un lit, le grand personnage, il en a appris des choses depuis qu’il a perdu sa mère, à faire confiance et se méfier, à faire quantités de choix, à saisir d’un coup d’oeil comment ça fonctionne, chez vous. Un lit, on n’y est pas encore. Le documentaire 2017 n’est pas un conte cruel. L’enfant tourne et tourne dans les nuits de Paris et chaque matin veut qu’on le croie un enfant mais : tu as beaucoup vécu. Ta mère morte t’a vieilli et le travail comme la route t’ont vieilli, le désert t’a vieilli et la forêt de Paris t’a vieilli comme vieillit aussi un ventre de loup. Ce qu’on fait aux enfants qui marchent dans Paris, tu le sais, aux enfants qui marchent sans cesser et sans dormir dans les nuits de Paris, qui le jour, somnolant les yeux ouverts, ne regardent rien dans la ville aux ponts qui enjambent la Seine.

Ce qu’on fait à certains des enfants qui touchent au but, Paris et les études, Paris et ce qui se profile, héroïsme du grand personnage qui a traversé les déserts et maintenant la forêt des épreuves de Paris, où il apprend à nager, seul sur la sable, sans un père ni un chasseur, ils arrivent sur le tard dans l’histoire des histoires, sans père ni chasseur pour l’entraver ou le protéger, il fait très bien ça tout seul, soudain ses cheveux s’allongent, ses jambes, s’élancent, s’unifient, il plonge, sirène libre, disait un autre garçon, dans la forêt-océan qu’est Paris, où il est arrivé.

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