Tunisie : à Semmama, la culture donne de la voix contre le terrorisme

En Tunisie, dans la région de Kasserine, mettant en valeur la culture des bergers, le centre culturel de Semmama, près du mont Chaambi, est un symbole de résistance au terrorisme. Après avoir chanté, dansé près de dix ans dans les collines, les habitants bénéficient d'une structure avec un centre de formation aux métiers de l'artisanat qui élargit leur horizon.

Inauguration du centre culturel. © Marie-Pascale Vincent Inauguration du centre culturel. © Marie-Pascale Vincent



« On s’en fiche des cosmétiques », crie un homme dans le public tandis qu’Adnen Helali est en train de décrire les futures activités du centre culturel de montagne de Semmama, lors de son inauguration. Dans la région de Kasserine, au centre ouest de la Tunisie, la structure se destine à devenir une plate-forme autour des savoirs des bergers avec, entre autres, une unité de distillerie de plantes aromatiques.

Poursuivant sa diatribe en arabe, l’homme désigne de la main la montagne toute proche, le mont Chaambi, théâtre d’affrontement entre les militaires et les forces terroristes. Dans cette zone près de la frontière algérienne classée rouge en raison de l’insécurité, des habitants également perdent la vie ou se retrouvent mutilés, en sautant sur des mines. Au son des tambours de Semmama, le public applaudit cet appel à la résistance et se met à danser de plus belle.

Un symbole contre le terrorisme
La fête qui se déroule sous l’œil vigilant des militaires, réunit les habitants des environs mais aussi de Tunisiens venus de tout le pays soutenir cette initiative génératrice d'espoir dans une des régions les plus pauvres du pays qui a donné naissance à la Révolution tunisienne et qui s'embrase régulièrement. Un jeune journaliste s’est immolé le 26 décembre 2018, huit ans après le vendeur ambulant Mohamed Bouzizi, déclenchant à son tour une série d'émeutes et de révolte. Au milieu de la foule, une femme, Jalila Bellalonna, qui a fait le voyage depuis Sousse, renchérit. « Le mont Chaambi est à nous, j’espère que les terroristes nous voient en train de faire la fête. C’est Adnen Helali qui a donné le terrain pour que l’on construise ce centre. On peut lui dire bravo parce que l’État, lui, ne fait rien. Cette structure culturelle, comme l’avenir de la Tunisie appartient à la société civile ! »

Activiste culturel
Le centre culturel de montagne de Semamma est implanté à El Wassaia, sur la commune de Sbeittla, jadis fréquentée par les touristes venus visiter son site archéologique romain. Il a été créé par Adnen Helali, enfant du pays et homme de lettres qui se définit comme un activiste culturel et qui est à l’origine de diverses animations depuis 2011, année du printemps arabe. Jusqu’à présent, ces dernières se déroulaient en plein air dans les collines, à la faveur d’une grotte ou encore sous une serre agricole pour les séances de cinéma. Cette nouvelle structure ouvre d’autres perspectives.

Alors qu’un million de dinars a été investi par la fondation Rambourg dans des locaux modernes et spacieux, une partie du centre de Semmama, avec salle de spectacle, bibliothèque, etc., est dédiée aux animations culturelles tandis qu’une autre est réservée à la formation de façon à valoriser les métiers artisanaux liés aux savoir-faire des bergers. Un terrain de sport et un amphithéâtre extérieur complètent l’équipement.

Symbolisant l’esprit de cette “agitation culturelle”, une fête des bergers est organisée chaque printemps avec pour figure de proue, les Voix de Semmama. Composé de bergers, cet ensemble vocal et musical dirigé par Adnen Helali, interprète des chants traditionnels, mais aussi des airs contre la violence et le terrorisme, dont des chansons de Jacques Brel. « L’Etat tunisien est né régionaliste, mais ces montagnes n’ont presque rien vu de cet état boiteux. Ce vide a permis aux djihadistes de s’emparer de cette région. Régulièrement, les gens d’ici sont empêchés de cueillettes, ou encore d’aller voir leurs ruches. Malgré les morts, ils n’ont pas peur et la vie continue, commente Adnen Helali. Certains vont avec leurs troupeaux à l’intérieur de la zone militaire interdite. Dépassant les souffrances et la pauvreté, les Voix de Semmama chantent l’amour, l’art, le patriotisme et la paix. »

Rompre avec le destin
Portant haut et fort le symbole de la résistance, alors que certains bergers n’avaient jamais quitté leurs montagnes, l’ensemble s’est produit l’an dernier en Belgique. Et une tournée européenne se met en place pour 2019. Une façon également de mettre en avant cette région connue principalement pour sa misère. « On part souvent du principe que rien n’est possible dans la région de Kasserine, estime Olfa Rambourg. Et pourtant, c’est ici qu’il faut investir ! » Pour Salim Ben Miled, directeur technique de la fondation qui a supervisé les travaux de Semmama, « la région a donné depuis l’époque de Carthage, des soldats au pays. En revanche, c’est un vrai désert culturel et il n’y a jamais eu d’investissement extérieur. A vocation agricole, on y produit figue de barbarie, grenade, pommes, potiron, pastèque, etc. Il n’y a pas de transformation, tout est commercialisé tel quel. Si le potentiel touristique est réel, du fait de nombreux sites archéologiques, plus personne ne vient à cause du terrorisme. La région possède un autre élément spécifique, la culture des bergers. Dans ces montagnes, les vieux, proches de la nature et des animaux, connaissent les plantes et sont poètes. Ils ont développé un artisanat, tapis, poterie, travail de l’alpha et même une gastronomie. Mais ces savoirs sont en train de se perdre. Le centre culturel se veut être un lieu de transmission entre les générations. »

Pour le tissage, une formation longue dispensée par le centre technique 3T avec l’Office National des Arts et Techniques bénéficiera à une trentaine de femmes par an. Elle leur permet d’appréhender l’ensemble de la filière, petit salaire à l’appui. Un jeune designer, Marouan Zbid, est intervenu pour donner à leurs créations, une « touche rafraîchie et tendance ». Et la marque Jbal, montagne en arabe, qui sera bientôt lancée à Tunis, revisitera également l’art de la poterie consacrée traditionnellement aux objets utilitaires.  

« D’ici trois ans, ce centre fonctionnera de manière autonome, rajoute Salim Ben Miled. On a financé la structure et certains équipements. Le retour sur investissement lui reviendra entièrement. Il y a de vrais débouchés en matière de distillerie et les spectacles aussi, peuvent se vendre. »

A la clé, le développement économique
Alors que le chantier a duré deux ans, les emplois, une quarantaine en permanence sur le site, ont bénéficié aux habitants. « On a acheté du matériel pour travailler l’aluminium ou faire la plomberie. Et finalement, ce chantier a généré la création de petites entreprises », comme celle montée par Aymen Salhi. « Cette structure est unique, des kilomètres à la ronde. On va également l’équiper de bus pour qu’elle puisse avoir un côté itinérant. »

Ali Bennour, acteur et ancien député, est également de la fête. « C’est formidable que le mécénat se mêle de tout ça, cela devrait servir d’exemple aux Politiques, » lance-t-il à Adnene Helali avant de repartir. Les réjouissances en effet touchent à leur fin. Après démonstration de hip-hop et spectacle de cirque, des adolescents juchés sur des échasses, distribuent des ballons. « Je viens ici depuis deux ans, explique Lisbeth Benout, fondatrice de l’école nationale des arts du cirque à Bruxelles. On a découvert les activités lancées par Adnen Helali sur Facebook. Les ados sont devenus les champions des échasses. On les appelle les "Géants de Semmama", parce que la culture va leur permettre de regarder au-delà des montagnes. On aurait voulu faire un lâcher de ballons. Mais impossible de trouver de l’hélium. Et cela posait problème en termes de sécurité. »

Il faut évacuer les lieux avant la tombée de la nuit. Le groupe d’enfants qui avaient accueilli les visiteurs en leur offrant des bouquets de thym et de romarin, reprend le chemin du retour, entonnant une chanson en français. « Avant, on n’avait que l’école. Au centre, on apprend le français en chantant. Cet endroit, c’est notre trésor »,  lâche la jeune Shiraz Helali avant de disparaître entre les militaires et des épouvantails colorés plantés pour l’occasion au milieu des cactus.

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