La question incessante de la psychanalyse

De la question de la psychanalyse dans le champ actuel de la santé mentale

Durant des années, jusqu’en 1980, la psychanalyse occupa la place la plus importante dans la formation des psychiatres. Les autres approches existaient ou commençaient d’exister (TCC, Thérapie Familiale, Chimiothérapies…) mais restaient à distance. La plupart des psychiatres se faisaient eux-mêmes analyser sans forcément avoir envie de pratiquer la psychanalyse stricto sensu. Les débats portaient surtout sur les différentes théories psychanalytiques et en particulier sur celles de Mélanie Klein ou de Jacques Lacan.

La psychanalyse donnait des clés d’interprétation et d’explication à bien des questions psychiatriques, au-delà des « simples » névroses censées constituer le centre d’intérêt de cette discipline.

Il faudrait faire un travail d’historien exigeant et sûrement très long pour expliquer comment la psychanalyse a petit à petit perdu du terrain pour devenir une discipline qui intéresse peu les nouveaux psychiatres. En attendant, chacun a son explication, l’époque, les lobbys comportementalistes, le problème de l’autisme, le manque d’efficacité, l’argent…

 

  • La psychanalyse  elle-même.

 

Il s’agit d’une méthode particulière d’entretiens entre deux personnes, qui prétendait à l’origine avoir des vertus thérapeutiques. La suite montrera que la psychanalyse apporte un savoir à la personne qui suit une cure mais qu’on ne peut à proprement parler de traitement au sens médical du terme.

Cette méthode consiste à laisser le sujet s’exprimer pour dire tout ce qui lui passe par la tête, même si cela lui semble sans intérêt, ce, plusieurs fois par semaine avec la même personne.

Cette liberté de parole sans but précis laisse échapper des indices, des liens, des affirmations aussi, auxquels on ne s’attendait pas forcément et qu’on balaierait d’un revers de main en temps ordinaire. Là au contraire, on s’y arrête et on découvre ce qui soutient ces énoncés et qu’on appelle inconscient.

Il s’agit d’une base de travail, quasiment une expérience, un cadre dira-t-on, qu’on accepte ou pas mais qui n’a pas de vocation à une remise en cause en elle-même.

De cette base, les psychanalystes, Freud le premier, ont tiré une théorie de l’esprit humain et une théorie de la pratique de la psychanalyse, à savoir comment peuvent ou doivent intervenir les psychanalystes. Ces théories dépendantes l’une de l’autre, en revanche offrent prise à la contradiction et au débat.

Ces théories ont trouvé leur origine dans les énoncés des patients et leur validation s’effectuait lors de discussions entre pairs ou avec des publications destinées également à la critique.

 

  • La suite

 

Les psychanalystes n’ont pas voulu soumettre leurs résultats à une analyse statistique, expliquant que le principe de la cure se prête mal à ce type de mesure. Ce refus qu’on peut assimiler à un refus de l’évaluation chiffrée, a mis la psychanalyse dans une position de plus en plus intenable. Au fil du temps, les autres disciplines produisaient des résultats chiffrés, qui en eux-mêmes ne montraient pas une quelconque supériorité sur la psychanalyse puisque cette dernière ne donnait aucune statistique. Les psychanalystes argumentent, avec raison en partie, que le processus psychanalytique peut sans doute s’évaluer mais pas de cette façon-là. Ils ont donné et donnent encore des arguments pour les critiques qui refusent toute scientificité à la discipline, se comportant comme des physiciens qui refuseraient d’effectuer des expériences pour valider leurs théories.

Les pouvoirs publics de plus en plus focalisés sur les moyens de diminuer les sommes considérables dépensées pour la santé ont vite fait leur choix entre des méthodes modernes rapides avec des résultats clairs puisque chiffrés et une méthode plus ancienne, opposée au rendement, qui demande le temps qu’il faudra et qui n’offre aucune statistique.

Cette évolution a conduit la majorité des acteurs du soin en psychiatrie à se détourner de la psychanalyse complètement ou partiellement. Du côté de l’université également, l’enseignement de la psychanalyse a perdu du terrain, au profit des neurosciences.

Les psychanalystes ont réagi de différentes façons :

en tentant d’assimiler leur théorie à ce qui se fait maintenant avec un regard critique ou décalé et en coopérant avec les autres acteurs de soins en santé mentale,

en s’opposant de toutes leurs forces au cours du monde contemporain et dirigeant quasiment toutes leurs publications vers une critique éclairée du monde actuel,

en se renfermant sur eux-mêmes considérant qu’effectivement la psychanalyse constitue une discipline à part pouvant aider certaines personnes mais qui n’a pas à se compromettre avec la psychiatrie ou la psychologie et encore moins avec les statistiques.

 

  • Pourtant il en reste quelque chose

 

Cependant, au-delà des querelles entre praticiens, les productions des psychanalystes n’ont pas disparu du champ de la psychiatrie ou de la psychologie, ni même des idées en cours dans le grand public. Les notions d’inconscient, de lapsus, d’acte manqué, de complexe d’Œdipe, de phallus, de sur-moi, de pulsion, de transfert, de culpabilité, de castration, de principe de plaisir et de principe de réalité, pour ne citer que les plus connues, restent présentes dans le vocabulaire de tout un chacun.

Même les cognitivo-comportementalistes cherchent une alliance thérapeutique qui rappelle le transfert, ou souhaitent dé-culpabiliser les parents des enfants atteints d’un trouble, posent des questions précises sur le passé avant de commencer un traitement, parlent de résistance au traitement, engagent les patients à  revoir leurs idéaux à  la baisse pour éviter d'avoir une mauvaise estime d'eux-mêmes, façon élégante de les confronter à la castration…

La psychanalyse a apporté des fondements dont tout le monde se sert en la reniant. Il en résulte, en matière de formation des professionnels de la santé mentale, la transmission d’un ensemble hétéroclite de connaissances. Celles-ci incluent des concepts empruntés à la psychanalyse parfois sans le dire et des éléments issus des disciplines psychiatriques plus contemporaines.

Cet amalgame des doctrines, sans doute critiquable, provient aussi des impasses rencontrées avec les patients. Leur diversité rend difficile l’application d’une seule méthode. Déjà du temps de Freud le traitement de la psychose par la psychanalyse posait problème. Au début de l’introduction de la psychanalyse dans les hôpitaux psychiatriques on tenta de proposer aux patients des dérivés de la cure type sans grand succès. Des médecins comme Tosquelles, Oury, ont pris conscience de la nécessité avec les patients des hôpitaux psychiatriques du besoin de sortir du cadre du bureau de consultation pour réfléchir sur la vie dans l’institution et la mise en place d’activités. La psychanalyse venait alors donner un sens à ce qui se passait au sein de l’hôpital. Ces expériences se poursuivent à la Clinique de La Borde et de Saumery.

 

  • La demande d’écoute

 

On ignore aussi le fait que souvent des patients eux-mêmes demandent une écoute neutre et bienveillante, ils apprécient peu que l’on passe le temps de chaque consultation à remplir toujours la même échelle d’évaluation.

La psychanalyse se veut une discipline adaptée à cette demande d’écoute qui ne cherche pas à pousser le patient dans une direction ou une autre. Dans l’idéal, pouvoir garder cette neutralité constitue un des motifs de la nécessité pour le psychanalyste d’effectuer lui-même une analyse. Il s’agit d’une part d’éviter de céder au désir immédiat de répondre au patient en se mettant à sa place et d’autre part de ne pas reproduire le confessionnal dans une version laïque. Il y a là une des difficultés majeures dans l’exercice de la psychanalyse pas toujours surmontée par les psychanalystes. Cet aspect de la pratique de la psychanalyse n’empêche pas le recours pour le patient à d’autres méthodes plus ciblées sur les symptômes et parfois le patient a besoin de faire appel à un autre intervenant.

 

  • Il faut de tout

 

La plupart des médecins et thérapeutes parviennent à se tolérer mutuellement et coopèrent sans faire de bruit jusque dans les médias.

Ceux qu’on entend le plus ont malheureusement une pente à vouloir imposer leur discipline comme la seule valable.

Les intervenants en santé mentale devraient faire preuve de plus de modestie. Aucune méthode ou théorie à ce jour ne se montre efficace à plus de 60 % et surtout les personnes les plus en difficultés, celles qui n’arrivent pas à sortir de l’hôpital psychiatrique ou qui y passent le plus clair de leur temps, mettent en échec toutes les tendances. Se battre à coup de concepts au-dessus de leurs souffrances ne nous grandit pas.

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