Si les gens savaient quel travail on fait en psychiatrie

La logique néolibérale influence sûrement l'évolution des soins en psychiatrie en France. Une absence d'intérêt et de connaissance de la discipline n'arrange pas les choses non plus.

L’indigence de la psychiatrie témoigne selon les plus engagés des défenseurs de cette discipline du tournant néo-libéral pris par nos gouvernements successifs. On peut tenir cette tendance pour responsable du mode de financement des soins en psychiatrie et ailleurs. Il existe une abondante littérature sur le sujet.

L’expérience de la coopération avec les financeurs me pousse à ajouter une cause supplémentaire au déclin de la psychiatrie en France. On pourrait l’appeler l’incompétence si on se voulait simplement méchant ou parler plutôt de méconnaissance car je n'ai jamais senti de réelle mauvaise intention lors des confrontations avec ceux qui nous financent ou décident pour nous.  Il s’agit de l’idée que l’on peut donner la responsabilité de gérer l’argent et l’organisation des soins en psychiatrie à n’importe qui comme s’il n’y avait pas besoin de formation. Pourtant on entend partout qu’il y a des points spécifiques en psychiatrie, il faut du personnel plutôt que des machines, il existe des lieux de privation de liberté, d’où découle une organisation en secteurs, les pathologies mentales, malgré le DSM V ne s’appréhendent pas aussi facilement que les autres et amènent plus souvent que les autres pathologies vers l’invalidité et le handicap. Mais ce manque de prise en compte du fait d’une formation déficiente ne porte pas seulement sur ces aspects cliniques. L’organisation concrète des soins et des accompagnements sur le territoire restent méconnus comme également le travail effectif des équipes.

Cela se traduit par :

Des décisions absurdes qui n'aboutissent à rien du fait de leur absurdité et qui font perdre beaucoup de temps. Par exemple : proposer après six mois de réunions une orientation dans un foyer de façon autoritaire pour un patient et le foyer alors qu’il n’y a pas de place dans l'établissement en question.

Des hospitalisations qui s'éternisent parce que des services administratifs pour l'attribution d'une allocation, une orientation vers un établissement médico-social ou pour toute autre nécessité administrative, ne comprennent pas l’urgence d’une situation et notre insistance à obtenir une réponse rapide car sans allocation, papier d’identité, jugement de curatelle ou autre, impossible de mettre en place un projet de sortie.

Des projets de mise sur pied d'établissements ou de services qui traînent pendant des années parce qu'un financeur ergote pour un poste d’infirmier en plus sans lequel la structure ne pourra pas fonctionner. Pendant ce temps-là les personnes qui auraient pu bénéficier de ce nouveau service restent à l’hôpital occasionnant un coût plus élevé et entraînant des dysfonctionnements car elles occupent un lit destiné à des patients en crise.

Ajoutons à cela le fait de ne pas prendre en compte la pénurie de personnel dans le médico-social qui rend difficile pour ces établissements l'accomplissement de leur mission. Peu de dispositions vont dans le sens de rendre attractif le travail dans ce secteur. À l’heure où j’écris, rien ne garantit que le personnel non soignant de ces établissements puisse bénéficier de la hausse de salaire en rapport avec le Ségur de la Santé. Et encore, on en parle parce que les organisations syndicales et les fédérations d'établissements médico-sociaux ont osé revendiquer l'attribution du Ségur à leurs collègues non soignants après avoir dû se battre pour que les soignants l'obtiennent. Le gouvernement avait tout bonnement oublié le médico-social.

Une mauvaise évaluation des besoins de tous ordres en psychiatrie, en particulier en ce qui concerne les structures dites d’aval, après l'hôpital, dont le scandale des transferts de patients vers la Belgique témoigne. Ceci montre bien qu'il n’y a pas que la logique néolibérale en cause car la France perd des emplois et de l'argent en devant financer les prises en charge de ses patients à l'étranger.

 

Le terme de gâchis vient à l’esprit quand on voit passer le temps sans qu'on ne puisse rien faire d'autre qu'attendre que quelque chose se débloque, là où je travaille en ce moment 12 patients sur les 24 que peut contenir l'unité attendent désespérément une place quelque part dans un établissement qui n'existe pas encore.

Pour avoir dû expliquer le fonctionnement du secteur après avoir donné quelques explications sur les troubles mentaux à celui qui venait de prendre la responsabilité de gérer les finances du médico-social de tout un secteur, je crois que ces personnes devraient bénéficier de formation et de stages dans des établissements de base, pas dans une structure vitrine qui n'existe qu’à un exemplaire. La méconnaissance totale de son sujet montrait que cette personne au demeurant sympathique et curieuse n'avait pas choisi de venir s'occuper de la psychiatrie. On peut rapprocher cela du fait que les étudiants en médecine qui doivent choisir leur spécialité en 6ème année prennent la psychiatrie par défaut. On pourra toujours dire qu'ensuite on finit par s'y intéresser, ce qui constitue une position un peu risquée quand même compte tenu de l'ampleur et de la complexité du sujet. On ne pourra pas améliorer la psychiatrie avec une administration qui dans sa grande majorité ne comprend pas de quoi il s'agit ni ce qu'on y fait, qu’elle baigne dans une logique néolibérale ou pas.

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