Les Assises de la Psychiatrie

Les Assises de la Psychiatrie vont se tenir en septembre pour une psychiatrie sinistrée en France. Pourquoi tant de difficultés ?

Bientôt se tiendront les assises de la psychiatrie, événement organisé pour répondre à l’état de cette discipline en France.

Pour se rendre compte de l’intérieur, on peut lire le livre de Joy Sorman, A la Folie. Je n’ai pas trouvé dans ce texte d’inexactitudes, quelques détails très techniques qui ne remettent pas en cause le reste.

D’abord il faut savoir de quoi on parle. On qualifie l’état de la psychiatrie de spécialité sinistrée. Le sinistre en question porte surtout sur l’hôpital psychiatrique, là où l’on soigne les personnes les plus difficiles à traiter et qui souvent ne veulent pas des soins que de ce fait on leur impose. Il ne s’agit pas de la majorité des patients. Un nombre bien plus important de personnes se font soigner sans avoir besoin d’aller à l’hôpital ou vont parfois en clinique privée mais la grande majorité se contente de consultations au CMP ou dans un cabinet libéral. D’autres vont voir des psychologues ou des psychothérapeutes. Enfin, les médecins généralistes aussi jouent un rôle dans les soins psychiatriques.

Bien que minoritaires sur l’ensemble des personnes soignées en psychiatrie, ces personnes très en souffrance représentent malgré cela un nombre considérable de malades que le public n’imagine pas. L’hôpital où je travaille en ce moment qui s’occupe d’un secteur de 175000 personnes reçoit chaque semaine entre 2 et 4 patients sur les unités destinés aux soins sous contrainte. Ceci pour le premier point.

Le deuxième point porte sur le fait que ces hôpitaux psychiatriques, comme les services d’urgence ne peuvent refuser les patients et doivent les accueillir qu’il y ait des lits disponibles ou pas. Je pense que la psychiatrie et les urgences représentent les deux secteurs qui ont le plus fait parler d’eux en termes de revendications ces derniers temps justement parce qu’il s’agit de services qui n’ont pas le droit de refuser des patients. Impossible pour eux de dire qu’ils n’ont plus de place. Dès lors, il faut s’arranger avec les locaux et aussi faire de la place, donc faire sortir les patients les plus en capacité de rentrer chez eux. On imagine bien dans ces conditions que les soins dispensés se limitent au minimum légal : le traitement médicamenteux, un peu de contacts avec les proches quand il y en a, l’aménagement du suivi sur le secteur ensuite pour la sortie. En théorie tout semble aller de soi. Un hôpital réduit au minimum, juste ce qu’il faut avant de passer la main à d’autres acteurs. Notons qu’à certains endroits, cette organisation fonctionne car le secteur dépendant du territoire, selon celui-ci, nous aurons des services plus ou moins sollicités, plus ou moins saturés.

Visiblement, d’après les témoignages des personnels soignants, dans beaucoup d’hôpitaux ça ne fonctionne pas aussi bien. L’hôpital ne parvient pas à régler les problèmes rapidement à chaque coup, les médicaments ne fonctionnent que pour 60 % des patients environ et surtout ce qu’on appelle les structures d’aval ne suivent pas, pas de place en foyer, pas de travail pour personnes handicapées psychiques, hôpitaux de jour saturés, difficultés pour les médecins du CMP pour recevoir un patient à intervalles rapprochés. Alors des patients attendent à l’hôpital que quelque chose se débloque pour eux ou rechutent sans arrêt et font des allers-retours entre leur domicile ou la rue et l’hôpital. Ces personnes occupent des lits au long cours et de ce fait diminuent les capacités d’accueil du service.

Certains médecins peuvent dire qu’il faudrait encore plus réduire les lits pour obliger le monde extérieur à tenir compte du fait que l’hôpital psychiatrique n’a plus vocation à héberger les patients sans domicile ou qui attendent une solution d’hébergement accompagné.

Malheureusement, aujourd’hui, le manque d’établissements ou de services pour la suite fait défaut. On doit attendre plus d’une an une place en foyer, les démarches pour obtenir une orientation MDPH prennent 9 mois environ, pour mettre en place une curatelle presque un an. A cela s’ajoutent la situation de personnes en très grande souffrance pour lesquelles aucune MAS ou FAM ne pourra convenir.

Dès lors, compte tenu de ce qu’on demande à l’hôpital, travailler vite avec des patients issus des urgences il devient difficile de consacrer du temps et de l’énergie pour ces personnes qui restent là au long cours. Il faut faire preuve de beaucoup d’imagination et avoir encore suffisamment de personnel pour pouvoir concilier ces deux aspects du travail, l’accueil d’un patient en crise et les soins sur le long terme pour ceux qui de fait vivent là.

Ceci pour les services qui peuvent encore se permettre de garder ce type de patients. Ailleurs, quand l’organisation des unités ne le permet pas, on se satisfait de proposer de quitter l’hôpital pour des hébergements de fortune de type hôtel social avec un accompagnement par une équipe mobile dans le meilleur des cas. Pour ceux qui ont un entourage, on sollicite celui-ci pour veiller sur le patient et on voit des familles qui vivent au rythme des crises d’un de leurs proches, des parents âgés qui se demandent ce que va devenir leur enfant malade quand ils vont disparaitre et/ou qui du fait de l’âge n’arrivent plus à s’occuper comme ils le faisaient plus jeunes de leur fille ou fils. Il existe aussi des enfants qui veillent sur un parent malade, un frère qui s’occupe de la sœur, une tante d’un neveu…

Pour résumer on refuse à l’hôpital psychiatrique de jouer le rôle d’asile qu’on lui reconnaissait jusque dans les années 80. Mais cette question de l’asile reste entière et beaucoup plus présente qu’on ne l’imaginait. Les établissements et les initiatives telles que celles recensées dans le rapport Laforcade par exemple, montrent qu’il existe effectivement des solutions mais actuellement en nombre tellement faible au regard des besoins. On reçoit le courrier qui annonce une admission quelque part comme s’il s’agissait d’un billet gagnant le gros lot au Loto.

Sur le papier tout à l’air pourtant parfaitement établi. Et de fait pour une grande partie des usagers de la psychiatrie ça marche. Pour les autres, les dispositifs prévus affichent complets ou n’existent tout simplement pas dans certaines régions. La politique de secteur qui se voulait justement égalitaire : partout un CMP, un hôpital de jour, un hôpital temps plein, sur tout le territoire, a régressé en laissant les soins de suite au médico-social. Il s’y fait des choses formidables mais de façon disparate selon les régions.

Le chantier s’annonce passionnant mais je doute que les pouvoirs publics aient conscience de l’ampleur de la tâche. S’ils en prennent la mesure, ont-ils, avons-nous, les moyens humains et financiers de transformer le système, ainsi que le désir de le faire ? Ajoutons pour corser le tout la difficile, voire impossible entreprise de mettre d’accord les psychiatres sur la direction à prendre

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