MASQUES ( Partie 1 )

-Maman, les cosmonautes ont emmené la maîtresse ! Maman ! Il n’y a plus de maîtresse, les cosmonautes sont venus la chercher et l’écran est tout noir maintenant !

Au commencement

 -Maman, les cosmonautes ont emmené la maîtresse ! Maman ! Il n’y a plus de maîtresse, les cosmonautes sont venus la chercher et l’écran est tout noir maintenant !

J’ouvre péniblement les yeux. Ce n’est pas un rêve. Judith s’agite devant moi. Elle a l’air inquiète, elle hurle mais le masque qu’elle porte sur la bouche atténue la puissance de sa voix.

Il me faut à peine une minute pour comprendre ce qui s’est passé. Je ne me suis pas réveillée à temps pour la visio-leçon de Judith et elle a probablement dû allumer l’écran et se connecter toute seule.

Je rentre dans sa chambre et, en effet, le gigantesque écran qui couvre le mur à côté de son lit est tout noir à l’exception d’un petit sablier rouge en haut à droite qui tourne à l’infini et au-dessous duquel je lis : « Veuillez patienter, nous allons vous connecter avec une nouvelle E-maîtresse.»

Les « cosmonautes », c’est ainsi que Judith appelle les forces de l’hygiène et de la sécurité. Ils interviennent à chaque fois qu’un manquement aux règles de l’hygiène a été signalé.

Judith m’explique encore choquée :

-Maman, tu sais, la maîtresse a enlevé son masque ! Elle voulait nous montrer ses « incisives » parce que Jonathan lui a demandé ce que c’était une « incisive » ! Toi, tu sais ce que sait ? Tu peux me montrer ?

- Non ma chérie ! Je ne peux pas te montrer. Tu sais bien qu’on ne peut pas retirer notre masque, que c’est trop dangereux et la maîtresse a fait quelque chose de très grave.

Judith me regarde avec tellement de sérieux que je sais qu’elle me croit. Je regrette déjà les mots que je viens de prononcer. Je voudrais lui dire ce que je pense vraiment, lui montrer mes lèvres, mes dents, sourire, l’embrasser et lui dire que la maîtresse n’a rien fait de mal mais j’ai peur, peur que les « cosmonautes » m’emportent comme la maîtresse, peur de ne plus revoir Judith et Jonas.

 Au bout de quelques minutes, Naiman, la nouvelle E-maîtresse de Judith apparait sur l’écran et sa leçon reprend. Une dictée à trous s’affiche sur le mur et Judith brandit son index. Je le vois alors exécuter une extraordinaire danse dans l’air. Il monte, redescend, s’arrête puis effectue des demi-cercles …Il sélectionne les mots manquants avec une rapidité qui ne cesse de me surprendre.

Judith a sept ans et elle n’a jamais utilisé de cahier ni de crayon. Elle ne connait d’autre outil que son index qui glisse tantôt dans l’air tantôt sur un écran avec la grâce d’un patineur artistique sur la glace. Elle dessine, écrit, efface, trace des cercles, calcule, barre, rature, efface avec son index. Elle choisit ses films, allume la lumière, ouvre et ferme les portes aussi avec son index.

Il y a quelques mois, je lui ai montré un beau crayon bleu et un petit cahier à grands carreaux que j’avais gardé précieusement dans une vieille malle. Elle a essayé de le tenir entre ses doigts mais sa maladresse m’a rappelé la première fois que j’ai essayé de manger du riz avec des baguettes.

J’aurais voulu lui montrer, lui apprendre mais elle n’a fait preuve d’aucun enthousiasme et au bout d’une ou deux minutes, lassée, exténuée, elle a jeté le crayon par terre en criant : « Mais c’est nul et c’est moche ton truc ! »

J’ai senti les larmes me monter aux yeux et j’ai replacé mon crayon et mon cahier dans la petite malle en osier.

Je laisse Judith avec sa nouvelle E-maîtresse et je jette un rapide coup d’œil dans la chambre de Jonas. Il est en cours de « Sciences » et il regarde un documentaire sur la propagation des virus.

« Virus ». Ce mot est partout : sur les écrans d’informations, dans les publicités, dans la bouche des E-Professeurs, au travail, au sport, dans la rue, dans les transports ….

Depuis la Grande Epidémie, nous sommes obligés de porter un masque à chaque moment de la journée. Même la nuit quand nous dormons. Nous n’avons plus le droit au moindre contact physique, aucun baiser, interdiction de se tenir la main, de se toucher, de s’effleurer même. Les restrictions s’appliquent partout y compris dans le cercle familial. Ils ont installé des caméras dans les appartements pour nous « accompagner ». Chaque habitant reçoit un masque répertorié et connecté à la cellule de suivi du Ministère de l’Hygiène et de la Préservation de la Vie. Les masques sont de plus en plus perfectionnés, adaptés à l’âge, au teint et à l’épiderme de chacun.

Jonas, lui, a onze ans. Il est né avant la Grande Epidémie et j’ai pu accoucher normalement à l’hôpital, le garder contre moi et l’allaiter. Je me souviens de ses petits bras attrapant mon visage pour l’embrasser, de nos parties de chatouilles, de ses éclats de rire qui illuminaient la chambre. Puis quand il a eu quatre ans les restrictions sont arrivées et Judith est née. Je ne l’ai jamais tenue dans mes bras, je ne l’ai jamais embrassée. Elle n’a jamais connu que le haut de mon visage. Elle ne connait pas mon sourire et je ne connais pas le sien. Les rares fois où elle enlève son masque, pour manger, se brosser les dents ou chez le dentiste, je ne suis pas autorisée à être à côté d’elle.

Jonas se souvient encore vaguement de l’école maternelle où il allait, de la cour de récréation. Je revois ses genoux en sang après les bagarres entre copains ou les matchs de foot, ses ongles noirs de terre à force de creuser pour dénicher des trésors. Maintenant nous devons porter des gants dès que nous sortons et les écoles ont toutes fermé. Tous les cours sont en ligne dispensés par des E-Professeurs. Des voix et des visages sans âmes qui sortent d’un écran.

Jonas et Judith n’ont que des « amis virtuels ». Les parcs et les aires de jeux ont fermé. Les rassemblements festifs sont tous interdits. Les lieux de rencontre ont disparu. Parfois je me rends à la salle de sport au bout de la rue où nous sommes dans des cabines individuelles en plexiglas. Les restaurants, les bars, les théâtres, les salles de concert, les musées n’existent plus mais la culture reste accessible en ligne. Je fais mes courses en ligne, je visite les musées en ligne, j’organise une soirée avec des « amis » en ligne.

Je ne prends plus l’avion. Je visite d’autres pays virtuellement. Pour nos dernières vacances, nous avions obtenu l’autorisation de quitter l’appartement pour cinq jours. Nous avions réservé un petit bungalow au bord de la mer, juste pour nous trois avec interdiction d’entrer en contact avec nos voisins. Nous étions là, sur la plage, Judith, Jonas et moi, seuls face aux vagues déchainées qui nous narguaient dans leur absolue liberté et j’ai voulu qu’ils gardent sur leurs lèvres le goût salé des embruns marins alors je leur ai demandé de défaire leur masque pour quelques secondes. Ils ont refusé, ils m’ont dit que j’étais inconsciente et que je mettais leur vie en danger. 

Je me souviens parfaitement quand la Grande Epidémie a commencé. À cette époque-là, Yuri était encore avec nous. Nous pensions tous que cela ne durerait qu’un an, qu’on allait trouver un vaccin et que tout allait redevenir comme avant. Un jour nous apprenions que les vaccins n’étaient pas efficaces, que le virus était en constante mutation, qu’il y avait à présent des multitudes de virus différents présents dans l’atmosphère, le lendemain on nous disait que les produits chimiques libérés dans l’air pour tenter d’éliminer les virus étaient devenus toxiques et que respirer sans masque pouvait être mortel. Nous recevions sans arrêt de nouvelles alertes sur nos téléphones nous recommandant de garder le masque en permanence, de ne pas sortir de chez nous. Nous vivions déjà dans un état d’anxiété constant et c’est alors que sont arrivés les « attentats ». Ils touchaient aveuglement toute personne qui osait encore s’aventurer dans des lieux publics. Nous ne savions jamais qui exactement les commettaient : les extrémistes, les fondamentalistes, les radicaux, les ultras, les identitaires, les, ultra-identitaires…La peur laissa place à la terreur. Plus personne n’eut le courage de poser des questions, encore moins de chercher des réponses par crainte d’être accusé d’appartenir à ces groupes terroristes. Nous vivions sur des sables mouvants, chaque mouvement, chaque parole pouvaient nous engloutir à tout jamais. Nous avons choisi de rester immobile, sans parler et d’attendre. Cela fait presque sept ans que nous attendons.

 -Maman, j’ai faim ! Ma tablette a sonné. C’est à mon tour de manger !

J’emmène Judith dans la cuisine. Nous ne mangeons jamais ensemble. Je sors le repas stérilisé que j’ai commandé en ligne et je le mets au micro-ondes. J’ai lu ou entendu quelque part que le micro-ondes tue les bactéries. Judith mange seule, les yeux rivés sur son écran. Elle ne me regarde pas. Je voudrais lui demander si elle m’aime.  

Je ne me souviens plus vraiment de sa naissance. Yuri était là quand j’ai ressenti les premières contractions. Il n’a pas eu l’autorisation de m’accompagner à l’hôpital. Je suis partie seule dans l’ambulance, les infirmiers m’ont anesthésiée et je me suis réveillée un jour plus tard à la maison où j’ai trouvé Judith emmaillotée dans son lit. Nous n’avions déjà plus l’autorisation d’allaiter, trop de contact, trop de possibilité de transmission du virus. Le Ministère de l’Hygiène et de la Préservation de la Vie était formel, sur la première page du petit carnet donné aux nouvelles mères était inscrit en grosses lettres noires : ALLAITER TUE ! BIBELAIT, LE MEILLEUR POUR MON ENFANT ! J’ai pris la boite de Bibelait et j’ai préparé un biberon pour Judith. Je lui ai donné sans la toucher, sans la prendre dans mes bras, suivant à la lettre les recommandations du petit carnet.

Yuri me regardait faire mais tout son être désapprouvait. Je sentais grandir sa révolte. Il bravait les interdits, cherchait des endroits à l’abri des regards et je savais qu’il enlevait son masque et celui des enfants. Ils se regardaient, ils les serraient dans ses bras, les couvrant de baisers et j’avais peur.

Il avait fait promettre aux enfants de n’en parler à personne mais un matin Jonas ,qui n’avait que huit ans, en a parlé à son E-conseiller de vie.

Yuri a été emmené et il n’est revenu que dix jours plus tard. Quand il a poussé la porte de l’appartement, j’ai vu la rage et la détermination dans son regard. Ce soir-là nous avons eu une terrible dispute. Notre dernière dispute !

Yuri voulait que nous partions. Il disait qu’il connaissait un pays où nous pourrions vivre sans masque, où les enfants avaient encore des cartables, des cahiers, des stylos et où les amoureux pouvaient s’embrasser sans risquer d’aller en prison. Je n’ai pas voulu le suivre. Je n’ai pas voulu le croire. Et j’ai crié : « Si notre gouvernement a décidé toutes ces restrictions c’est pour nous protéger ! Nous devons avoir confiance en lui. ». J’ai crié, j’ai pleuré, j’avais peur, tellement peur ! Cette peur ne m’a jamais quitté et elle régule toute notre vie à présent.

Yuri a cessé de m’écouter, il m’a regardé incrédule puis il m’a imploré de le laisser prendre les enfants avec lui. J’ai refusé et j’ai lu dans ses yeux une tristesse infinie. Cette nuit-là, il a retiré son masque, il a embrassé les enfants sur le front et leur a demandé de ne jamais oublier cette sensation merveilleuse : la chaleur et la douceur d’un baiser. J’ai voulu retirer mon masque, poser ma bouche tout contre sa bouche et lui dire de rester mais je ne l’ai pas fait, la peur avait déjà commencé à suturer mes lèvres. Il est parti, nous n’avons jamais plus eu de ses nouvelles. Les yeux de Jonas se sont mouillés de larmes, Judith a reposé les siens sur son écran et avec son index tout-puissant elle a continué à éliminer des petites boules rouges ornées de piquants. La vie a repris son cours, sans étreinte, sans caresse, sans tendresse. Nous avons oublié les gestes, les mots qui peuvent réveiller un cœur même fatigué. L’amour est devenu un objet d’études.    

(à suivre)

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