MASQUES ( Partie 2 )

Il y eut un soir et il y eut un matin …. Je regarde l’heure : six heures du soir. L’appartement est silencieux. Je jette un rapide coup d’œil dans la chambre de Jonas puis dans celle de Judith. Ils font leurs « devoirs ». Tous deux ont revêtu leur combinaison et leur casque virtuels d’un noir étincelant et je les regarde esquisser d’étranges mouvements dans l’air ...

Il y eut un soir et il y eut un matin ….

Je regarde l’heure : six heures du soir. L’appartement est silencieux. Je jette un rapide coup d’œil dans la chambre de Jonas puis dans celle de Judith. Ils font leurs « devoirs ». Tous deux ont revêtu leur combinaison et leur casque virtuels d’un noir étincelant et je les regarde esquisser d’étranges mouvements dans l’air : ils se tortillent, s’agenouillent, tendent les mains. Ils sont chevaliers, princesses, soldats, archéologues, conquistadors, marchands d’esclaves   …livrant je ne sais quelle bataille. Mais pour moi, ils ressemblent à deux plongeurs sous-marins qu’on aurait sortis de l’eau, imperméables à la réalité qui les entoure. Je ne supporte plus le spectacle de leur ballet grotesque.    

Je me remémore la réunion virtuelle d’information à destination des parents réfractaires aux nouvelles technologies pédagogiques.  Je revois sur l’écran le visage pâle et sévère de Madame Frech, la responsable de l’éducation numérique. Je l’entends encore déclarer de sa voix sèche et mécanique, presque vidée d’humanité :

-Il est important que vos enfants revêtent leur combinaison chaque soir. Cela leur permet de prolonger les apprentissages de la journée de façon immersive. Ne vous inquiétez pas pour la  violence des contenus. Cela les aide à exorciser leurs peurs et à développer leur confiance en eux. Tous nos programmes de réalité augmentée sont certifiés par des psychologues.

Puis elle ajoute d’un ton autoritaire :

-J'insiste sur le fait qu’en leur refusant l’accès à  leur combinaison, vous risquez de les isoler du reste de la classe et de mettre en péril leur développement individuel.    

Je me souviens avoir voulu l’interrompre pour lui demander de quel « développement » elle pouvait bien parler. J’ai voulu  lui asséner tout de go  qu’ils sont déjà isolés, qu’ils ne sortent quasiment jamais de l’appartement et que l’école se fait complice de cet enfermement psychologique et physique. J’ai voulu  hurler que ,chaque matin ,je me réveille et que je croise deux corps certes vivants et en mouvement mais dont la conscience semble si terriblement anesthésiée ! Mais je savais la bataille perdue d’avance et je savais aussi qu’elle me signalerait  comme parent dysfonctionnel  à la cellule en charge de l’Éducation Virtuelle et du Bien-Être Émotionnel. Alors , j’ai poliment remercié Madame Frech, j’ai appelé Judith et Jonas, je me suis agenouillée devant la commode, j’ai ouvert le dernier tiroir du bas et je leur ai tendu leurs combinaisons. Leur regard s’est soudain éclairé et je pouvais deviner un sourire derrière leur masque. Ce jour -là, je crois qu’ils ont voulu m’embrasser.   

Je sais qu’elle ne m’entend pas et qu’elle ne me voit  pas non plus et pourtant, comme un réflexe archaïque, je referme doucement, sans bruit, la porte de la chambre de Judith. Puis je me dirige vers mon bureau et, comme à chaque fois que j’allume le gigantesque écran de ma tablette, une angoisse innommable me saisit.

Cela fait sept ans que je n’ai pas remis les pieds dans une salle de classe, sept ans que, comme tous les enseignants d’Evropa, j’enseigne derrière un écran. Je lance mon application « EduCool ». Un immense pouce jaune pointant vers le haut apparaît et le message que je redoute tant, accompagné de l’icône presque cynique d’un petit bonhomme au large sourire : « Vous avez cent cinquante-quatre nouveaux messages ». Je fixe l’écran, la nausée me prend et me soulève l’estomac. Je me lève, traverse la pièce puis, épuisée, je me jette sur mon lit. Là, allongée sur le dos, je repense à ma vie d’avant, avant La Grande Épidémie. Ce voyage en Irlande. Cette magnifique traversée en bateau. Mes élèves riant à gorge déployée sur le pont du ferry, la bruine faisant scintiller leurs joues déjà rosies par le froid. La petite Rita dans sa cabine, assise sur sa couchette, un petit guide de conversation anglais entre les mains et répétant infatigablement « the cake was delicious ». Nous ne connaîtrons plus jamais ces moments.

Je pense un instant appeler Portia, ma plus proche relation (je n’ose plus utiliser le terme « amie ») et lui confier ce que je ressens mais je sais déjà qu’elle balaiera mes doutes d’un revers de mots. Je sais qu’elle me dira :  

-Ne sois pas si négative ! Il faut voir le bon côté des choses. Les enfants sont plus autonomes et puis ils  aiment beaucoup plus l’école maintenant !

Elle ne comprend pas que les enfants n’aiment pas l’école mais qu’ils sont simplement accros, accros aux écrans et à la réalité augmentée, qu’ils ne savent plus rêver ni créer puisque tout ce qu’on leur donne est déjà pré-rêvé, pré-imaginé, pré-pensé, pré-fabriqué. Dans leur univers virtuel, nul besoin d’effort physique ou intellectuel, ni présent, passé ou futur, tout est un éternel recommencement, tout peut être effacé d’un glissement de doigt même les actes les plus odieux. Judith et Jonas se désintéressent absolument du monde qui les entoure mais qui pourrait les blâmer ? Qu’ai-je à leur proposer ? Une vie sinistre et monotone, passée entre quatre murs. Dans notre réalité diminuée, les archéologues, les exploratrices, les astronautes, les chercheurs,
 les danseuses ou bien même les champions de foot qui faisaient jadis rêver les enfants n’existent plus.

- Maman ! m’a dit Judith. Quand je serai grande, je voudrais être influenceuse pour  aider les gens à choisir leurs habits.

-Moi, a ajouté Jonas, je veux être testeur de jeux vidéo pour aider les gens à fabriquer de meilleurs jeux.

Dans notre monde où les rapports humains ont été complètement dématérialisés et où nous n’avons plus que des  besoins uniquement  matériels, où le mode « avoir » a définitivement supplanté le mode «  être », nos ultimes modèles sont devenus des spéculateurs financiers multimilliardaires cachant leur vrai visage et leur terrible désir de puissance derrière des petites marionnettes. Et ainsi font, font, font les petites marionnettes et défont nos vies, elles font trois p’tits tours et puis s’en vont pour être remplacées par d’autres marionnettes qui sans cesse s’agitent, s’indignent, s’emportent, punissent  puis se radoucissent nous rejouant sans cesse le même spectacle triste et sans goût. A chaque tour de piste, notre quotidien devient plus morne, plus exigu, plus oppressant et l’envie de se réfugier dans des mondes virtuels plus irrésistible. Où trouver la force d’arracher Jonas et Judith à ces mondes d’illusions et où les emmener ?

Yuri me manque terriblement. Je me demande où il est maintenant. Pense-t-il parfois à nous, est-il seulement encore en vie ?

J’ai su au moment où il est parti  qu’il ne donnerait plus signe de vie. Trop dangereux pour lui et pour nous. Depuis son départ, les mêmes questions me hantent inlassablement : « Et si nous l’avions suivi ce soir-là ? Et si la peur ne m’avait pas paralysée, si je lui avais fait confiance, si j’avais risqué ma vie et celle des enfants ? Serions-nous libres aujourd’hui, en prison, ou bien morts ? » 

Le bip incessant de ma tablette me sort de mes pensées. C’est mon «  monitor d’efficacité » qui me rappelle qu’une heure s’est écoulée et que  je n’ai toujours pas répondu à mes messages. Il y aura encore deux avertissements puis un retrait  automatique sur mon salaire.

Je me lève tristement, je retourne à mon bureau, j’active le micro intégré à mon masque pour commencer à répondre un par un aux e-mails que m’ont adressés les parents ou les élèves eux-mêmes. Plus personne n’écrit. Nous utilisons des assistants vocaux qui transcrivent nos paroles sous forme de texte. Toujours les mêmes demandes auxquelles je réponds  presque automatiquement par les mêmes mots.

-Ma fille n’a pas réussi à se connecter !

-Ne vous inquiétez pas, elle aura une heure supplémentaire de rattrapage demain. 

-Mon fils s’est ennuyé aujourd’hui.

-Je suis vraiment désolée, je lui proposerai des activités plus motivantes la prochaine fois…

-J’ai rien compris !

-Je suis désolée. Je peux te réexpliquer  demain avant notre visio-leçon .

 J’ai l’impression de travailler pour un  service après-vente, une « hotline ».

Les parents et les élèves ont la possibilité de laisser leurs commentaires et de me noter à l’aide de petites étoiles vertes. S’ils ne sont pas satisfaits, ils peuvent aussi changer de E-professeur autant de fois qu’ils le souhaitent. Je suis rémunérée en fonction du nombre d’élèves qui s’inscrivent à mes cours. La compétition est féroce car avec La Grande Epidémie plus de la moitié de la population s’est retrouvée sans travail. Evropa dispose à présent d’un abondant réservoir d’E-professeurs et nous devons rivaliser d’ingéniosité pour proposer des activités  toujours plus ludiques et toujours plus élémentaires. Comme bon nombre de mes « collègues » j’ai peur de perdre des élèves alors je réponds toujours courtoisement et sans m’énerver ainsi que la responsable des ressources humaines nous a appris à faire.

Je suis en train de dicter ma quatorzième réponse et je  me bats pour ne pas me laisser gagner par la lassitude quand soudain je remarque dans le flot de messages une adresse e-mail différente. Ce n’est ni un parent, ni un élève.

(à suivre) 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.