Entretien avec Raquel Garrido, porte-parole International du Front de Gauche

Raquel Garrido est candidate du Front de gauche, pour être députée pour l’Amérique latine. Je l'ai rencontrée dans un café, à Vincennes, le 3 avril 2012.

Raquel Garrido est candidate du Front de gauche, pour être députée pour l’Amérique latine. Je l'ai rencontrée dans un café, à Vincennes, le 3 avril 2012.

Pour quoi les questions internationales ont eu du mal à s’imposer dans les débats politiques ? Comment analysez-vous cette situation ? Il semble que le Front de Gauche est le seul à avoir une vision internationale différente…

R.G. Tout d’abord, le Front de Gauche est une aventure politique qui trouve directement ses racines dans les expériences de la révolution citoyenne de l’Amérique latine depuis la fin des années 90. Nous avons pris l’expérience argentine pour nous aider dans la réflexion sur l’économie.

En 2010, nous avons organisé un forum avec 200 personnes sur le thème  "gouverner face aux banques" qui a servi de base pour notre programme économique. J’étais chargée d’expliquer ce qui c’est passé en Argentine.

Aujourd’hui, pour nous Papandreou, c'est De La Ruas en 2001. Les deux ont été membres de l’Internationale socialiste. La Grèce subit le même drame que l’Argentine, une décennie auparavant. En Argentine, Menem a mis en place une politique ultralibérale, ce programme ultralibéral est l’aboutissement de plans d’austérité successifs, exigés par le FMI pour assainir l’économie. En 1999, Fernando de la Rua, issu du Parti radical (centre gauche), succède à Menem et continue sur la même voie. Mais une fois au pouvoir, il maintient la politique d’ajustements structurels du FMI, il défend l’intenable parité du peso jusqu’à ce que le pays plonge dans la crise financière et politique de 2001.

L’Argentine, heurtée par les marchés et les agences de notation, faisait défaut sur sa dette, entraînant tout un peuple dans une tourmente sociale sans précédent. En décembre 2001, le Fonds Monétaire International refuse à l’Argentine un prêt d’1,26 milliard de dollars. Etranglé par ses dettes, ce pays qui fut l’un des douze pays les plus riches du monde ne peut plus assumer ses obligations.  

C’est faux de croire qu’avec cette doctrine économique on peut s’en sortir. La régression sociale s’accentuait en Argentine à chaque fois que le gouvernement voulait démontrer sa capacité de paiement aux créanciers. Voilà les résultats pervers d’une économie casino. Dix ans plus tard, c’est la Grèce qui pourrait connaître le même sort.  

L’Argentine connaît alors une véritable explosion sociale, et la population descend massivement dans la rue en dénonçant ses dirigeants et les organismes internationaux : «que se vayan todos» (qu'ils s'en aillent tous).

La suite: le pays connaît une forte instabilité politique, une valse de 5 présidents !

En 2003, Nestor Kirchner gagne les élections et part au combat contre le FMI. Le nouveau Président va se libérer du carcan financier et de la doctrine néolibérale, il soldera la dette avec le FMI. Le pays va connaître un redressement et le peuple argentin va résister. Le peso va voir une dévaluation de 70% et l’appareil économique sera relancé. Le Président Kirchner a dit au FMI : une personne morte ne rembourse pas sa dette ! Arrêtez d’affamer les gens!

Si on fait un effort pour bien comprendre la situation en Argentine et pour bien saisir la situation aujourd’hui de la Grèce, on évitera de commettre les mêmes erreurs. Le problème, ce n’est pas que la dette publique, mais c’est une attaque du système spéculatif. Alors dès qu’ils auront terminé avec la Grèce, ils vont attaquer ailleurs, parce que le marché n’a pas encore récupéré la masse d’argent qu’il a perdue en 2008 avec les EEU. La France peut parfaitement être la prochaine sur la liste…

Mais parlons de la crise européenne aujourd’hui. Est-ce que pour vous, cette crise n’est pas salutaire par rapport à l’Europe que vous aviez dénoncée comme technocratique et néolibérale ?  Au bout du compte, le NON n’a servi à rien ? Cette Europe là n’est-elle pas piégée ?

R.G. L’Europe est aujourd’hui dans une crise profonde par le fait qu’elle est devenue complètement atlantiste sur les plans géostratégique et économique, depuis le traité de Lisbonne, la relation UE-Otan s’impose plus que jamais. Toute stratégie de défense européenne doit être inscrite dans le cadre de l’Otan. Sur le plan économique, Mélenchon a dénoncé récemment le grand marché transatlantique qui devrait aboutir en 2015 et qui abattrait toutes les barrières douanières juridiques et autres, entre les Etats-Unis d'Amérique et l’Union européenne.

L’Europe a été très offensive dans toutes les dérives de l’hyper libéralisation, notamment quand Pascal Lamy a été commissaire européen du commerce, ensuite il été nommé à la tête de l’OMC. Pascal Lamy était pour le désarmement douanier, soit une libération absolue du commerce international, ainsi que la marchandisation des services publics, ça veut dire aucune possibilité de financer les services publics, interdiction de subvention, voilà la ligne que suit aujourd’hui la Commission européenne. C’est une orientation qui est mortifère pour elle alors qu’en réalité les Etats-Unis sont dans une crise d’hégémonie, notamment avec la crise du dollar. Il faut mettre fin à la domination des États-Unis sur le système monétaire international avec la création d’une monnaie commune mondiale alternative au dollar.

Justement Raquel, vous qui contestez cette gouvernance mondiale qui provoque l’exclusion sociale, comment ce sujet aussi important peut-il s’inclure dans un débat politique présidentiel ?

R.G. Il existe un exemple très concret sur un sujet qui émerge aujourd’hui, un sujet que tout le monde en France a compris, qui est la question du financement par la Banque centrale européenne, pendant la crise monétaire en 2008. Une crise liée à la taxe spéculative venue des Etats-Unis. Quand le marché a attaqué la Grèce, la Banque centrale aurait pu emprunter directement des euros et résoudre le problème car la dette représentait à peine 1,05 % du PIB de l’Europe, la crise était à ce moment encore gérable, mais le traité de Lisbonne le lui interdit (l’article 23) ! La Banque centrale européenne ne peut pas prêter d’argent directement aux Etats membres de la zone Euro. Donc la crise va s’aggraver, mais la Banque centrale va par contre prêter aux autres banques qui, elles, pratiquent des taux compris entre 8% et 16%, même à 20% ! On a vu la frilosité de la BCE quand il s’agit d’investir sur le marché des obligations d’État afin d’alléger la pression sur la Grèce, ou son refus de prêter directement aux États, à taux zéro. La réponse choisie a été une politique de rigueur insupportable, avec des dérives anti-démocratiques. Il faut souligner aussi que les nominations de Mario Draghi, Mario Monti et Lucas Papademos n’étaient pas faites par hasard… ils appartiennent à des degrés divers à l’établissement Goldman Sachs, la banque d’affaires américaine, qui a en effet tissé son réseau d’influence en Europe. (Par exemple, Mario Draghi, le successeur de Jean-Claude Trichet à la BCE, a été vice-président de Goldman Sachs de 2002 à 2005).

On a pu apprécier aussi une dérive autoritaire quand Sarkozy et Merkel ont cherché à empêcher Georges Papandreou d’organiser le referendum.

Aujourd’hui, la BCE échappe à tout contrôle démocratique.

Actuellement, nous sommes confrontés à cette dérive autoritaire en Europe ; ce qui est imposé aujourd’hui est inacceptable dans un cadre démocratique!

Cette règle de financement par la BCE est absurde ! La Banque Centrale utilise de l’argent public pour créer des marges aux banques ; elle finance des banques qui spéculent et en plus ne font pas circuler l’argent !

Bref, pour revenir à l’expérience d’Argentine, elle sera notre référence pour analyser les rapports de forces face à l’attaque spéculative, face aux marchés financiers. Nous avons aussi analysé la situation politique des pays qui ont fait des assemblées constituantes. Parce que le problème de la gauche en France, c’est qu’elle doit agir alors que la société devient défiante vis-à-vis la politique. Quand la société ne participe pas, ne se mobilise pas, s’abstient, que les gens disent que tous les politiques sont pareils, c’est qu’il  existe quelque chose qui ne va plus. Nous avons compris qu’en France, il y avait quelque chose de ce climat que se vayan todos (qu'ils s'en aillent tous). Jean-Luc Mélenchon a publié un livre sur ce sujet.

Notre idée est de remobiliser les gens en donnant le pouvoir aux citoyens, directement. Notre marque de fabrique, c'est que Jean-Luc Mélenchon soit le dernier président de la cinquième République. A la minute où nous prenons le pouvoir, nous proposerons un décret de convocation d’une l’assemblée constituante. Ça sera la meilleure façon de remobiliser les gens, parce que pour changer de régime, personne n’a plus de légitimité que le peuple lui-même.

Mais par exemple, dans l’hypothèse que vous n’arriviez pas au pouvoir… si c’est François Hollande, vous décidez d’appuyer Hollande pour le deuxième tour, est-ce que, en échange, vous demanderez à Hollande de convoquer une assemblée constituante ? Est-que le Front de Gauche peut imposer cette idée ?

Tout notre programme sera discuté…

Mais je vous demande seulement par rapport à cette démarche pour une 6ème république, en sachant que l'adhésion à cette idée dépasse le Front de Gauche…

Non, ils sont hostiles à cela, ils sont très contents de ce système où le PS et l'UMP partagent le pouvoir. Ils en sont le premier bénéficiaire. Le PS, c’est un parti que ne soulève aucune espérance d’adhésion en France.

Oui Raquel, mais cela c’est un défaut du système électoral en France, qui amène à la bipolarité et empêche la corrélation de forces. Mais dès le moment où un candidat de gauche arrive en tête et que l’autre gauche fait un score important, presque à parité, la corrélation de forces change… Dans ce cas, vous pouvez dire à François Hollande: voilà notre principal revendication, c’est de convoquer une assemblée constituante.

Je suis d’accord avec toi, mais je te dis la vérité telle qu'elle est, je te dis sincèrement que la méthode de François Hollande n’est absolument pas la négociation avec nous. Rien, rien. Il est hostile à l’assemblée constituante, il fait partie de ceux qui ont intérêt à ce que cela ne se réalise pas.

Notre programme sera sur la table. Le 22 avril, si on gagne tant mieux, cela sera réglé, mais si on arrive en deuxième position dans une situation paritaire, comme tu dis, je pense que c’est très possible, notre programme sera entièrement sur la table de discussion.

Bon Raquel, maintenant on va traverser l’Atlantique en direction de l’Amérique du Sud. Je sais que vous êtes candidate pour être députée en France pour l’Amérique latine. En tant que franco-chilienne, quel sens donnez-vous à votre candidature ?

C’est un peu paradoxal pour moi, je l’avoue, parce que je suis fille d’exilés chiliens, ma mère, quand elle a été arrêtée, était enceinte de moi, quand ils ont quitté le Chili j’avais à peine 11 mois. On est parti au Canada par hasard, en fait les gens allaient dans les endroits proches des ambassades qui n’avaient pas beaucoup de militaires.

Mon père nous a raconté qu’il avait 3 possibilités pour nous : aller en Australie, au Danemark ou au Canada, mais on n’était pas sûr de l’endroit, on n’avait pas d’idée où on allait atterrir. Mon père avait 23 ans, ma mère 20 ans et moi 11 mois. Ils avaient une valise et une guitare, c’est tout. On arrive à Toronto le 1er avril de 1975. Mes parents ont été animateurs de la vie sociale au Canada, ils chantaient dans les peñas, ils étaient très impliqués dans la communauté sud-américaine. Je connais par cœur touts les chansons populaires, chantés par la gauche, les musiques de protestations de l’Amérique latine, tel que Silvio, Pablo, Atahualpa, Quilapayún, Mercedes, Violeta Parra, sans compter les grands boléros péruvien, mexicain, cubain etc, je les connais tous, j’ai été bercée pas toutes ces chansons…

Ensuite, nous sommes venus en France, j’avais 14 ans et c’est là que j’ai découvert la militance, parce qu'au Canada la vie politique était pratiquement inexistante. En France, j’ai été impliquée dans le mouvement lycéen en 1990, ensuite ça a continué à l’université de Nanterre, j’étais à l’Unef, et je ne me suis jamais arrêtée ! Puis je suis entrée au Parti socialiste, et j’ai milité à la gauche du PS. J’ai fait ma vie politique au PS avec Mélenchon dès 1993. Globalement, les gens auprès desquels j’ai milité ont été très républicains, dans le sens que la patrie n’est liée à aucune communauté religieuse, ethnique. Ce qui fait vraiment la patrie française, c’est l’idéal républicain. Ce qui fait que je n’ai jamais mis en avant ma sensibilité, ma spécificité sud-américaine dans mon discours. Par contre, j’ai une expérience internationale. J’ai travaillé pendant 8 ans en tant que responsable syndicale auprès de l’OIT. J’ai aussi représenté la France à l'OMC. J’étais la responsable internationale de Force Ouvrière pour les contacts avec les centrales syndicales en Amérique Latine. J’ai beaucoup voyagé en Amérique Latine. En 2002, j’étais à Buenos Aires, j’ai accompagné de près toute cette période de crise et de mobilisation. J’ai apporté tout cela dans mon bagage pour les discussions politiques dans notre groupe. Toutefois, tout cela, ce n’est pas tellement parce que je suis chilienne… Il y a beaucoup de gens en France qui ne savent pas que je suis chilienne. J’ai un nom et un look qui passent partout, les gens en France pensent que je suis juive séfarade à cause de mon nom. Comme je suis brune, je parle fort, d’autres pensent que je suis tunisienne, marocaine, algérienne, tout cela je m’en fiche, je suis tellement républicaine laïque que j’ai horreur de tout ça. Donc, c’est pour cela qu’être élue députée par les gens au Chili me paraît un peu paradoxal, à la limite, je préfèrerais être députée ici.

En même temps, je comprends que mon organisation m’a poussée à accepter parce que c’est vrai que les Français en Amérique latine ont quelque chose en commun avec moi, beaucoup connaissent la bi-culturalité, la bi-nationalité, ça c’est un vécu commun entre moi et l’électorat français.

Et en plus, les Français là-bas connaissent les expériences politiques qui nous ont influencé, quelqu’un qui a vécu la crise en Argentine sait qu’il ne faut pas faire la politique de rigueur, mais qu’il faut faire une politique de relance des activités. Nous ne disons pas la relance de la croissance, par exemple, l'écologie n’est pas la croissance. Nous voulons des relances d’activités qui soient dans l’intérêt général, écologique et social. Par exemple, l’assemblée constituante a permis de remettre dans la démocratie de millions de personnes.

Donc j’accepte les défis ! En 2009, je suis allée vivre au Chili avec mes enfants que j’ai mis dans une école chilienne.

Vous avez combien d'enfants ?

Deux filles, une de 9 et l’autre de 12 ans. C’était la première fois que j’ai vraiment vécu au Chili. Du coup, j’ai participé à la campagne électorale de Jorge Arrate, j’ai participé à beaucoup de réunions. J’ai participé aux discussions d’Unasul, l’Union des nations sud-américaine sur l’architecture régionale de finances pour consolider le bloc des 12 pays sud-américains. 

Je me sens liée en fait à tous les Français qui vivent là bas.

Si tu es élue, quel type de relation tu penses à faire avec l’Amérique Latine ? 

Nous établirons des relations plus étroites pour discuter des défis environnementaux. L’Uruguay, par exemple, a interdit la privatisation de l’eau. Il existe en Amérique latine pas mal d'expériences qui font que l’Amérique latine est un partenaire privilégié pour nous. Nous avons besoin de mettre fin à l’hégémonie américaine et seulement ensemble nous pouvons construire une alliance altermondialiste pour un monde multipolaire plus égalitaire et moins belligérant. Nous serons ensemble aussi pour mener la bataille de la démocratisation des instances multilatérales.

Raquel, merci beaucoup pour ce long voyage entre la France et l’Amérique latine. 

Note: La révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 a introduit la représentation à l’Assemblée nationale des Français établis hors de France. En 2012, pour la première fois, onze députés seront élus par les Français de l’étranger, répartis dans 11 circonscriptions.

Raquel Garrido sera candidate du Front de Gauche-Parti Communiste de la 2e circonscription: Belize, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Salvador ; Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou, Venezuela ; Brésil, Guyana, Surinam ; Argentine, Chili, Paraguay, Uruguay ; Antigua-et-Barbuda, Bahamas, Barbade, Cuba, République dominicaine, Dominique, Grenade, Haïti, Jamaïque, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Trinité-et-Tobago.

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