A force de jouissance triste...

Ces temps-ci, se déploie avec vigueur un potentiel resté jusqu'à présent un peu caché, un peu marginal. Désormais, la passion triste du sacrifice est là. En plein. Elle s'étale. Elle se gorge d'elle-même. D'autant plus qu'elle est nécessairement du côté du Bien. Et elle nous emmène au précipice en chantant (une complainte, bien sûr).

Elle n'est évidemment pas le seul moteur de notre glissade vers le précipice, cette passion triste, il y en a de plus cyniques - mais ceux-là, on les voit assez bien, à défaut d'arriver à leur ôter leur pouvoir délétère encore, on sait les nommer, on sait leur répondre.

Tandis que la vertu affligée, la passion de la souffrance sur le dos de chacun, elle est la torsion intérieure qui empêche précisément de se réunir avec vigueur pour défaire les élans cyniques. Elle est celle qui interdit, rumine, et saborde le geste de libération. Elle est la pathologie de la pathologie. Et elle se répand, triomphante avec sa mine souffreteuse...

Naturellement je vais me faire taper dessus; tant pis. On suffoque, il faut le dire, pour desserrer l'étau.

A force de jouissance triste... On jette ceux qui ne comprennent pas, qui refusent, qui interrogent, dans les bras de l'extrême-droite: dupes de ceux-là qui s'autorisent à dire tout et n'importe quoi; mais qui s'y autorisent, eux.

A force de jouissance triste... On dégoûte chacun de l'altruisme le plus élémentaire, ce geste de don et de partage: car s'il devient obligé-sans-quoi-on-est-vraiment-une-épouvantable-personne, il perd son autonomie, il n'est plus un geste de liberté mais d'obéissance. Et ce n'est pas cela, ni la gauche, ni la vertu (qui étouffe sous les cris de ses thuriféraires), ni l'altruisme, ni tout simplement le respect de l'autre, de la vie de l'autre (et pas seulement de sa vie biologique). Ce n'est pas l'obéissance, non. C'est en est même tout le contraire.

La passion de la jouissance triste, c'est celle qui se drape de vertu, c'est celle du sacrifice de soi, c'est celle de la souffrance de l'autre qu'on veut pour soi. Et l'on découvre ces jours-ci avec effarement, mais il est bien difficile d'y répondre puisque la vertu accuse ! comme elle est répandue. A gauche, notamment. La gauche, on voudrait croire que c'est le désir d'égalité, de justice, de liberté pour tous; la solidarité et la fraternité; la combativité de ce désir, son exigence, pour la vie, une belle vie. Mais ces temps-ci elle est confisquée par les bons esprits de la flagellation: pour soi et pour les autres. "La vie d'une femme de 97 ans vaut autant que n'importe quelle vie" (oui) "ceux qui refusent que toute la société se sacrifie pour sauver cette vie sont des criminels". On en appelle au "plaisir collectif de se sacrifier en serrant les coudes pour sauver les vies de nos aînés". On appelle à grands cris une rigueur plus rigoureuse des contraintes : il faut souffrir plus. On rappelle, bien sûr, qu'on fait déjà partie des souffrants (les pauvres, les précaires, tous ceux que la gestion de la crise sanitaire accable et enfonce), mais que ça ne compte pas : qu'on en veut encore plus. Car la Vie de chaque individu est la Vie Totale. Plus on subit de rigueurs pour la protéger, plus on jouit. Même si la vie de l'individu en question n'en demandait pas tant; même si ce sont les autres qui paient, et qui n'ont pas choisi. C'est qu'ils ne connaissent pas cette jouissance... C'est qu'ils ne sont pas des saints sacrificiels, eux, ils ne connaissent pas l'extase christique de porter la souffrance de l'autre sur son dos et dans son cœur... Non ce n'est pas vrai. Les saints, disons les justes, plutôt, pour sortir du religieux, sont rares, et ils ne font pas le leçon aux autres, ils les émerveillent - c'est le contraire. Les justes ne jouissent pas de faire la leçon aux autres en se posant en parangons de vertu. Mais la jouissance, ici, est bien ailleurs. Non pas dans la posture, car la sincérité de nos tristes sires est totale, mais dans la souffrance extatique de se voir si seul dans sa vertu, dans la comparaison de sa geste héroïque avec la mesquinerie égoïste des autres, dans la mise en avant de cette souffrance et de ce désir admirable de sacrifice. Et le déni de la mort, aussi, qui est toujours déni de la vie, et qui est terriblement infantile, et qui nous enferme et nous appauvrit (je ne parle pas d'argent). Ainsi certaines très vieilles personnes, parfois, le disent très bien: elles ont eu leur vie, elles sont prêtes à mourir, parfois elles le souhaitent, même. Ce n'est pas du suicide; ce n'est pas du renoncement; c'est une vie qui se sent arrivée à son terme. Nos grands vertueux ne supportent pas de l'entendre : et ils feront tout, y compris sacrifier les autres, pour qu'il n'y ait pas de terme, jamais, jamais, jamais, si l'on peut (évidemment ça ne marche pas, à la fin on meurt quand même). 

Logique toute narcissique, dans le fond ; mais très désastreuse pour tout le monde. Parce que cette orgie d'image de soi admirable (et des autres épouvantables), cet appel à rejoindre la vocation sacrificielle, à se draper ainsi dans le Nom de la Vertu, interdit tout recours. Sape les discours critiques. N'offre qu'une proposition (heureusement) irrecevable pour le commun des mortels, sainement et banalement attaché non pas à la vigueur du châtiment mais au désir d'avoir une vie, à soi et avec les autres, en en sacrifiant pas trop, justement. Pas plus qu'il n'en faut. Mais n'offrant que cette issue irrecevable, elle bouche les autres.

(je passe sur la mauvaise foi fascinante de ces vertueux personnages. Ils sont par exemple les premiers à dénoncer la gestion lamentable et honteuse de la pandémie, à pointer ses méfaits, ceux du premier confinement, ceux du second dans lequel nous entrons, le creusement des inégalités, la misère qui augmente, tout ce que l'on veut. Mais arrive une question sur les modalités de cette protection, les choix qu'elle engage, sur la possibilité même d'interroger ces choix? Soudain alors ces méfaits ne sont plus que "quelques semaines où l'on ne peut plus faire la fête". Oubliés, la misère, le creusement des inégalités, les effondrements psychiques des personnes fragiles, la solitude atroce notamment de ceux qu'on dit vouloir protéger. Si l'on interroge ce choix de sacrifier toute la société pour la protection "des aînés", ce sacrifice de toute la société, qu'ils dénonçaient la phrase d'avant, n'existe soudain plus. Il n'y a plus que la monstruosité d'opposer son envie de boire des verres le soir à la protection de la vie de nos aînés, que celui qui interroge est nécessairement prêt à voir mourir dans les pires souffrances, juste pour pouvoir aller faire la fête)

Alors qu'est-ce qui se passe? Entre le cynisme de nos dirigeants et cette passion sinistre de nos supposés alliés (parce que la vertu, on l'aime, aussi, bien qu'avec plus de modestie peut-être), où est-ce qu'on peut se tourner ? Je ne sais pas. Commencer par se dégager de ces bras hypnotiques. Ouvrir une autre voie; la possibilité d'une autre voix, littéralement : une voix de gauche vivante.

 

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